Actualité littéraire

Par Mélina Hoffman - BSCNEWS.FR - Lisa et Bengt menaient une vie harmonieuse, sans histoire ni fausse note. C’est du moins ce dont Bengt était convaincu. Violoniste dans un orchestre municipal d’une ville d’Allemagne, Lisa se présentait comme la femme idéale, belle, douce, aimante et attentionnée. Lorsque Lisa est emportée par un cancer fulgurant, Bengt est effondré et éprouve toutes les peines du monde à refaire surface et à accepter la perte de celle qu’il aimait et qui partageait sa vie depuis de nombreuses années.
Alors qu’il commence à reprendre le dessus, il reçoit une lettre qui va tout bouleverser. Cette lettre est adressée à Lisa, et est signée de la main d’un homme qui la pense toujours en vie. Le contenu de la lettre trahit l’existence d’une relation amoureuse dont Bengt ignorait tout.
« […] Comme nous avons tous les deux traité sans amour notre amour, à l’époque ! Nous l’avons étouffé, toi avec ta peur et moi avec mes exigences, alors que nous aurions pu le laisser croître et fleurir. Il existe le pêché de la vie non vécue, de l’amour non aimé. Tu sais qu’un pêché commis ensemble lie pour toujours ceux qui l’ont commis ? […]»

A la stupéfaction succède l’incompréhension et la jalousie. Comment Lisa a-t-elle pu céder à un autre homme ? Ne menaient pourtant ils pas une belle vie ? Qui est donc cet « autre » et que pouvait-il bien lui apporter de plus ? Avaient-ils partagé cette même complicité que celle qui unissait Bengt et Lisa et qu’il pensait exclusive?
Les évidences et convictions de Bengt s’effondrent, sa propre vie lui devient étrangère. Devant son incapacité à surmonter cette nouvelle épreuve, il cherche à en savoir plus sur cette relation. Il ouvre le tiroir secret du bureau de sa femme et y trouve 4 lettres écrites de la main de cet homme, dont la première remonte à douze ans.
« […] Oui, j’aimerais mieux moi aussi que les choses soient plus simples pour nous, que nous puissions vivre l’un avec l’autre et l’un pour l’autre, tout simplement. Mais le monde n’est pas fait ainsi. Et pourtant il est merveilleux ; il nous a fait nous rencontrer et nous aimer.
Je ne peux pas te quitter, Lisa.», dit l’une d’elle.

Bengt veut comprendre. Il veut savoir si Lisa a cédé ou non ; il veut découvrir les failles de cet homme afin de l’éliminer de sa vie et de celle de sa femme. Pour cela, il décide dans un premier temps de répondre à l’Autre en se faisant passer pour Lisa, puis il part à sa recherche et s’immisce peu à peu dans sa vie en prenant soin de dissimuler sa véritable identité et ses intentions. Ce qu’il découvre se révèle bien loin de ce qu’il avait imaginé… Qui est vraiment cet homme ? Que peut-il bien se cacher derrière ces apparences qui sonnent faux ? Jusqu’où Bengt ira-t-il pour parvenir à son dessein ?
C’est une histoire pathétique, symbolique et riche en enseignements que nous livre ici Bernhard Schlink, qui s’est imposé comme un auteur phare de la littérature germanique en 1995, grâce au succès phénoménal de son roman, Der Vorleser (paru en France sous le titre Le Liseur), traduit en treize langues et récemment adapté à l’écran en France.
Extraite du recueil Amours en fuite, cette nouvelle se lit avec beaucoup de plaisir et ne peut laisser indifférent. En effet, dans un style très réaliste, elle nous amène à nous interroger sur les autres, les personnes qui partagent nos vies, que nous sommes persuadés de connaître par cœur et qui peuvent pourtant se révéler subitement étrangères. Elle nous rappelle que les apparences peuvent être trompeuses. Le titre résume d’ailleurs complètement l’idée essentielle de l’histoire. Cet ‘autre’ est celui que je ne connais pas, celui que je crois connaître. Si Bengt utilise initialement ce terme pour désigner l’amant de sa femme, on se rend compte au fil de l’histoire que « l’autre » désigne finalement chacun des protagonistes de cette histoire. Bengt s’aperçoit tardivement que sa vie était en grande partie faite d’illusions et de mensonges, qu’il n’a pas su être l’homme que sa femme espérait. Il devient le spectateur impuissant d’une vie qui lui a échappé.
En résumé, une nouvelle touchante et pathétique qui se lit d’une traite, et se relit volontiers.

Bernhard Schlink
"L'autre"
Edition Folio


Morceaux choisis

« Si l’amour dans ce qu’il a de plus beau peut survivre à la mort, celle-ci ne met pas fin non plus à ses angoisses. Elle peut même au contraire réactiver ses tortures dont on se croyait libéré après une longue vie passée ensemble, poser des interrogations nouvelles et placer alors la vie entière - la sienne et celle de l’autre - dans une perspective insoupçonnée jusqu’ici. Aimer, c’est d’une certaine façon accepter le mystère de l’autre, et quand on a cru l’autre finalement sans mystère, la mort de l’autre, au lieu de sceller - définitivement et dans la douleur certes - la perte d’une harmonie, peut alors révéler - trop tard - qu’il n’en est rien, qu’il n’en est jamais ainsi, que l’entente était fondée sur des trous, des absences et que l’autre a ainsi toujours échappé à la véritable compréhension. »

« Parfois, il se demandait ce qui était pire : que l’être aimé soit autre avec un autre, ou qu’avec un autre il soit justement celui qu’on connaît bien ? Ou bien l’un des cas est-il aussi terrible que l’autre, parce que de toute façon on vous vole quelque chose : ce qui vous appartient ou ce qui devrait vous appartenir ? C’était comme dans une maladie. Le malade aussi se réveille et a besoin d’un moment avant de savoir de nouveau qu’il est malade. Et de même qu’une maladie finit par guérir, le deuil et la jalousie passent. Il le savait, et il attendait d’aller mieux. »

La découverte littéraire de 2009 d'Aline Apostolska - Jean-Simon Desrochers Jean-Simon Desrochers a accepté à l’entrevue du dimanche. Je vous laisse en sa compagnie, en vous souhaitant, bien sûr, une Bonne Année 2010, sous la neige mais le cœur et les deux têtes au chaud… À bientôt.

Votre roman a créé une canicule dans le ciel littéraire automnal de Montréal parce qu’il est iconoclaste et inattendu sur tous les plans, structure, rythme, longueur et surtout, vision sociale et critique désabusée des liens urbains ? Comment avez-vous conçu ce livre et pourquoi comme ça?
Jean-Simon DesRochers : Je l'affirme sans gène : je suis matérialiste (philosophie matérialiste, non pas consumériste). Dans ce roman, je tenais à dresser un portrait du réel biologique et cognitif d'une pluralité de personnages qui ne coïncident jamais avec l'idée qu'ils ont d'eux-mêmes. L'objet principal du roman est la suggestion que la réalité est une vue de l'esprit totalement inféodé aux capacités de l'esprit qui la conçoit. Je souhaitais aussi résumer mes récits à leur essence, les ancrer dans l'action, même les plus infimes. Parce qu'il y avait accumulation de récits et d'entrecroisements, l'idée d'imposer un rythme rapide était un moyen d'agripper le lecteur, le garder captif d'un univers dense et complet. Le choix d'une narration au présent participe grandement à l'établissement de ce rythme, mais au lieu d'utiliser un présent monolithique purement conceptuel, j'ai conçu un présent habité de mélancolie, de mémoire et d'anticipation.


Vous avez aussi choisi une maison d’édition, Les Herbes Rouges, en fait un homme, un éditeur, François Hébert, reconnu pour être intransigeant et radical et ne pas suivre les courants. Est-ce que ça s’imposait? Quelle est votre vision du milieu éditorial québécois, de cette dernière décennie mettons? Quelle définition donneriez-vous de la littérature québécoise?
J'ai la chance de n'avoir jamais envoyé de manuscrit. Un jour, du haut de mes 23 ans, j'ai demandé à François Hébert de lire un manuscrit qui était sur le point de me rendre fou. Je tenais à avoir sa lecture, savoir si ce texte allait quelque part. Sa réponse fut un contrat d'édition. Depuis, je considère Les Herbes rouges comme ma maison d'édition. François Hébert est de loin le meilleur lecteur que je connaisse. Mais aussi, Les Herbes rouges m'offrent une liberté totale : jamais de question sur le pourquoi d'un thème ou d'une scène, seul le texte est remis en question. Une telle liberté est infiniment précieuse.
Quant au milieu éditorial littéraire québécois, je crois qu'il est en transition. Les plus vieux éditeurs sont aujourd'hui confrontés à une jeune génération d'éditeurs dynamiques. Plusieurs maisons d'édition créées et opérées par des baby-boomers risquent de disparaître dans les prochaines années. La difficulté de trouver des successeurs intéressés à gérer l'oeuvre éditoriale d'un autre est au coeur de cette problématique : pourquoi assumer le passé d'un autre plutôt que de se lancer sans autre maître que soi? Par chance, Les Herbes rouges jouissent ici d'un statut particulier : une succession aussi douée qu'enthousiaste est déjà en place. L'oeuvre éditoriale des frères Hébert se poursuivra, fort heureusement.
Quant à la littérature québécoise, je crois qu'elle sort de son adolescence. Les écrivains de ma génération ont grandi avec un passé littéraire québécois infiniment plus dense que les auteurs des générations antérieures. Il n'est plus question d'affirmation nationale ou de prouesses formelles, nous devons arriver avec des premières oeuvres qui font foi d'une maturité certaine pour espérer publier. Cela est une très bonne chose.


«26 romans de 40 pages» comme aimez à définir votre roman, c’est comme la définition de ce qu’on ne devrait pas faire si on suit les « codes » littéraires que par ailleurs vous connaissez bien, car vous avez fini une maîtrise en création littéraire et poursuivez en doctorat. D’où vous est venue cette « désobéissance»?
Mon premier livre s'intitulait L'Obéissance impure et le choix d'un tel titre illustrait consciemment une programmatique, une posture de travail. Les codes et les contraintes existent pour être détournés. Je crois qu'il est toujours possible d'inventer de nouvelle manière de raconter, de dire. Le devoir d'invention est l'une des tâches fondamentales d'un écrivain.


Vous avez grandi dans une petite ville au sud de Mtl, Chambly, et avez choisi d’y fonder aussi votre propre famille. Quelle est votre vision de Mtl finalement? Sur le plan culturel et créatif, quels sont selon vous les points forts / faibles de Mtl?
En fait, je suis né à Montréal. J'y ai vécu environ le tiers de mes années. Le choix d'une petite ville est essentiellement pragmatique : habitation à coût abordable, tranquillité totale pour le travail. Mais fondamentalement, Montréal demeure ma ville. J'aime son bordel architectural, sa schizophrénie linguistique, ses quartiers aux cent ethnies. Au-delà des clichés fondamentaux, j'aime surtout le passage des saisons sur cette ville. L'hiver de force qui donne aux quartiers des allures de ville fantôme, le printemps et le plus grand strip-tease de la planète, le bref été et l'empressement festif qu'il provoque, l'automne et sa tranquille mélancolie. J'aime Montréal comme on s'attache à une amie cyclothymique.


Vous insistez beaucoup sur le fait que c’est votre premier roman publié mais pas votre premier livre car vous avez en effet fait une entrée remarquée dans la littérature québécoise d’abord en poésie, en 2001 avec L’obéissance impure, puis 2003 avec Parle seul, Prix Émile-Nelligan. Sur le plan littéraire, quelle est dans votre cas la différence fondamentale entre poésie et roman et comment l’une vous a-t-elle, vous, conduit à l’autre? Est-ce que la poésie et le roman disent la même chose ou s’agit-il pour vous de deux langages destinés à véhiculer deux visions différentes ?
La vision est la même, c'est l'articulation esthétique de cette vision qui évolue. Je suis arrivé à la poésie vers 17 ans, alors que j'écrivais de très mauvais romans. J'ai pris la poésie comme une école d'écriture : si j'arrivais à un haut degré de condensation, à «tout» dire en très peu de mots, je savais que ma pratique de l'écriture s'en trouverait fortifiée. Le bonheur de pratiquer ces deux formes, c'est qu'il m'est possible d'assumer pleinement certains choix esthétiques. Par exemple, La Canicule des pauvres en tant que texte n'a rien de poétique. Très peu de phrases longues, peu de métaphores, plusieurs descriptions brèves. Certains pourraient y voir une manière de sous-écrire ou de renier plusieurs possibilités de la langue française, d'autres pourraient suggérer qu'une telle posture esthétique est surtout le propre des romanciers États-Uniens. Je ne pourrais contredire ces affirmations. Chez moi, l'exploration des possibilités de la langue – son élégance, sa musique, ses capacités d'évocations, etc. – passe par la poésie. La prose est réservée au storytelling, à mettre l'image en mouvement. Comme j'expliquais à une amie tchèque spécialisée en littérature québécoise, ma poésie a un pied au Québec et un pied en Europe. Ma prose, elle, s'enracine en Amérique du Nord.


De même vous avez créé et dirigé une revue et tenez un blog. Quelle est la part aujourd’hui de l’édition des livres sur papier par rapport à l’électronique? Seriez-vous favorable à ce que les livres ne soient plus que sur la toile?
Comme Umberto Eco et Hervé Fisher, j'ai tendance à penser que les supports livresques et numériques seront généralement plus concomitants que conflictuels. Chacun trouvera son marché. Pour un ensemble de raisons, je crois que les essais universitaires passeront massivement au numérique. (Gilles Deleuze est actuellement l'auteur français le plus piraté dans les éditions numériques.) Pour la littérature, il faudra voir. Peut-être la poésie prendra également cette direction pour des raisons économiques.
Cela dit, la dématérialisation complète des contenus littéraires n'est pas souhaitable d'un point de vue archivistique. Rien ne garantit l'accessibilité à un fichier dans les cent ou deux cents prochaines années. Un livre imprimé sur papier sans acide, quant à lui, peut franchir cette barrière temporelle sans trop de mal; tant qu'une source lumineuse est disponible, le livre est lisible.


Vous avez dédié votre livre à ceux qui ne lisent pas, est-ce que vous pensez que la désaffection partielle des jeunes pour la littérature est aussi dûe à une forme et un contenu passéistes des livres qu’on leur propose?
Probablement. Bien que je sois un lecteur vorace, j'ai consommé plus de films et de séries télés que de livres. Et ce rapport au cinéma et à la télévision dicte souvent l'attitude des écrivains élitistes face au texte : ils ne veulent pas raconter «comme à la télévision» ou construire des intrigues «comme au cinéma». D'un autre côté du même spectre, je crois que la systématisation de l'auto-fiction est devenue une source d'irritation profonde. Qui souhaite encore lire un premier roman sur les angoisses d'une jeune fille ou sur les questions morales d'un jeune homme? Qui voudrait se faire imposer un récit du soi dont l'unique mérite serait de présenter une «belle» écriture ou de jeter une quelconque lumière sur une névrose ? Dans leur repli vers eux-mêmes, les écrivains et aspirants écrivains laissent trop souvent leur imagination au vestiaire. Dans ce vide créatif, ils centrent récit et intrigues sur leur personne, leur ego. Certes, cela est une manière de raconter une histoire. Il en existe des centaines d'autres, toutes sous-exploitées.
Au-delà de l'évident aspect de l'accessibilité, je crois qu'une vaste majorité favorise les oeuvres cinématographiques et télévisuelles puisque ces dernières suivent une règle simple : elles cherchent à inventer de nouvelles manières de raconter des histoires.


Vous avez un jeune enfant, chercherez-vous à lui donner le goût de la lecture et que ferez-vous pour ça ?
Ma fille de trois ans et demi possède déjà une bibliothèque d'au moins cent cinquante titres. Chaque soir, nous lui lisons deux ou trois livres au lit. Mais au-delà du goût de la lecture, nous préférons inculquer à notre fille un sens de la curiosité, de l'autonomie et de la débrouillardise.


Enfin quels sont vos favoris : - vos écrivains préférés tous temps, langues, genres confondus / - vos livres préférés en 2009 ?
Je lis rarement les parutions récentes. J'aime qu'on me suggère des lectures, que des passeurs de livres me regardent dans les yeux, sincères et souriants et qu'ils me disent : «Sérieusement, faut que tu lises ça!»
Côté écrivains favoris, je dirais Raymond Carver, Tchekhov, Sade, Dostoïevski, Bret Easton Ellis, Colum McCann, Cormac McCarthy, Tristan Tzara, Huguette Gaulin, Georges Schehadé, Benoit Jutras, Roger Des Roches, Denis Vanier, Michael Delisle, Claude Simon, Joyce Carol Oates, Julien Gracq, Rabelais, et tant d'autres...

 

La Canicule des pauvres, roman - Jean-Simon Desrochers

Éditions Les Herbes rouges. 2009, 672 p


Par Aline Apostolska, correspondante du BSC NEWS MAGAZINE à Montréal

Eric-Emmanuel Schmitt : Un concerto bouleversantEric-Emmanuel Schmitt : Un nouveau livre bouleversant . Concerto à la mémoire d'un ange. L'empoisonneuse. Le retour. Un amour à l'Elysée. Quatre nouvelles composées autour d'un thème commun : " l'évolution des êtres selon leurs choix ou leurs traumatismes". Face à l'adversité, à l'injustice, comment réagir? Deux chemins s'ouvrent à l'homme exposé: la rédemption ou la damnation pour ceux qui n'ont pas su pardonner. Oui, la question essentielle et profondément humaine que soulèvent ces récits est : est-il aisé de pardonner? et de se pardonner?

Lire la suite : Eric-Emmanuel Schmitt : un concerto bouleversant de vérité

Les textes d'Eric Van Hamme sont musclés, rythmés, ils frappent au sens propre comme au sens figuré.Il ne faut pas s’y tromper. « J’aimerais vivre un jour encore » n’est pas un appel désespéré. Enfin pas seulement. Pas toujours. Dans les cinq nouvelles qui composent le recueil du même nom (publié chez Actilia Multimédia) passent aussi l’espoir, l’envie, l’humour. La vie, en un mot, avec tout ce qu’elle est et tout ce qu’elle pourrait être… en mieux ou en pire. Alors chacun fait avec, ou essaie. Parfois s’annoncent des lendemains riants, parfois… parfois on sait que le soleil ne se lèvera plus.

La première nouvelle, sombre et misérabiliste, laisse craindre le pire : Eric Van Hamme va-t-il asséner à ses lecteurs, durant deux cents pages, une vision aussi pessimiste et hagarde du quotidien ? Tous ses personnages seront-ils, à l’image de la jeune Caro, qui vient de louper son bac, seuls et désespérés ? Non, bien sûr. Même si beaucoup doivent faire face au destin, à la « faute à pas de chance », certains parviendront à se relever, à rebondir…

Eric Van Hamme écrit avec punch. Ses textes sont musclés, rythmés, ils frappent au sens propre comme au sens figuré. Par leur violence parfois, par leur justesse toujours… Lisez l’histoire de Stéphane Béguin, persuadé qu’il va mourir à l’âge de 33 ans, et qui refuse de prendre rendez-vous chez le médecin tellement il est effrayé à l’idée d’y aller ; suivez Lucas Ickx dans la recherche de ses origines ou découvrez les mésaventures de Tonio et de ses amis – ou prétendus tels… Et vous comprendrez.
Vous comprendrez qu’Eric Van Hamme a de l’imagination et de l’énergie à revendre. Qu’il maîtrise de nombreux registres, du mystère à la farce délirante, de l’hymne à la gastronomie au drame social. A chaque fois, il utilise le ton juste qui puise dans le quotidien sa richesse, sa vivacité, même s’il en ramasse parfois les clichés et quelques verbiages inutiles.
La nouvelle « La dédicace » est vraiment hilarante. Eric Van Hamme fait preuve d’un beau sens de l’auto-dérision et de l’attaque acerbe. Sa caricature du milieu de l’édition est férocement drôle et son portrait de l’éditeur « number one » à pleurer de rire. La plume, gonflé d’arrogance et de fatuité, si persuadé de son destin et de son talent, est tout heureux de signer un contrat d’éditeur pour son roman, « Le cœur transpercé » refusé par toutes les grandes maisons de la place parisienne.
Le tout pour la modique somme de 2 000 euros, quand même, comme participation aux « frais de création ». Quand une séance de dédicaces en grande surface tourne à la catastrophe, les masques tombent et l’éditeur exige son dû. Comme il le déclare à Laplume avec un cynisme qui réveillera bien de mauvais souvenirs aux apprentis auteurs, le contrat est très clair : « Vous auriez du prendre la peine de [le] lire avant de signer, vous auriez dû faire ce que je ne fais pas ».
Avec « J’aimerais vivre un jour encore », Eric Van Hamme offre, plus qu’une galerie de personnages, de véritables tranches de vie, dans toute leur rudesse et leur âpreté, mais presque toujours porteuses de l’espoir d’un lendemain.

Eric Van Hamme, « J’aimerais vivre un jour encore », Actilia Multimédia, 193 p., 12€.
Olivier Quelier
Pour cette « petite » rentrée littéraire – 491 romans en janvier 2010 contre 659 en septembre 2009 –, deux gros coups de cœur : «Bien le silence partout» de Diastème et «Le Chambrioleur» de Damien Luce. Deux romans réunis en tête de gondole par les hasards du calendrier, mais qu’il n’est pas hasardeux de lire en miroir l’un de l’autre.

Après sept ans d’absence en librairie, Diastème revient au roman. On se souvient de lui journaliste (7 à Paris, L’Autre journal, 20 ans, Première), on le connaît auteur de recueils de chroniques (Chienne de vie !, Un peu d’amour), romancier (Les Papas et les mamans, In paradisum, 107 Ans), dramaturge et metteur en scène (La Nuit du thermomètre, 107 Ans, La Tour de Pise, L’amour de l’art, Les Justes), scénariste (Tout contre Léo, Coluche), réalisateur (Même pas mal, Le bruit des gens autour), et enfin parolier (Un jour et Novembre). Le genre de mec qui vous fout des complexes tant il est un touche-à-tout talentueux.
Disons-le tout de suite : Bien le silence partout mérite de faire un bruit fou, un tintamarre de tous les diables, bref, un boucan d’enfer.
Mais tout d’abord, le « pitch », comme on dit en bon Français audiovisuel, et tel qu’il apparaît en 4e de couverture : « C’est l’histoire d’un scénariste qui a le plus grand mal à écrire une nouvelle version d’Angélique, marquise des Anges parce que sa femme l’a quitté, son frère a fait une tentative de suicide, et qu’il n’arrive pas à se débarrasser d’un rhume. »
L’ironie du ton mis à part, on pourrait craindre une énième auto-fiction à la française ayant pour décorum le milieu glamour du cinéma et du show-biz germanopratin. Il n’en est rien. Ce serait en effet compter sans Diastème, son amour des personnes et de ses personnages, son don particulier pour vous embraquer dans des histoires où le quotidien le plus banal révèle toute sa charge
tragique et poétique, où l’univers de la fiction – en l’occurrence un remake d’Angélique, marquise des Anges – vient corriger les scories d’une réalité trop brutale. Car ce qui ressort de ce roman, c’est une tendresse infinie dans un monde où la brutalité est reine, un regard bienveillant dans une époque où le cynisme et la moquerie gratuite sont érigés vertus cardinales du bel esprit.
Diastème romancier s’est fait rare ces dernières années, mais c’est surtout un romancier rare. L’un des seuls écrivains français qui a vraiment digéré les auteurs américains, et qui s’inscrit dans leur lignée sans les imiter. Son écriture est en la preuve. Des anglo-saxons, elle en a l’efficacité et le côté direct, rectiligne. De l’esprit français, elle en a la sinuosité et la circularité. Une écriture en spirale qui vous embobine, vous ficelle et vous entraîne sans vous forcer ni vous contraindre.
Diastème, on s’en doute, est un pseudonyme. Dans le langage courant, le mot désigne un écartement entre les deux incisives supérieures, plus communément appelées «les dents du bonheur». Rarement un pseudonyme aura aussi bien retranscrit le sentiment que laisse la lecture de ce livre.

Pianiste et compositeur formé au Conservatoire supérieur de Paris et à la Juilliard School de New York, Damien Luce signe avec Le Chambrioleur un bijou de premier roman. Jeanne est une petite fille comme les autres. Ou presque. Légèrement différente, raillée par ses camarades de classes et élevée par des parents oublieux, elle s’invente un monde à sa (dé)mesure. Avec elle, les murs de la maison deviennent des écrans de cinéma où elle projette son imaginaire, n’importe quel meuble ou élément de son quotidien est une porte ouverte sur
l’imagination et l’évasion.
Une nuit, un cambrioleur étrange, aux allures de jeune SDF, maladroit, voire absolument nul pour ce type d’activité nocturne et clandestine, fait irruption dans sa chambre – d’où le titre du roman, néologisme entre « chambre » et « cambrioleur », deux mots qui ont d’ailleurs la même racine étymologique. De là, se déploient une aventure et une intrigue où le mystère et la poésie le disputent à l’âpre réalité et la cruauté du monde.
Ce qui frappe dans ce roman, outre l’inventivité et l’originalité de son auteur, sa plume grinçante, alerte et espiègle, c’est la férocité de l’univers des adultes, la violence de leurs négligences et de leur égoïsme. À cela, Damien Luce oppose l’imaginaire et l’insouciance de l’enfance qui, s’ils protègent par une certaine douceur et une certaine fantaisie rafraîchissante, peuvent conduire jusqu’aux limites de la folie, voire jusqu’au crime.
Une réussite qui sonne comme une promesse.

Deux auteurs et deux romans, donc, deux histoires qui font la part belle à la fiction comme remède et rempart à la médiocrité du monde. Il serait dommage, et même dommageable, de passer à côté.

Par HAROLD COBERT / BSC NEWS MAGAZINE

Krach Party : le roman choc sur le monde de la Finance « Krach Party » est un roman survitaminé, survolté. Une plongée speed et speedée dans un monde de la finance qui craque de toutes ses boursouflures de pouvoir, de mesquinerie, de cynisme, d’ambition démesurée et de haines aussi sournoises que sauvages.

« Krach Party » traque un monde consumé par son égoïsme, sa désinvolture hautaine et irresponsable. Traders, communicants, hommes d’influence ou journalistes alcooliques peuvent jouer de leur lutte à coups de milliards ou de chantage, ils occultent les réalités géopolitiques et les données de l’économie mondiale. La crise semble contenue, le monde connaît un moment de répit. En vérité, « le krach, le vrai, le tellurique n’a fait que commencer ».

Le premier roman de Philippe Nicholson, ancien journaliste financier qui travaille aujourd’hui dans la com’, est « brillant, brutal, visionnaire », à l’image du héros, Hugues Frassier, le « redoutable Dirty Frassier ». Il est « riche à en crever mais il s’en tamponne ». Il emploie « une vingtaine de jeunes loups en costards à quatre smics » et gère l’un des plus importants hedges-funds de la place parisienne. C’est-à-dire un bon gros fonds d’investissement spéculatif, gavé jusqu’à la moelle de produits financiers dangereux, instables et volatiles mais affichant des rentabilités totalement démoniaques ». Chaque jour, il emprunte des millions, mise des millions et gagne des millions. Mais chaque jour, dans ce monde, tout peut advenir, tout doit advenir…

Démonter un système
Une erreur de destinataire de mail, par exemple. Prenez Arthur, stagiaire le jour, fumeur de pétard la nuit. Dans la boîte de communication où il travaille, c’est réunion de crise : fuite radioactive dans une centrale nucléaire d’Asie. Mission de l’agence : « dépatouiller le bordel médiatique ». Rôle d’Athur : envoyer un compte-rendu de la réunion à Marie, la big boss. Elle s’impatiente mais n’oserait imaginer Arthur capable d’envoyer par erreur le mail confidentiel à une mailing-list d’une cinquantaine de journalistes travaillant pour l’AFP, Reuters, Bloomberg et tous les autres fils d’information diffusés dans le monde entier.
C’est le battement d’aile du papillon. Le mécanisme est enclenché, la spirale infernale lancée. Elle va tout emporter sur son passage, les fortunes comme les amours, les combines, les collusions, les illusions… Pour Frassier, le gouffre semble sans fonds. Il vit de gros problèmes conjugaux. Un journaliste a découvert que le golden boy était le commanditaire d’une vidéo porno sur laquelle une Black, ligotée sur un lit, a été violée et torturée. Le reporter, qui a perdu ses illusions et perdra bientôt sa situation, voit là un bon moyen de faire raquer sans difficulté majeure un type plein aux as. Hugues Frassier devra même déjouer une tentative de trahison. Mais l’homme sait se prémunir. Même si, dans son monde, tout peut advenir, tout doit advenir : le meilleur comme le pire.

« Krach Party » est un roman d’une redoutable efficacité : phrases courtes, style effréné, dialogues au rasoir et cynisme ambiant… A ce rythme, une plongée en apnée de vingt-quatre heures dans ce monde de requins-conquérants suffit à dévoiler un univers et à démonter un système – dans tous les sens du terme…

Extraits
Philippe Nicholson ne prend pas de gants pour nous asséner, tout au long de « Krach Party », quelques vérités qui, loin de toute substance illicite, ont de quoi faire froid dans le dos.

« La moitié du monde est déjà morte, pourrie, bouffée par les vers. L’Europe vit bien au-delà de sa date de péremption ; quand on y met le nez, ça sent le moisi. Les Etats-Unis vivent dans une bulle ; seule l’Asie s’en sortira ».

« Que valent cinq millions de petits Chinois sortant chaque année de leur fac avec pour les deux tiers un diplôme technologique face à nos quelques centaines de milliers d’étudiants perdus dans leur amphis d’histoire de l’art et de socio ? Réponse : de lourd, de l’immense, de l’incommensurable. La révolution n’est pas seulement en marche, elle arrive à son terme. Et bien rares sont ceux à l’avoir compris. Cette crise est juste le début de la fin »

« La communication est pire que la pub. Elle est plus insidieuse. La pub vous vend une certaine idée du monde, la communication reconstruit le monde à votre insu. La pub vend du rêve, et la communication de la réalité ».

(A propos de l’affaire Madoff) « Faire croire à rien de moins que la moitié de la planète qu’un type tout seul a réussi à rafler cinquante milliards de dollars au nez et à la barbe de tous, reste un exploit. En vérité, pour réussir à trafiquer aussi longtemps à un aussi haut niveau, Madoff a magouillé avec des huiles placées au sommet des banques et des organismes de contrôle ».

« Quand votre histoire devient assez con pour que votre beau-frère puisse la raconter à son prochain dîner, alors vous avez gagné votre pari de communicant : elle va faire le tour de la terre ».

Olivier Quelier / BSCNEWS.FR

« Krach Party » de Philippe Nicholson, éditions Carnets Nord. 247p. 17€.

Eric Van Hamme, Entretien avec un auteur qui joue de l’autodérision pour partager les histoires qui bouillonnent dans sa tête.Eric Van Hamme est l’auteur d’un recueil de nouvelles intitulé « J’aimerais vivre un jour encore » (Actilia Multimédia). Cinq textes comme autant de galeries de personnages, comme autant de variations autour de la vie, de ses drames et de ses espoirs… Entretien avec un auteur qui joue de l’autodérision pour partager les histoires qui bouillonnent dans sa tête.

Question banale pour commencer : quelles sont tes sources d’inspiration ?
La question n’est pas banale du tout. Elle est à la base de tout le processus créatif. Je me la suis très souvent posée : « Comment ai-je fait pour imaginer tout ça ? » Je me suis alors rendu compte qu’en fait il n’y avait pas une source mais plutôt une multitude de sources d’inspiration, des petits riens que je relie entre eux. J’accumule des petits bouts d’émotions, d’observations, de sentiments, de questions… A partir de là mon travail consiste à assembler tout ce que j’ai accumulé autour du sujet que j’ai choisi de traiter. C’est peut-être ça la véritable inspiration...

Tu fais quoi, dans la « vraie » vie ?
Depuis quelques années, je fais de l’organisation dans une banque, un métier passionnant et varié. Avant, j’ai donné dans le marketing.

Etre obligé de travailler plutôt que de vivre de sa plume, c’est un avantage ou un inconvénient ?

Aujourd’hui, c’est une nécessité économique. Les auteurs qui vivent uniquement de leur plume ne sont pas très nombreux. Si j’avais la possibilité de vivre de l’écriture, je ne suis pas certain que j’aurais vraiment envie de le faire. Par nature, je suis plutôt casanier, ce qui fait que je pourrais être tenté de m’enfermer dans une « bulle créative ». Or j’ai besoin d’échanger, de rencontrer des gens, de humer l’air du temps, d’être en prise avec mon époque. La situation idéale serait de partager mon temps entre écriture et activité professionnelle.

Dans ce recueil, tu proposes cinq nouvelles très différentes dans le ton. Qu’est-ce qui les réunit, au final ?

La différence de ton des nouvelles constitue un parti pris rédactionnel. Elles sont toutes écrites à la première personne pour permettre aux lecteurs de rentrer plus facilement dans la peau des personnages. La vision du monde et la façon de s’exprimer d’une jeune femme de banlieue n’est pas la même que celle d’un cuisinier trentenaire épicurien.

Il y a cependant une thématique qui les relie : « Comment réagit-on face aux évènements fortuits de l’existence ? »

Chacun devra trouver en lui les ressources nécessaires pour s’en sortir, ou pas.
Je parlais d’une vraie diversité de tons et de sujets dans ce recueil. Ne crains-tu pas de dérouter le lecteur en proposant une gamme aussi large ?
Il y avait potentiellement un risque mais, jusqu’à présent, personne ne m’en a fait le reproche. C’est justement grâce à cette diversité que chaque lecteur s’est parfois senti plus directement touché par l’histoire d’un ou plusieurs personnages. Jamais les mêmes en fait…

A chaque fois, dans le drame comme dans la farce, tu vas très loin. C’est tragique ou « hénaurme » et hilarant. Parviens-tu à travailler ces registres avec la même facilité ?

Ces registres sont en fait très proches. Ne dit-on pas que les extrêmes se rejoignent ? Ne rit-on pas aux larmes ? C’est précisément là-dessus que je joue pour donner le maximum de force aux personnages et aux situations.

Entre pessimisme et optimisme, ton cœur balance ?

C’est tout à fait cela, je passe souvent de l’un à l’autre. C’est un de mes traits de caractère… Mon humeur ressemble souvent à un ciel de printemps.

Ce qui est constant, dans ta personnalité comme dans tes textes, c’est l’auto-dérision. Une manière d’aborder la vie, de se protéger, ou rien de bien précis ?
Il s’agit d’abord d’une démarche personnelle pour éviter de trop me prendre au sérieux. Je ne suis rien d’autre qu’un type qui adore faire partager les histoires qui bouillonnent dans sa tête.

On découvre dans les nouvelles de « J’aimerais vivre un jour encore » que tu es un véritable amateur de bonne chère. Ecrire et déguster, les deux plaisirs de ta vie ?
Bien vu. Dans chacun de mes livres, à un moment ou un autre, il est question de gastronomie. Dans les deux cas, la symbolique du partage me paraît essentielle. Une histoire se construit un peu comme une recette de cuisine, en mélangeant les ingrédients avec ma sensibilité propre. Comment se passer des nourritures de la chair et de l’esprit ?

Travailles-tu à un nouveau projet en ce moment ?
Je travaille à un roman traitant de la relation parents-enfant. Le titre provisoire « Cet amour que vous ne m’avez pas donné » donne bien le ton, je crois. Ma femme, qui est toujours mon premier lecteur, l’a trouvé très émouvant. Je place donc de grands espoirs dans cette histoire, assez rude au demeurant.
J’aimerais également, mais c’est difficile, réussir à faire publier un recueil de poèmes écrits, pour la plupart, ou cours des deux dernières années.

Pas la moindre coquille dans ton livre. On constate le résultat d’un véritable travail éditorial. Peux-tu nous dire quelques mots sur ton éditeur ?
Mon éditeur et moi partageons le goût du travail bien fait par respect pour le lecteur. Rien n’est jamais parfait, dans ce livre, pas plus que dans les autres, mais nous travaillons dur. Actilia multimédia est une petite structure familiale bretonne installée près de Vannes. Avec Franck, mon éditeur, nous nous consultons sans relâche, confrontons nos points de vue. Il est essentiel que les « petits » éditeurs puissent continuer à faire entendre la voix d’auteurs comme moi.

Je profite également de l’occasion pour dire que je bénéficie de l’aide d’amies blogueuses passionnées de lecture et qui m’apportent un concours précieux.

Eric Van Hamme, « J’aimerais vivre un jour encore », Actilia Multimédia, 193 p., 12€.


Par Olivier Quelier - Voir son blog


Le blog d’Eric Van Hamme est ICI.

Claude Bourgeyx a décidément l'Art de la nouvelle: ses chutes sont toujours brillantes et surprenantes, son style enlevé et mordant.Claude Bourgeyx a décidément l'Art de la nouvelle: ses chutes sont toujours brillantes et surprenantes, son style enlevé et mordant. "Des gens insensés autant qu'imprévisibles" laissent défiler une liste de personnages machiavéliques qui règlent des comptes, maltraitent des plus faibles pour toucher un héritage, trahissent à tout va...et c'est avec un malin plaisir que l'on cotoie une série d'êtres qui ont oublié leur savoir-vivre au vestiaire et déchaînent leurs instincts les plus vils. La paresse et l'égoïsme sont notamment des défauts déclinés sous divers angles dans les nouvelles et l'on sourit "méchamment" devant le cliché de l'écrivain que s'amuse à dessiner l'auteur. Par provocation sans doute.
Bref, sachez que le recueil satisfera le lecteur féru de récits vifs et bien menés aussi bien que l' amoureux de l'écriture et de ses problématiques.

Vous découvrirez avec un plaisir trouble les tribulations meurtrières d'écrivains maudits: le renâcleur retraité qui cherche encore un sujet, le psychopathe qui vit aux crochets de ses propres parents, le poète égoïste dont le manuscrit exhale les relents macabres de son Iseult sacrifiée, le fainéant dépressif à l'amante tête en l'air, l'opportuniste né dans un bosquet, le pince-sans-rire à l'adieu mortuaire, le sadique qui refuse à ses personnages un échappatoire, la soeur fratricide.
Un coup de coeur pour la dernière nouvelle , "Autobiographie", chute dans le recueil du plus grand effet!

Ce que le lecteur avisé ne manquera pas d'apprécier, c'est l'habileté avec laquelle Claude bourgeyx a mêlé ce thème directeur de l'écrivain et des problématiques de l'écriture avec des situations tragi-comiques divertissantes. Ces nouvelles policières sont succulentes à souhait de par leur ton caustique et l'intelligence de leur propos.
Tout ce petit monde de personnages qui fourmillent sous la plume démiurge de Claude Bourgeyx a de près ou de loin des liens obscurs avec la création littéraire: la mise en abyme de l'écriture est présentée sous des formes plurielles à saluer!
Ne manquez pas de vous procurer ce recueil! Chaque nouvelle se lit comme du petit beurre et l'humour y grince à souhait grâce au portrait de ces "scribopathes"!

"Demain j'écrirai une nouvelle mouture de cette histoire. Celle-là ne me satisfait qu'à moitié. Des approximations syntactiques. Du mou par endroit. Quelques facilités ici et là. Mais je saurai redresser la barre, trouver les mots justes. Je banderai quelques ressorts psychologiques que je laisserai ensuite se détendre. Je mettrai la mort de Solange en écriture, de manière aussi fleurie que possible.. Bien sûr, ça ne la ressuscitera pas, mais, mine de rien, ça répondra à son voeu de toujours: que je me saisisse de la vie pour en faire cette chose incontestablement morte que l'on appelle fiction". ( Le voeu de Solange. Claude Bourgeyx)

Titre: Des gens insensés autant qu'imprévisibles
Auteur: Claude Bourgeyx
Editeur: Le Castor Astral

 

Julie Cadilhac / BSCNEWS.FR

Pascal Fioretto, un écrivain sans complexe ( Stéphane Agado /photo)Ingénieur puis « branleur », Pascal Fioretto est « le » spécialiste du pastiche. On lui doit deux recueils à ce jour : « Et si c’était niais » et « L’élégance du maigrichon ». Extraits d’une conversation dans un bar, rue de Châteaudun.

Ingénieur, puis branleur.- Je suis un littéraire contrarié qui a passé son Bac C. J’ai vendu mon âme au diable en faisant Maths Sup, Maths Spé, puis en devenant ingénieur. Je suis sorti de cette voie à 40 ans. J’ai toujours écrit en parallèle, notamment à « Jalons », un collectif qui sortait des pastiches de journaux comme « Le Monstre », « L’aberration » ou « France démente ».

J’ai envoyé ce que je faisais à Fluide Glacial. Léandri m’a embauché sur le champ. Et pendant dix ans j’ai été à la fois cadre supérieur et auteur de pignolades dans Fluide. Quand est survenue la crise de la quarantaine, j’ai décidé de faire le grand saut et de vivre de mes conneries : je suis devenu branleur. Ensuite j’ai présenté le « Gay Vinci Code » à Chiflet [NDLR : Jean-Loup Chiflet, éditeur ]. Le livre est paru, a connu un bon succès.

Ingurgiter, régurgiter.- Le choix des livres que je pastiche relève avant tout de leur visibilité. Je regarde les auteurs du moment. Les incontournables se retrouvent forcément dans le casting. On trouve donc les vedettes, et bien sûr quelques autres.

Ensuite, je lis vraiment tout… enfin disons 80% de la production de chacun. Je lis les bouquins en une ou deux semaines. Je les ingurgite, puis les régurgite. C’est un peu injuste pour le pastiché quel qu’il soit, parce que même au bout de dix Thomas Mann (un de mes auteurs favoris) sincèrement tu n’en peux plus. Idem pour Modiano. Le but, c’est par exemple de voir le monde comme Muriel Barbery, d’assimiler son écriture, de repérer ses tics, ses ficelles. Ses tocs [Troubles obsessionnels compulsifs, NDLR] aussi, car souvent les auteurs que je choisis ont des tocs. Par exemple, Modiano fait une fixation sur les chaussures et les listes de noms.

Critique et humoriste

Etrange familiarité.- Mon travail de pasticheur, au début, consiste avant tout à décrire les ficelles des auteurs. Le comique est un produit secondaire : l’effet déformant arrive ensuite.

Proust explique que le pastiche est d’abord une critique de l’œuvre faite de l’intérieur. Et je pense que je fais d’abord un boulot de critique. Je dis au lecteur : « voilà comment écrit Muriel Barbery ». Cela me permet aussi de décrypter un genre, comme la littérature régionaliste dans « L’Elégance du maigrichon », avec Christian Signol..

Il s’agit avant tout de restituer ce sentiment d’« étrange familiarité ». Cela pourrait devenir un exercice scolaire très chiant… ce que j’essaie de ne pas faire. C’est là qu’intervient mon travail d’humoriste.

Ratage.- Le degré de difficulté n’est pas le même pour tous les auteurs, bien sûr. Plus il y a de trucs d’écriture et moins il y a de style. Donc, c’est plus facile à pasticher. En revanche, dès qu’il s’agit d’aborder le style, la tâche devient moins évidente. Je pense que tous les écrivains sont pastichables. Pour « L’Elégance du maigrichon », j’avais des doutes pour Modiano, mais ça va ; je pense avoir raté un peu Barbery, dont j’ai transposé le style mais que je n’ai pas assez allégé.

« Je n’ai pas le complexe de l’écrivain »


Rire sinistre.- J’ai très envie de m’attaquer à Pascal Quignard, ou aux « rebelles urbains » comme Samuel Benchetrit. Je songe aussi à Le Clézio ou Kundera. J’ai envie de faire un pastiche générique, sur « le livre de mon père » ou le polar américain. J’aimerais également écrire un bouquin « sinistre », pasticher des titres comme « Les Déferlantes » ou « Une autre vie que la mienne ». Si je parvenais à faire rire avec des sujets sinistres, ce serait formidable.

Le « Pendule » étalon.- Les auteurs qui me font rire ? Desproges. Vincent Haudiquet. Et Umberto Eco, mon idole. Son livre « Le Pendule de Foucault » est pour moi le maître étalon du pastiche. C’est brillantissime et hyper drôle.

Thomas Mann, ou rien.- Lire normalement ? Cela m’est très difficile. J’ai toujours le stylo qui me démange. Du coup je lis des ouvrages très éloignés de ceux que je traite d’habitude : la littérature russe, allemande, Klaus Mann, Fitzgerald…

Quant à écrire, je n’ai pas vraiment le complexe de l’écrivain. Enfin, je me dis : soit je fais du Thomas Mann, soit je ne fais rien. Je pense qu’au premier degré, il ne faut pas se louper. Du coup, je m’interroge beaucoup : qu’est-ce que j’apporterais en écrivant ? Qu’est-ce que j’ai de plus que les autres ? Pourquoi moi ?


« L’élégance du maigrichon », Chiflet et Cie. 14, 25€

« Et si c’était niais », Chiflet et Cie et Pocket

« Et si c’était niais » existe également en version pédagogique (Magnard, coll. Classiques et Contemporains. 4, 75€)
Olivier Quelier
À l'heure actuelle, Haïti incarne la fatalité et le malheur et la détresse humaine. Le monde entier accourt pour venir en aide à ce petit pays de huit millions d'habitant étendu sur un territoire de 28 000 kilomètres/carré. Chacun connaît ses grandes difficultés : une situation économique désastreuse, des crises politiques chroniques et une pauvreté extrême… Des images, des vidéos, des témoignages affluent chaque jour par centaine. Haïti est plongé dans l'horreur malgré les secours, les aides, les bonnes volontés et le dévouement de la communauté internationale.
Et pourtant, depuis des générations, ce pays posé sur une moitié d’île donne à la littérature francophone certains de ses plus beaux fleurons.
Pour ceux d’entre vous qui n’ont pas encore eu la chance de les lire, cette chronique se donne pour but de vous les faire découvrir et de rendre aujourd'hui, à notre façon, un hommage à ce pays fabuleusement riche de mots et de littérature.

Notre chroniqueur Jean-Marc Pitte vous fait profiter depuis quelques semaines de ces auteurs haïtiens incontournables sur le BSC NEWS MAGAZINE dans ses " chroniques haïtiennes". Nous les reprenons ici afin de rendre hommage à ce pays terrassé par le sort et l'horreur, aux victimes et au peuple haïtien dans son ensemble.
Dany Laferrière, un portrait de l'Exil

Oui, c’est un livre de plus sur l’exil. Mais vous ne pouvez pas le contourner, l’éviter, la manquer car il est unique ! Dany Laferrière ne sacralise pas l’exil, il ne le décrit pas non plus comme une douleur indicible. Il avoue cette simple vérité : l’exil se subit. Et puis, ce n’est pas l’histoire d’UN exil, c’est un portrait de l’Exil avec un grand E, ce concept constitutif des nations nées de la traite négrière en général, d’Haïti en particulier. L’exil fondateur, c’est la déportation d’Afrique. Dany Laferrière l’évoque à peine, mais on la sent, sous-jacente, source de tout, entre les lignes de « L’énigme du retour », le dernier roman de l’écrivain haïtiano-canadien.

Il y a 33 ans, un jeune Haïtien arrivait à Montréal. Il avait précipitamment quitté son île des Caraïbes à la suite de l’assassinat de l’un de ses amis, un collègue en journalisme, un compagnon de lutte politique. Il n’a plus jamais mis les pieds dans son pays natal. Hier, son père meurt. A Brooklyn. Car lui aussi est un exilé. Preuve que le temps n’existe pas, la même histoire se répète de génération en génération, chez les Laferrière, mais également dans de nombreuses autres familles haïtiennes. Papa Doc a contraint le père de Dany à fuir, Baby Doc a poussé son fils à faire de même. D’un dictateur à l’autre, le jeune Haïtien voit souvent dans le départ, dans la fuite, sa seule planche de salut.

La mort du père de Dany est un détonateur. Le retour au pays natal est une évidence, une nécessité, comme « Le Cahier… » d’Aimé Césaire dont il ne se sépare presque jamais. Là-bas, il reste une mère, une sœur, une tante, un neveu, des amis oubliés, des amis du père défunt, des souvenirs, des odeurs, des sensations qui se réveillent sans la moindre difficulté. Dany Laferrière n’est pas un romancier de la nostalgie, mais il a fait de ses souvenirs la matière même d’une grande partie de son œuvre littéraire. « L’odeur du café », « Le charme des après-midi sans fin », explore ce territoire des premières années dont même les sédentaires finissent par s’exiler en vieillissant :

Et l’exil du temps est plus impitoyable
que celui de l’espace.
mon enfance
me manque plus cruellement
que mon pays

Dans son dernier roman, même la forme typographique participe de ce voyage dans le passé. Les strophes courtes comme des haïku servent à exprimer les sensations de ce retour, les impressions, les choses vues, notées sur un carnet, ressenties au tréfonds de l’âme ou à fleur de peau. Poèmes en prose qui s’immiscent au cœur du récit !

Et puis il y a cette découverte d’un pays dont il s’est détourné durant des années, lui préférant l’Haïti de son passé. L’Haïti d’aujourd’hui souffre encore un peu plus que celle d’hier, comme s’il n’y avait pas de terme possible à cette descente en enfer :

A cinquante-cinq ans, les trois quarts des
gens que j’ai connus sont déjà morts.
Le demi-siècle est une frontière difficile
à franchir dans un pareil pays.
Ils vont si vite vers la mort
qu’on ne devrait pas parler d’espérance de vie
mais plutôt d’espérance de mort.

Il lui faut bouger, quitter Port-au-Prince, cette capitale monstrueuse abritant le quart de la population totale du pays pour effectuer ses retours aux sources, Petit-Goâve, le village de son enfance, Baradères, celui de son père. Et dans ce parcours mémoriel, il y a aussi la redécouverte de l’identité mystique de ce peuple, celle du syncrétisme religieux entre le christianisme et le vaudou. Pas de grande théorie métaphysique chez Laferrière mais une évocation pratique d’un usage quotidien de la religion conçue comme un secours par ceux qui manquent de tout :

L’équilibre mental vient du fait
qu’on peut passer, sans sourciller,
d’un saint catholique à un dieu vaudou.
Quand Saint Jacques refuse
d’accorder telle faveur
on va vite faire la même demande
à Ogou qui est le nom secret donné
à saint Jacques quand le prêtre à exiger
aux fidèles de renier le vaudou
pour pouvoir entrer dans l’Eglise.

Comment faire pour revenir d’un tel voyage ?
Dany Laferrière se pose la question tout au long de ce livre. Le Canada l’a accueilli durant plus trois décennies, il y est devenu un écrivain à succès dès son premier ouvrage, « Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer ». Mais le froid reste pour lui une énigmatique morsure, un mal dont il ne guérit pas. L’opulence, la liberté d’expression sont des biens qui justifiaient sa quête quand il a fui. Aujourd’hui, ils ne semblent plus suffisant pour justifier son éloignement de ce qu’il a été, de ceux qui l’ont connu.

J’ai senti
que j’étais
un homme perdu
pour le nord quand
dans cette mer chaude
sous ce crépuscule rose
le temps est subitement devenu liquide.

L’auteur qui a inspiré au réalisateur Laurent Cantet le magnifique film « Vers le sud » saura-t-il reprendre la route de Montréal, du froid, de la démocratie et de la faim assouvie ? Peut-être, mais pour lui, Haïti ne sera plus jamais aussi lointaine qu’elle l’a été !

Dany Laferriere
"L'énigme du Retour"
Editions Grasset


Lyonel Trouillot

Ne cherchez pas dans les livres de Lyonel Trouillot de l’exotisme. Il n’y en a tout simplement pas. Le but de ce professeur de littérature de 53 ans n’est pas de nous faire rêver de son île qui, dans certains recoins de plus en plus difficile à dénicher, sait être paradisiaque…Son but n’est pas non plus de nous pousser à nous apitoyer sur le sort de ces pauvres Haïtiens qu’une fatalité condamnerait à la misère éternelle… Lyonel Trouillot est un romancier, pas un auteur du tiers-monde, et ses personnages ont l’universalité des plus grands caractères de la littérature. Ils sont d’ici, de ce coin déshérité des Caraïbes, mais ce n’est pas ce qui les définit avant tout. Ils auraient pu naître en Sibérie, en Australie ou au Vietnam, leur histoire nous aurait autant instruit sur les tréfonds de l’âme humaine et Trouillot serait toujours Trouillot.

Dans Les Enfants des Héros, un frère et une sœur quittent leur bidonville pour errer dans les autres quartiers de la capitale…ils fuient…ils viennent de tuer un père bourreau, un père violent qui torturait leur mère et cette marche sans issue dans les rues de Port-au-Prince leur permet de se découvrir l’un l’autre et de se découvrir eux-mêmes…
Dans Bicentenaire, deux provinciaux montés à la ville, deux frères, suivent des parcours totalement opposés : l’aîné est étudiant, croit au savoir et à la vérité, à la démocratie et à la morale. Le cadet ne veut rien apprendre, croit au pouvoir que lui donne l’arme qu’il possède, n’a aucune autre ligne de conduite que son intérêt et pense que la violence est un moyen comme un autre de parvenir à ses fins…

Le dernier roman de Lyonel Trouillot qui vient de sortir chez Actes Sud, parle de trahison. Mathurin D Saint-Fort est un jeune, brillant et ambitieux avocat d’affaires. Il est aussi une exception : dans ce pays où seuls les riches peuvent étudier, ou la majorité des enfants peuvent à peine espérer être alphabétisés, il est parvenu à sortir de sa condition, à quitter sa province et à entrer dans une couche de la société à laquelle les gens de sa sorte n’ont habituellement pas accès. Cela suffit à sa satisfaction : il ne veut ni souvenir, ni amour, ni passion…L’argent, la réussite, la reconnaissance de son talent suffisent à son ego et il sait se protéger de tout ce qui pourrait interférer dans ce plan de vie et de carrière… Jusqu’à ce que Charlie débarque : Charlie est un jeune garçon, chassé d’un orphelinat et qui, au nom d’une connaissance commune, au nom d’une vieille recommandation, vient lui réclamer de l’aide. Mais Charlie est surtout un messager, la réincarnation de son passé, l’élément perturbateur qui viendra lui rappeler qu’il ne pourra jamais se construire en se niant lui-même, en oubliant ce qu’il a été, en refusant d’assumer ce lieu perdu dont il est issu, en refusant d’accepter de faire cohabiter le Mathurin qu’il croyait être devenu et le Dieutor (le deuxième prénom caché derrière l’initiale « D » de sa signature) qu’il croyait être parvenu à faire disparaître dans l’oubli.
Mathurin s’est trahi, a trahi les siens, ceux qui l’ont aimé, les lieux qui l’ont vu naître, mais il lui est donné une chance d’en prendre conscience et de racheter cette trahison.

Haïti aura-t-elle la même chance ? Ce pays constitué en strates ne parvient pas à conjurer la division : la province et ses habitants que l’on qualifie avec dédain de morniers (le morne en créole, signifie montagne) sont l’objet du mépris de ceux qui l’ont quitté pour aboutir dans les bidonvilles de la capitale ; ces émigrants de l’intérieur sont à leur tour méprisés par ceux qui pensent être des port-au-princiens de souche ; et ces habitants du centre ville sont considérés comme moins que rien par ceux qui trouvent refuge dans les banlieues huppées, ceux qui ont leur villa perchée sur les collines, là où l’air est un peu plus frais, là où la pollution est supportable…

Lyonel Trouillot n’est pas un écrivain de l’exil : quelques soient les soubresauts qui ont secoué son pays ces dernières années, il y est resté, y a vécu, travaillé, observé ses contemporains. Mais Lyonel Trouillot n’est pas enfermé dans son haïtianitude : il nous parle de notre monde, de ses divisions, de ses affres, de son économie qui creuse les fossés entre les êtres, de sa mondialisation qui aboutit parfois à l’oubli de ce qui nous constitue vraiment : le titre de son dernier roman est Yanvalou pour Charlie. Le Yanvalou est une danse traditionnelle qui célèbre une divinité du vaudou, Legba.
Combien d’Haïtiens le savent-ils encore ?
Par Jean-Marc Pitte

Copyright Photo - Lyonel Trouillot : (M.MELKI) / Dany Laferriere (Beauregard)

 

A lire également dans les "chroniques haïtiennes" de Jean-Marc Pitte - René Depestre - Une langue pour goûter, une auteur pour écrire >>>

Pim, Pam, Poum sont ses préférés. Betty Boop fut sa première vamp. Il trouve Bel-Ami antipathique et avoue, un peu honteux, détester Tintin. Il qualifie Tarzan de « bon play-boy sauvage » et passe en revue quelques silhouettes en collant : Robin des Bois, Thierry la Fronde et Superman.

Pendant un an, Patrick Cauvin a planché sur son « Dictionnaire amoureux des héros » publié chez Plon. Le résultat : un pavé de 700 pages qui regroupe, d'Andromaque à Zorro, tout ce que la littérature, la BD, le théâtre, l'opéra, le cinéma, la télévision, la mythologie… et le reste ont pu nous offrir de héros.
Cauvin en a recensé une centaine, des plus célèbres (Columbo, Bécassine et Cyrano) à quelques oubliés, dont Yvonne et Derradji, les personnages d'un roman qui enchanta sa jeunesse marseillaise.
Plus qu'un ouvrage savant, Patrick Cauvin nous propose une balade en compagnie de héros dont certains lui sont très familiers, puisqu'ils habitent depuis maintenant plus de 35 ans une œuvre conviviale et éclectique.
Personnel, presque impudique tant s'y dessine en creux, au fil des pages, le portrait de l'auteur, cet ouvrage nous offre un pur moment de plaisir.

EXTRAIT
« Je n'avais pas prévu que, pour une bonne part, ce vagabondage se ferait en pays d'enfance. Grâce au ciel, j'avais conservé la plupart de mes anciennes lectures Bibliothèque verte, collection Nelson, vieilles bandes dessinées: Bicot, Lucky Luke, capitaine Fracasse, Zorro l'homme au fouet, je ne m'attendais pas à les retrouver aussi pimpants, aussi vivaces... J'ai même replongé dans de vieux classiques Larousse : Le Bourgeois gentilhomme, Dom Juan... je ne me souvenais pas d'y avoir souligné des passages, pris des notes.

Aurais-je été un élève studieux ? J'en suis encore ébahi. J'y ai retrouvé le fantôme du frisson des leçons non apprises. Sur la cire de la mémoire, la jeunesse est-elle l'âge où s'inscrivent plus facilement les héros ? » (Patrick Cauvin)

Patrick Cauvin, Dictionnaire amoureux des héros de Bécassine à Zorro, Plon, 698 p., 24€.

Olivier Quelier

Découvrez le blog Book Emissaire d'Olivier Quelier >>>

 

 

Aussi burlesque que bien écrit! La Porte de Karim Berrouka est un conte qui frise l'absurdité avec une plume de talent!
Imaginez une histoire loufoque: deux loup-garous aux dents dégoulinantes d'hémoglobine, l'estomac engourdi du repas de la veille - mais très à cheval sur la politesse! - ont quelques déboires avec leur porte. Et tout le récit tourne autour de cette porte! En effet, celle-ci est responsable d'une succession de visites fâcheuses qui finissent par les agacer prodigieusement...et lorsque c'est le Grand Inquisiteur qui débarque avec toute sa clique pontifificale et qu'ils intentent un procès aux deux lycanthropes, c'est la goutte de trop!

Baptisé Petit Conte Sans Philosophie, voilà un triptyque qui ne manquera pas de nous faire réfléchir sur la symbolique de la porte justement. Que l'on ouvre trop ou pas assez, à tort... qui apporte son lot de surprises ,agréables aussi bien que pernicieuses.
La Porte est un récit délicieusement déroutant : Premier et Deuxième Loup-Garou, deux lascars sanguinaires, y rivalisent tantôt de bêtise tantôt d'esprit et vous serez surpris aussi bien que charmés par les échanges philosophiques des deux compères.
Tous les amoureux de la langue apprécieront le niveau hautement soutenu du verbe...et le talent de Karim Berrouka est d'être arrivé à rester dans la sphère du lisible et de l'abordable, même en choisissant un langage châtié.
Mais il séduira aussi les amateurs de fantastique car les personnages qui gravitent dans cette fiction ne manquent pas d'étrangeté et de mystère.
Enfin il conquerra ceux qui goûtent au burlesque et aux mécanismes ( propres au théâtre) de la répétition. Les nuits s'enchaînent et systématiquement, le même processus d'accueil des hôtes et de disparition se met en place... pour le plus grand plaisir du lecteur amusé.

Il sera difficile de ne citer que quelques extraits de ce si goûteux livre, mais avant que de vous mettre l'eau à la bouche et de sentir vos babines s'humidifier d'impatience à filer vous procurer La Porte dont Alain Valet, spécialiste des lectures imaginaires, a illustré la première de couverture ,je ne vous conseille que trop de ne pas oublier de lire l'interview ( à la fin du livre) de Karim Berrouka... empreinte d'humour et d'une fantaisie qui reflète bien l'univers de l'auteur.

Sous la pression des hurlements et des grognements de la meute, je n'en dis pas plus et vous laisse en compagnie du texte :

"Le lendemain matin, Premier et Deuxième Loup-Garou se réveillèrent vers 9h30, quelque peu enchevêtrés dans un réseau de cordes, bandelettes de tissu, et noeuds que ces précédentes avaient formés, le corps concassé, une migraine persistante et la gorge en flammes. Ils constatèrent, avec une certaine désinvolture, la dispartion des membres de la Grande Légion Inquisitoriale. il était étrange qu'ils aient tous quitté la maison de si bonne heure, alors qu'ils n'y avaient aucunement fait allusion la veille au soir. Au moins avaient-ils eu la convenance de laisser un sobre message épinglé sur le dos d'une chaise, à quelques centimètres des museaux de Premier et Deuxième Loup-Garou.
Nous sommes partis chercher des allumettes. Revenons dès ce soir pour parachever l'exécution. Ne bougez surtout pas d'un cheveu. Amicalement, le Grand Inquisiteur et sa Guilde Extrême de l'Inquisition Plénière.
"Soit", pensèrent Premier et Deuxième Loup-Garou face à une situation dont l'intérêt se perdait dans les limbes de la médiocrité, et qui ne devait en aucun cas- leur journée s'annonçant chargée- accaparer leur attention plus de quelques minutes. " Voilà enfin des êtres fort bien élevés". ( Karim Berrouka)
Julie Cadilhac
La Porte
Karim Berrouka
Editions Griffe d'Encre
Novella
« C’est le plus grand musée du monde, sans doute le plus riche aussi ». « C’est le plus grand musée du monde, mais personne ne peut le voir ».
Tel est ce musée invisible qui nous est décrit par Nathaniel Herzberg, fait de mur de papier.
De la disparition d’œuvres au cours des grandes tragédies de l’histoire aux plus improbables cambriolages, cette enquête minutieuse nous plonge dans ce musée fait de rêves et de nostalgie.
Un livre passionnant qui accompagne chaque œuvre avec sa propre histoire, son parcours, qu’il mène à sa destruction ou sa simple disparition.
Plus qu’un livre, c’est un témoignage, un regroupement d’œuvres qui pour certaines ne seront jamais vu qu’au travers de ce livre.
Alors ce ne serait peut-être qu’un véritable musée que vous auriez dans votre bibliothèque.
Nicolas Bodou
Le musée invisible
Nathaniel Herzberg
Editions du Toucan
208 pages (120 illustrations couleurs), 39 euros.
Haïti : plus de huit millions d’habitants sur un petit territoire de 28 000 kilomètres/carré ; une situation économique désastreuse, des crises politiques chroniques…Et pourtant, depuis des générations, ce pays posé sur une moitié d’île donne à la littérature francophone certains de ses plus beaux fleurons. Pour ceux d’entre vous qui n’ont pas encore eu la chance de les lire, cette chronique se donne pour but de vous les faire découvrir. Pour les autres, elle aura le goût d’un plaisir partagé.

Et si la femme était une religion ? Et si son corps était une église, son sexe, un autel ? C’est en tout cas le Credo de René Depestre !

René Despestre est aujourd’hui un vieux Monsieur délicieux. La première (et malheureusement seule) fois que je l’ai rencontré, c’était à l’UNESCO, à Paris, un organisme pour lequel il a d’ailleurs travaillé à la fin des années 70. Une vingtaine d’années plus tard, il y revenait pour assister à la projection d’un documentaire qui lui était consacré, un film réalisé par un cinéaste québécois, également compagnon d’une nièce de l’écrivain haïtien. A l’époque, René Depestre n’avait pas encore mis un terme à un exil commencé en 1959. Fuyant le dictateur François Duvalier et son régime, il se réfugie à Cuba et participe à la révolution castriste. Il s’en écarte enfin en 78 pour revenir à Paris où il avait fait ses études et rompre avec son engagement marxiste.

Le réalisateur du documentaire avait tourné en Haïti, interrogeant les membres de la famille, les amis de l’auteur, mais aussi les responsables politiques qui tous, exprimaient leurs regrets face au refus de Despestre de rentrer au pays, ne serait-ce que pour une courte visite. Le documentariste avait également tourné à Lézignan-Corbières, le village de l’Aude où Depestre avait choisi de prendre sa retraite pour se consacrer à la littérature.
Après la projection, je lui ai posé cette question : pourquoi s’entêter à se tenir si loin d’un pays qu’il semblait tant chérir dans ses écrits ? Il m’a répondu qu’il s’agissait de permettre à son inspiration de survivre. Elle puisait dans l’Haïti de son enfance, de sa jeunesse, et il savait pertinemment, parce qu’il continuait à s’informer sur le destin de sa patrie, que l’Haïti d’aujourd’hui s’en était bien éloignée ! Il craignait que son envie d’écrire ne puisse survivre à un tel voyage, à une si troublante comparaison, à un tel choc…

Quelques années plus tard encore, il mit un terme à cet engagement avec lui-même. Et je crois, malheureusement, qu’il avait raison. Depuis son retour, pour quelque séjour, en terre haïtienne, je crains qu’il n’ait plus rien publié.

Mais revenons à la femme, celle à qui il doit tout, celle qu’il célèbre à longueur de ligne, celle qui lui valut, en 1988, le prix Renaudot (Hadriana dans tous mes rêves, Gallimard), celle qui apparaît dans toutes ses nouvelles, la femme-fleur, la femme-fruit, la femme-jardin !

En 1981, René Despestre pousse un cri de fidèle : Alléluia pour une femme-jardin ! C’est le titre d’une nouvelle qui donne son nom à l’ensemble du recueil. L’intrigue y est d’une grande simplicité : un adolescent de 16 ans entame une relation avec sa tante, une femme du double de son âge dotée d’une grande beauté. Mais le propos est un manifeste. La femme, le sexe, le plaisir y sont célébrés. Le machisme, la misogynie, le mépris pour le sexe faible, la terreur que la femme inspire aux culs bénis de tous poils y sont voués aux gémonies. Face à eux, la beauté solaire d’Isabelle agit comme un révélateur de leur sombre bêtise :

A la regarder ondoyer sensuellement devant moi, j’étais saisi d’une rage homicide envers tous ceux qui ont discrédité la chair de la femme. Où étaient-ils enterrés les prophètes écumants d’éjaculation précoce qui ont inventé que les charmes de la femme induisent en erreur et au mal ? Je ferais éclater de la dynamite sur la tombe de ces procureurs vindicatifs et barbares qui, au long des âges, ont chercher à séparer la cadence du corps féminin de celle des saisons, des arbres, du vent, de la pluie, de la mer[…]Tandis qu’Isa marchait dans l’après-midi, je chassais de ma vie à coups de couteau les mythes funèbres ou répugnants qui ont enténébré et humilié la femme en présentant son sexe comme l’extrême cap avilissant des relations humaines !

Et ce sexe, pour René Depestre, n’est pas une image, un concept qu’on doit intellectualiser pour rendre acceptable ! Dans ses livres comme dans sa vie, c’est charnellement, physiquement, matériellement, concrètement qu’il le fréquente et le décrit :

C’était un sexe au clitoris souple et vibrant, à la vulve bien ouvrée, comestible, fruitée, gonflée d’émotions. J’étais greffé à sa richesse déhiscente qui s’ouvrait à ma dégustation comme un fruit prodigieux qui, avec sa soie grège, son regard profond et humide, ses dents veloutées, le modelé de ses belles et fortes lèvres, ses pommettes hautes, était un second visage qui rythmait, jouait, exprimait jusqu’à l’extase la saveur, la beauté, la joie, la grâce indestructible de l’espèce.

Une langue pour goûter, une autre pour décrire…René Depestre fait partie de ce petit groupe d’élus qui, à l’instar de Gustave Courbet, sont suffisamment « décillés » pour distinguer l’essentiel : l’origine du monde est aussi son présent et son avenir !
Hadriana dans tous mes rêves / René Depestre
Editions Gallimard - 224 p. - (Folio, 2182).
ISBN 2-07-038272-9

Jean-Marc Pitte

Suivez le parfum sauvage et mystérieux de la reine du désert. « Le Royaume des sables » (Jigal) dévoile une fragrance subtile et capiteuse signée Pierre Boussel. Des aventures enivrantes, entre feuilleton populaire à l’eau de rose et fable politique aux remugles moins parfumés. Un jeu d’artifices et de faux semblants, un roman-mirage qui cache de jolies oasis de poésie minérale et d’analyses du monde comme il va.

« Qui était ce Kashang qui maîtrisait les subtilités de la langue française ? Pourquoi une arme ? Où se trouvait le camion militaire de ravitaillement ? Pourquoi la coque du navire photographiée par Ravanel semblait-elle soufflée par un impact de bombe ? »
Ça fait beaucoup de questions pour la pauvre Jeanne. Ça la change de son institut de beauté, de sa banlieue, de ses caïds et de ses petites frappes. Embarquée en un souffle pour un tournage publicitaire dans la région du Thalifet, elle va très vite devenir bien plus qu’un enjeu de politique intérieure ou un otage aux mains de groupes rebelles. Retenue prisonnière dans le désert, Jeanne devient en France l’égérie de la campagne pour un nouveau parfum, La Rose des sables.
Elle n’en est pas seulement l’égérie, d’ailleurs : elle incarne la Rose des sables, mélange de courage et de sensualité, une femme nouvelle et libre dont l’audace n’a d’égale que la naïveté.
Elle rencontre au Thalifet l’énigmatique et séduisant Al Hassan, Prince du Désert. Mais qui est-il vraiment ? Un véritable seigneur décidé à défendre son royaume coûte que coûte, dût-il pour cela s’acoquiner avec des terroristes, même médiocres, ou le chef manipulateur de dangereux rebelles prêts à faire vaciller le précaire équilibre du monde ? Mystère encore. Tout comme le rôle du père de Jeanne : modeste plombier roulant en 2CV ou agent travaillant sous couverture ?
Pierre Boussel a écrit un captivant récit d’aventures, romanesque et exotique à souhait. Mais avec ce journaliste, qui vit et travaille à Tanger (d’où il commente chaque jour l’actualité du Proche-Orient) il faut s’attendre à trouver davantage : une subtile entreprise de décryptage de notre société face à divers enjeux (diplomatie, célébrité, terrorisme...).

Le côté feuilletonesque du livre accentue encore les incohérences d’un monde où s’opposent les mirages de l’Occident et les mystères de l’Orient. A moins que ce ne soit l’inverse…
Pierre Boussel trousse son récit d’un style rapide et efficace, qui ne s’embarrasse guère de fioritures mais dessine d’un trait élégant le monde minéral : « L’aurore fragmenta le ciel… »

Olivier Quelier

Le Royaume des Sables - Pierre Boussel - Editions Jigal - Collection Polar- 17 €

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FEU à Volonté !Comment s'exprimer sans dénaturer toute la portée hautement humoristique de ce petit recueil?
Voilà un bouquin petit format à offrir à tous ceux qui aiment l'humour noir et SURTOUT qui aiment rire de tout.
On apprécie le décalage et une volonté de dédramatiser par le rire cette part de la vie irrémédiable qu'est la mort...
Philippe Héraclès a concocté des épitaphes inédites et dingues qui secouent les préjugés et le conventionnel.

Quelques exemples, histoire de vous donner l'envie immédiate de l'acheter chez votre libraire de proximité! Et il coûte seulement 4,90 euros!

On reste toujours sur sa fin
Le coeur n'y était plus
Pour un marin: LES GRANDES DOULEURS SONT MOUETTES
Je contribue au refroidissement de la planete
Je ne fais pas le mort, je suis mort!
Je suis en reste

"Feu à volonté"
Epitaphes inédites
Philippe Héraclès
Le Cherche Midi

 

Julie Cadilhac

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" -Il est puni. Quand ,à l'école, on lui a demandé ce qu'étaient les suicidés, il a répondu: "Les habitants de la Suisse."

Imaginez-vous pire nouvelle que l'arrivée importune d'un nouveau-né souriant? Accepteriez-vous qu'il grandisse avec une bonne humeur communicative qu'il irradie autour de lui?!

L'arrivée d'Alan est un cauchemar pour la famille Tuvache qui depuis des générations entend bien ne faire naître que des futurs dépressifs ou suicidaires!!!
Dans leur magasin "où n'entre jamais un rayon rose et gai", on trouve tous les articles pour réussir sa mort quand on a raté sa vie. Et le quotidien de la famille, bercée par les aspirations morbides de ses clients, se teint de touches macabres et noires qui enchantent les parents. Ami lecteur, tu ne manqueras pas de rire devant la description des accessoires impossibles et cruellement efficaces que propose la quincaillerie d'un genre un peu spécial que tiennent les Tuvache.
Chez les Tuvache, on sait ne pas dire bonjour, on sait apprivoiser les visages soucieux d'en finir et les soulager. Mais là, face à ce bout de chou intrépide et insupportable de bonne humeur, on en perd tout son latin et ses bons principes!
Et c'est cela, toute l'exquise saveur du roman de Jean Teulé. A mi-chemin entre la famille Adam's et la famille Groseille, voici les Tuvache !
Vous n'allez pas y croire et résister, même, au plaisir d'offrir par la suite ce roman étonnant! Car il explose de positivisme sous-jacent et que ça fait du bien de rire de tout.
"Accrochés au plafond, des tubes au néon éclairent une dame âgée qui s'approche d'un bébé dans un landau gris:
-Oh, il sourit!
Une autre femme plus jeune -la commerçante- assise près de la fenêtre et face à la caisse enregistreuse où elle fait ses comptes, s'insurge:
- comment ça, mon fils sourit? Mais non, il ne sourit pas. ce doit être un pli de bouche. Pourquoi il sourirait?"

Julie Cadilhac

Jean Teulé
"Le magasin des Suicides"
Editions Julliard
157 pages

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C’est bizarre les mots ; ça tient à peu de choses. Un peu trop d’académisme, un rien d’indifférence et les voici noyés dans les flots trop larges des indispensables sur lesquels on ne pose jamais le regard. Petites mains des moindres pensées, des embryons d’idées, des grands projets et des rêves assumés, chair à stylo des grands textes et des petits billets, squatters anonymes des coins de table et des incunables millénaires.

Les mots restent et nous passons, eux mendiants de la rue, nous fanfarons ingrats… Heureusement, certains d’entre nous savent prendre le temps. De s’arrêter, de savourer l’instant, de profiter de la rencontre. S’arrêter sur les mots, c’est un peu comme croquer un bonbon inconnu : l’enveloppe est souvent trompeuse, qui réserve des saveurs acidulées souvent, pimentées parfois.

Edith a la curiosité saine des enfants coquins. C’est d’ailleurs une conversation avec sa fillette qui est à l’origine du « Dico des gros mots cachés dans les mots » (Libres et ris ! éditions). Une discussion qui s’est terminée sur ce petit conseil malin : « Si tu veux dire des gros mots sans te faire gronder, tu ne dis que des gros mots qui sont cachés dans les mots normaux, d’accord ? Ouvre bien tes oreilles ! Allez file ! »

L’impertinence cultivée et rigolote, on ne fait pas mieux. Car ne vous y trompez pas : Edith ne joue pas innocemment au pipi caca. Ici on « fait » certes, mais on fait dans la scatologie lettrée, dans l’étymologie qui ne poète pas plus haut que ça mais se réfère au très sérieux « Nouveau Petit Robert ».

Bien sûr, certains fronceront le nez, sentant dans cette valeur sûre au « caca rente » comme un appel salace et espiègle à sortir les gros mots de leur fange. Le quatrième de couverture annonce fièrement que ce petit pavé rose fera la joie des « zobs cédés textuels » bloqués dans des coinstots bizarres.

Le dico présente un peu plus de 250 gros mots cachés dans les mots, de « acculé » à « les obtus », avec bien sûr, pas mal d’entrées en « bit »,, « con » et « pine »… De quoi faire fuir, à défaut des serrés du cul, les étroits d’esprit qui confondent audace et vulgarité. A ceux-là, Edith rétorque : « Si votre pif est pudibond au point de défaillir, reposez cet ouvrage. Sinon, abordez-le avec humour et pertinence ».

Au final, vous ne regarderez ni n’entendrez plus les mots de la même manière… Du container à la compote, du suspect à la pipelette. Petites définitions piochées au hasard : « Compassion : sentiment qui pousse les femmes à partager le mâle d’autrui » ; « connue : qui passe inaperçue quand elle est habillée ».

Il faut prendre garde à ne pas tout dévoiler des définitions et laisser à chacun le plaisir de suivre les circonvolutions linguistiques de Madame Edith. La place est libre, profitez-en !

Le « Dico des gros mots cachés dans les mots » (Libres et ris ! éditions).

 

Par Olivier Quelier

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Concert à Tokyo, soirée à Montréal, récital à Berlin, New York, Londres ou Varsovie… On côtoie Zubin Mehta et Seiji Ozawa, on croise Bernadette Chirac et Ivry Gitlis… On se dit qu’on entre là dans un monde qui n’est pas le nôtre, champagne, limousine et chauffeur. On se dit que les souvenirs et le quotidien d’une femme très très riche – fût-elle très très brillante – ne va pas franchement nous enthousiasmer à l’heure où l’on craint pour son emploi et où on connaît mieux les étals du Leader Price que de chez Fauchon. Et pourtant…

Pourtant, « Au fil des notes… », le journal d’Hélène Mercier Arnault, ci-devant Mme Bernard Arnault (propriétaire du groupe LVMH, première fortune française) n’a rien d’indécent, de superficiel, d’inutile. Mieux, cette pianiste « de renommée internationale », selon la formule consacrée, sait nous émouvoir et nous faire partager sa passion pour la musique dont la fréquentation est, d’après elle, « une école de modestie ».

Au fil de ses notes, courts textes de quelques lignes ou de quelques pages, Hélène Mercier Arnault évoque ses parents, son mari qui ne supporte pas qu’elle voyage mais ne lui a jamais demandé d’arrêter le piano, ses années d’études à Vienne sous la direction de son mentor, Dieter Weber, mort d’un infarctus à l’âge de 46 ans. Elle se souvient de ses rencontres avec Rostropovitch et Kurt Masur, parle de ses trois enfants et de cette « culpabilité permanente » que vit toute mère de famille.

Hélène Mercier Arnault est touchante de simplicité et de fragilité assumée, dépassée à force de volonté et de travail. Mais une fragilité permanente, à fleur de mémoire, à fleur de musique. Le visage de Mado, la sœur, ne s’est jamais effacé. Madeleine la violoniste, qui a fait entrer la musique dans la vie d’Hélène, pour qui Hélène est devenue musicienne. Mado à la santé fragile, Mado et les paradis artificiels… Mado qui finit par se suicider.

Ce livre grave et beaucoup plus profond qu’il n’y paraît, est une belle déclaration d’amour à la musique, à la vie et à la nostalgie. Une nostalgie qu’adore Hélène Mercier Arnault, et qu’elle célèbre en toute intimité, en toute sincérité : « Prendre le temps de se replonger dans le passé, revivre dans les moindres détails des émotions oubliées, c’est voluptueux… Se délecter de saveurs anciennes, faire à nouveau tinter certains sons, se laisser envelopper par des flots d’images et d’impressions… Le passé m’intéresse, la nostalgie m’inspire : elle est l’un des sentiments fondamentaux qui traverse la musique romantique ».

« Au fil des notes » d’Hélène Mercier Arnault, éditions Plon, 186 p., 18, 90€.

 

Olivier Quelier

 

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Le prochain roman de Patrick Cauvin paraîtra le 21 janvier 2010 aux éditions Plon. Son titre ? « Une Seconde Chance ».
Le quatrième de couverture laisse imaginer que le lecteur retrouvera, dans ce nouvel ouvrage, tout le talent de Patrick Cauvin pour mettre en scène des adolescents originaux et attachants et pour faire naître le mystère du quotidien le plus banal.
Une histoire entre « E=mc2, mon amour » et « Laura Brams »… Peut-être.

En attendant la chronique consacrée à ce roman, découvrez-en le résumé :
Jusqu'à présent, tout a roulé pour Zéphyrin. Le petit appartement à Montmartre avec sa mère, les copains, le lycée. Dans l'ensemble, la vie est belle et sans secousses.
Jusqu'à ce que « Supertanker », la prof d'art, organise une visite au Louvre. Zéphyrin, que les primitifs italiens ne passionnent guère, quitte le groupe, entre au hasard dans une salle et, là, sa vie bascule.
Est-il possible qu'un garçon né en 1995 tombe en un dixième de seconde raide amoureux d'une fille ayant vu le jour au début du XVIIe siècle et dont le portrait se trouve devant lui ? Et surtout, qu'est-ce qui explique cette blessure soudaine, ce sang qui coule à son bras ?
Aidé par un flic perplexe et un vieux savant, va-t-il éclaircir le mystère de la seconde chance ? Celle qui est donnée à ceux qui se sont manqués dans une première vie.


« Une Seconde Chance » de Patrick Cauvin, 228 pages, 16,90 €. ISBN : 2-259-20647-6. A paraître le 21 janvier 2010.

Olivier Quelier

 

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Publication : mardi 17 octobre 2017 12:04

Par JC Mary - Après le succès des albums « Bretonne » et «Ô filles de l’eau» Nolwenn Leroy fait son grand retour pop avec « Gemme ». Autant dire que cet album fait figure de soleil printanier au milieu de la production grisâtre qui sort ces jours-ci.

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Sans langue de bois

Alexis Lévrier :  le journalisme à l’épreuve de l’endogamie avec la politique

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Publication : vendredi 7 juillet 2017 11:12

Par Nicolas Vidal - Alexis Lévrier nous livre son analyse sur les liens étroits que les journalistes politiques entretiennent avec les sphères du pouvoir depuis l’Ancien Régime. «Le contact et la distance» est un ouvrage passionnant qui aborde l’ensemble de ces questions et réfléchit sur cette endogamie entre le monde de la presse et de la politique.

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