Beaucoup d’hommes politiques se doivent de méditer aujourd’hui l’aphorisme d’un roi de Macédoine repris par Voltaire. La République tremble, la République a peur… Quelle drôle de période tout de même que celle-ci où l’on doit craindre ses proches !

Le week-end dernier nous a en a encore été témoin. Vincent Peillon organisait à Dijon sous la bannière de son courant, l’Espoir à gauche, un Rassemblement social, écologique et démocrate. Cette réunion est censée préfigurer la gauche de demain, avec à la tribune le Modem, Europe Ecologie et Robert Hue. Mais voilà que l’arrivée de Ségolène Royal bouscule les plans de Vincent Peillon, qui se sent obligé de préciser qu’il ne l’avait pas invitée. S’en suit un échange d’amabilités surréaliste…
Notons deux étrangetés. D’abord Vincent Peillon explique sa colère par son souhait de ne pas voir de présidentiables à ce rassemblement. Est-ce à dire que Ségolène Royal est de facto candidate en 2012 ou est-ce le souhait du député européen ? Ensuite, Vincent Peillon souhaite dessiner la gauche de demain en excluant celle qui en est une figure clé, ce qui en soit constitue un paradoxe. Et puis quelle tristesse, enfin, de voir qu’au Parti Socialiste, on peut non seulement se déchirer entre camarades, mais on peut également se taper dessus entre membres d’un même courant…
De ce point de vue, les petits meurtres entre amis ne sont pas seulement l’apanage du PS. A la gauche de la gauche, l’entente est cordiale( sourire) entre le Front de Gauche et le NPA. A l’extrême-droite, le Front National doit se dépêtrer des ligues, blocs et autres clubs crypto-facho qui lui reprochent sa modération (re sourirel).
Au sein de la majorité, c’est la guerre larvée au Sénat entre Jean-Pierre Raffarin, Gérard Longuet qui dirige le groupe UMP et Gérard Larcher qui préside la Chambre Haute. Le modus vivendi : la taxe professionnelle que le gouvernement souhaite voir entrer en application le 1er janvier 2010. Jean-Pierre Raffarin qui par ailleurs tape allègrement sur François Fillon, dont les critiques sur les gouvernements passés ne sont pas du goût de l’ex-Premier ministre. Et comme si cela ne suffisait pas, François Fillon doit également faire face au mécontentement d’Henri Guaino, conseiller spécial du président, qui lui savonne la planche dans la joie et la bonne humeur. A côté de tout cela, les tacles inamicaux sur les chevilles de Rama Yade seraient presque anecdotiques.
Oui mais, me direz-vous, Vincent Peillon n’est pas le frère de Ségolène Royal. Et si Henri Guaino et François Fillon n’ont a priori aucun lien de parenté, il en va de même pour les sénateurs UMP.
Car figurez-vous que ces dernières semaines, il a fallu craindre jusqu’à ses frères et sœurs, ses enfants, ses neveux, … Bref, ceux qui jamais, ô grand jamais, n’auraient dû vous trahir.
Premier acte de la tragédie avec ce qui est devenu « l’affaire Mitterrand ». Sans revenir sur le fond, observons tout de même que les extraits de la « Mauvaise Vie » sont exhumés par une « fille de » (Marine Le Pen), dont le but n’est autre que celui de déstabiliser un ministre « neveu de » (Frédéric Mitterrand) qui représentait une prise de guerre pour Nicolas Sarkozy.
Loin de moi l’idée de donner des leçons ou de montrer du doigt une classe politique qui fonctionne en vase clos : je n’en ai ni la prétention, ni l’envie. Et enfoncer des portes ouvertes n’est pas mon loisir préféré.
Mais il faut bien garder à l’esprit que la semaine d’après, c’est d’un « fils de » que naît le trouble : Jean Sarkozy, cadet du chef de l’Etat. Rappel des faits pour ceux qui auraient été séquestrés à la même période : Jean Sarkozy, conseiller général des Hauts-de-Seine, se voit offrir l’opportunité de devenir administrateur de l’Etablissement Public d’Aménagement de la Défense suite à la démission de l’un de ses membres. Le fiston se précipite sur cette opportunité et dévoile son intention de diriger cet organisme, du haut de ses 23 ans et de ses deux ans de droit, en accord avec papa, bien sûr. En quelques jours, la France est la risée du monde, l’affaire est relayée par les médias tous pays et nombre d’entre eux titrent sur le népotisme, rappelant au passage que la France a cette fâcheuse manie de donner des leçons à l’ensemble de la communauté internationale. In fine, père et fils reculent devant la pression.
Il est intéressant de constater que les deux crises politiques majeures traversées par le pouvoir en cette rentrée ne sont pas de l’ordre du politique stricto sensu. Il ne s’agit pas là directement de la façon dont fonctionnent les institutions ou de décisions, de réformes, de textes de lois prônés par le gouvernement. Non, les deux points de crispation politique de cette rentrée sont le fait de polémiques stupides et inutiles.
À noter qu’un mini-buzz concernant un autre fils du président est né sur le web avant de mourir de sa belle mort : celui d’une aide de la Société civile des producteurs phonographiques (SCPP) accordée après intervention de l’Elysée à Pierre Sarkozy, l’aîné cette fois-ci.
Chez les Verts, c’est une « fille de » qui a créé la polémique, après que Noël Mamère ait proposé que Marie Bové, une militante « hors père » (copyright Libération) conduise la liste Europe Ecologie pour les élections régionales en Aquitaine. Le premier qui parle de consanguinité gagne un abonnement (gratuit) d’un an au BSC news !

Dans un autre registre, la charge contre Eric Besson est venue de son ex-épouse, Sylvie Brunel. Abandonnée après trente ans de vie commune pour une femme plus jeune, elle dresse dans son « Manuel De Guérilla A l’Usage Des Femmes » un portrait au vitriol de son ancien mari. Un homme qui le jour du mariage, devant le maire, avait déjà refusé de jurer fidélité. Un homme qui ce jour là encore quitte la table des invités à peine les entrées achevées pour aller regarder un grand prix de Formule 1.
Rachida Dati, elle, sera trahie par son frère, Jamal. Dans « A l’ombre de Rachida », il raconte ses relations tumultueuses avec sa sœur, son caractère autoritaire et égocentrique et lâche cette terrible confidence : à sa sortie de la maternité, Rachida Dati aurait posé devant les photographes avec un couffin… vide ! « Pourquoi ce cinéma ? Pourquoi dissimuler le visage de Zohra ? » s’interroge alors son frère.

Dieu merci (ou peut-être pas), si la félonie familiale se répand dans nos contrées, elle a également cours dans le reste du monde. Notamment dans de grandes démocraties comme Cuba et l’Afghanistan. Le frère d’Hamid Karzaï par exemple cumule toutes les casseroles. Soupçonné d’être impliqué dans un vaste trafic d’opium, voilà que le New York Times vient de révéler qu’Ahmed Wali Karzaï pourrait également avoir collaboré avec la CIA pendant huit ans, bénéficiant ainsi d’une immunité totale pour ses activités illicites.
Plus cocasse : Juanita Castro, l’une des sœurs de Fidel et Raul, a elle aussi travaillé pour l’agence de renseignement américaine ! Celle qui a été « l’agent Donna » pendant trois ans était chargée de combattre la révolution cubaine, avec une seule exigence : ne participer à aucune conspiration visant à éliminer ses frères. Ouf, l’honneur est sauf !

D’où viendra le prochain scandale ? De quel secret familial ne sommes-nous pas informés ? Il est à se demander s’il faut en rire ou en pleurer, de ces petits meurtres entre amis, de ces morceaux d’intimité qui nous parviennent sans aucun filtre, de ces dynasties politiques qui se lèguent un poste, une fonction, un mandat. Faut-il se méfier de tout et de tout le monde ? Ou récolte-t-on seulement ce que l’on a semé ? Il ne m’appartient pas de trancher. Mais reconnaissons-le : tirer à bout de portant quand on nous tourne le dos, c’est un peu lâche, non ?

Neila Latrous
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Les vacances s’achèvent, et dans les rangs du gouvernement, il y en a qui n’ont pu goûter à la quiétude des jours d’été et que l’on a beaucoup vu dans les médias. Bruno Le Maire pour calmer la colère des agriculteurs. Brice Hortefeux pour veiller à la quiétude des vacanciers. Christine Lagarde pour sermonner des banquiers trop gourmands. Christian Estrosi au chevet de l’industrie, pour qui la crise ne prend de vacances. Il y a aussi Luc Chatel, omni-porte-parole, ministre de l’Education qui n’a pas chômé pendant ces deux mois avec entre autres le dossier de la grippe A.

Et puis, à l’inverse, il y a ceux que l’on n’a ni vu, ni entendu. Ceux dont on a même oublié l’existence. Au hasard, qui peut me parler de Nora Berra ? Quel ministère occupe-t-elle ? Et Christian Blanc ? Hubert Falco ? Jean-Marie Bockel ? Depuis le 23 juin, quelle est la fonction de Pierre Lellouche ? Valérie Létard ? Henri de Raincourt ? Question piège : Michel Mercier est-il entré ou sorti du gouvernement ?

Il reste quelques jours pour réviser et connaître son Fillon IV sur le bout des doigts. D’autant qu’un Fillon V pourrait survenir plus vite que l’on ne le pense…

 

Neila Latrous

La phrase est d’Henri de Raincourt. Le président du groupe UMP au Sénat vient d’ailleurs d’entrer au gouvernement, au poste de ministre chargé des relations avec le Parlement, à la faveur d’un remaniement qui augure trois années de présidence sarkozienne dure. Back to basics : il faut s’attendre à un retour vers le sarkozysme du candidat et non le sarkozysme présidentiel édulcoré. Selon les mots de Jean-Michel Aphatie, c’est « le remaniement le plus rigolo de la Ve République ». A n’en pas douter, il dit vrai. Et l’on vous explique pourquoi…

Tirer les leçons des européennes

Premier enseignement : qui n’obéit pas au chef de l’Etat est sanctionné. Ainsi le sort de Rama Yade, rétrogradée secrétaire d’Etat aux sports. A noter que le secrétariat d’Etat aux droits de l’homme n’existe plus. Triste symbole au moment où le peuple iranien manifeste contre un régime qui bafoue ses droits.
Ironie du sort : qui obéit au chef de l’Etat est sanctionné. Ainsi le sort de Rachida Dati et Michel Barnier. Non que le Parlement européen soit leur sanction, mais élus à Strasbourg, ils se voient contraints de quitter le gouvernement… au moment où Nora Berra, élue elle aussi le 7 juin dernier, se voit proposer un maroquin ministériel. La voici promue secrétaire d’Etat chargée des Ainés.

Deuxième enseignement : trop de réussite tue la réussite. Bruno Le Maire, brillant ex-secrétaire d’Etat chargé des affaires européennes, se voit récompensé de son implication dans les dernières élections. Il est promu ministre de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la Pêche. Portefeuille prestigieux, certes. Mais qui laisse les affaires européennes au très atlantiste Pierre Lellouche, connu récemment pour cette phrase à l’égard de Jean-Luc Mélenchon : "On serait au XIXe siècle, je vous convoquerais en duel, et je vous flinguerais. Et ce serait mérité". Pierre Lellouche, également connu pour sa position en faveur de l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne. Rappelons que l’UMP a fait campagne sur non-intégration de la Turquie à l’Europe des 27.

Troisième enseignement : toutes ces règles sont caduques si l’on est un ami de longue date du président. A cet égard, le cas de Brice Hortefeux est des plus comiques. Autant dire burlesque. Un vrai vaudeville. Elu député européen malgré lui, le fidèle des fidèles fait des pieds et des mains pour rester à Paris et ne pas s’exiler à Strasbourg. Sarkozy le repêche. L’argument est alors des plus savoureux pour expliquer l’inexplicable : Brice Hortefeux ne peut quitter le gouvernement en période de crise, là où l’on a le plus besoin du ministre du Travail… Deux semaines plus tard, il est finalement décidé que ledit ministre n’est peut-être pas si indispensable que cela à la fluidité du dialogue social… Le voilà propulsé place Beauvau au ministère dont il a toujours rêvé. Un vrai vaudeville, je vous le disais.

Ne fâcher aucune minorité, préserver les équilibres

Exit Rachida Dati donc. Faites place à Nora Berra, une gaulliste d’origine algérienne, médecin de formation et conseillère municipale UMP à Lyon. Une arabe de moins de 50 ans remplacée par une autre arabe de moins de 50 ans : ça en est presque caricatural…

Idem pour les chiraquiens, qui perdent Christine Albanel à la culture. Mais qui récupèrent Henri de Raincourt. Il s’installe non à un secrétariat d’Etat, mais à un ministère chargé des relations avec le Parlement. Un poste taillé à la mesure du président du groupe UMP au Sénat, ami de longue date de Jacques Chirac. Il conviendra de se demander qui le remplacera à la chambre haute. Le poste reviendra-t-il à Raffarin, toujours pas remis de sa défaite à la présidence du Sénat face à Larcher ?

Côté centristes, le départ d’André Santini donne lieu à son remplacement par Michel Mercier…

Remercier les fidèles

Une fois les équilibres préservés, il faut aussi veiller à remercier les fidèles. Parmi eux : Christian Estrosi. Le « motodidacte » comme il est parfois surnommé a avalé toutes les couleuvres depuis l’élection de Sarkozy. Elu maire de Nice en mars 2008, il avait remis sa démission à François Fillon pour ne se consacrer qu’à sa ville. Sarkozy ne l’avait alors pas repêché. Plus récent : aux dernières européennes, Estrosi promet la place de numéro deux dans le Sud-Est à Gaston Franco. En contrepartie, ce dernier démissionne du conseil général, pour que puisse s’y faire élire à sa place Eric Ciotti, grand ami d’Estrosi. Coup de théâtre : la place de numéro deux revient finalement au centriste Damien Abad et une fois de plus, Estrosi mange son chapeau. Remercier le maire de Nice : c’était bien la moindre des choses à faire dans ce remaniement.

Se méfier des fausses bonnes idées : les cas Penchard et Mitterrand

Pas d’ouverture outre mesure, mais un entrant de poids : un Mitterrand s’installe rue Valois. Certes, le neveu Frédéric avait appelé à voter Jacques Chirac en 1995. Pas vraiment une figure de gauche. Une personnalité iconoclaste plutôt, qui dirigeait jusque là la Villa Médicis tout en continuant de chroniquer pour Têtu. Un homme de télévision également, mais qui manque singulièrement de sens du protocole. Aussitôt informé de sa future nomination, le voilà dans les médias pour annoncer que Christine Albanel ne sera bientôt qu’un souvenir… Outrage à président ! L’Elysée et Claude Guéant se voient contraints d’avancer l’annonce du nouveau gouvernement à mardi soir. Pas vraiment à son aise le lendemain à l’Assemblée nationale, « le neveu de » tâtonnera quelque peu avant de trouver sa place sur le banc des ministres. A vrai dire, la seule symbolique de son patronyme suffit à faire de Frédéric M. une prise d’envergure. Commentaire d’un député socialiste : « Que les Blum et Jaurès ne s’éloignent pas trop de leur téléphone ».

Autre « fille de » : Marie-Luce Penchard. Une ultramarine au secrétariat d’Etat des DOM-TOM, en voilà une idée qu’elle est bonne… ou pas. Certes, c’est la première fois que ce poste est confié à une personnalité originaire d’outre-mer. Toutefois, le choix de Marie-Luce semble ne pas faire que des heureux, et ce au sein même de sa famille politique. Aussitôt sa nomination acquise, une député de Guadeloupe démissionnait de l’UMP au motif que la nouvelle secrétaire d’Etat serait « pire que sa mère ». Sa mère ? Lucette Michaux-Chevry, sénatrice de Guadeloupe et amie de Jacques Chirac. Autre handicap pour Marie-Luce : elle vient de subir un revers aux européennes, sa liste ne rassemblant que 23,20% des voix là où Europe-Ecologie fait 51,38%. Ironie du sort : son parachutage en tête de liste avait déjà fait jaser en mai dernier. Les européennes, les européennes : on y revient décidément toujours.

Le vrai changement : un super ministère de l’écologie

Européennes encore : le score des écologistes le 7 juin dernier ne pouvant être passé sous silence, Jean-Louis Borloo hérite d’un super ministère de la verdure. Visez donc : « ministre de l'Ecologie, de l'Energie, du Développement durable et de la Mer, en charge des Technologies vertes et des Négociations sur le climat ». Un ministère auquel seront rattachés pas moins de quatre secrétariats d’Etat, dont celui du Logement et de l’Urbanisme qui revient au jeune quadragénaire Benoist Apparu.

En ligne de mire : le sommet de Copenhague qui se tiendra en décembre prochain dans la capitale danoise. L’Europe entend y jouer un rôle moteur pour conclure un nouveau traité qui remplacera celui de Kyoto dans la lutte contre le changement climatique. L’objectif que se fixe l’UE a un nom de code : les « 3X20 ». Il s’agit de réduire de 20% d'ici 2020 les émissions de gaz à effet de serre, de faire passer à 20% d'ici 2020 la part des énergies renouvelables dans la consommation énergétique totale de l'UE et de réaliser 20% d'économie d'énergie d'ici 2020.

Pour ce faire, Borloo hérite, et c’est assez inédit pour le souligner, d’un secrétariat d’Etat en charge des Négociations sur le climat et des Technologies vertes. A ce poste : Valérie Létard. Deux éléments au moins ont pu jouer en faveur de l’ex-secrétaire d’Etat à la solidarité. Tout d’abord, c’est une centriste historique. Elle a même été vice-présidente de l’UDF entre 2006 et 2007, ce qui lui aura sans doute valu sa première entrée au gouvernement en 2007. Ensuite, elle est originaire de Valenciennes, dont Jean-Louis Borloo a été maire. Gageons que les relations entre la secrétaire d’Etat et son ministre de tutelle seront pour le moins amicales.

S’il fallait tirer une conclusion de tout cela, je me permettrai d’en tirer deux. La première est qu’ « en politique, une absurdité n’est pas un obstacle ». La phrase est de Napoléon Bonaparte, à qui l’on compare souvent Nicolas Sarkozy. La seconde est que « la démocratie, c’est aussi le droit institutionnel de dire des bêtises ». Celle-là est de Mitterrand, François Mitterrand. Aussi, accordez-moi votre clémence à la lecture de cette chronique au nom de l’exercice démocratique.




Neila Latrous

Alors que se prépare pour la rentrée un mini-remaniement destiné à réajuster quelques menus détails, je ne résiste pas au plaisir de vous faire partager le fruit d’une découverte estivale. Replongée dans les cartons, dossiers et autres paperasses à ranger, je viens de retrouver un article des Echos daté du 6 juin 2005. Son titre : « Les promesses des nouveaux ministres, l’amertume des sortants ». Dominique de Villepin venait alors d’être nommé Premier Ministre et avait proposé un nouveau gouvernement.

Patrick Devedjian, écarté du ministère de l’Industrie, affirmait partir « avec plaisir » pour retrouver sa « liberté d’expression ». Voilà qui n’est pas sans rappeler la phrase d’un collaborateur d’Yves Jégo, débarqué il y a un mois du secrétariat d’Etat à l’Outre-Mer : « Il a retrouvé sa liberté de parole et compte bien en profiter » (JDD, 30 juin 2009).

Quant à François Fillon, alors évincé du ministère de l’Education, il déclarait : « Quand on fera le bilan de Chirac, on ne se souviendra de rien. Sauf de mes réformes ». Et s’autoproclamait quelques heures plus tard « directeur de campagne de Nicolas Sarkozy » pour la présidentielle 2007. Le futur président de la République venait quant à lui de réintégrer le gouvernement, en tant que ministre de l’Intérieur…

 

Neila Latrous

18 mai dernier : une lettre ouverte au gouvernement de Birmanie est transmise par l’Elysée aux agences de presse. L’entête : "Carla Sarkozy". La Première Dame de France écrit : "je profite de la position qui est la mienne et de l'écho dont cette lettre pourrait bénéficier pour me faire le porte-parole de tous ceux, dans mon pays, qui trouvent intolérable le sort réservé à cette femme (Aung San Suu Kyi)". Il y a un précédent. Juillet 2007 : Cécilia envoyée par son époux de président en Libye pour libérer les infirmières bulgares. L’initiative est tellement inédite qu’une Commission d'Enquête Parlementaire est créée et demande à auditionner la Première Dame. Une question se pose : la Première Dame est-elle une femme politique comme une autre ?

Ne laissons pas planer de suspens inutile. Clairement, non. La Première Dame n’est ni ne saurait être assimilée à une femme politique. Un monde entier sépare les Cécila et Carla des Filipetti, Batho, Lepage, Dati, Kosciuzko-Morizet et consorts. Une femme politique se définit par un mandat ou une fonction gouvernementale, un rôle et un poids politiques, qu’il soit local ou national. Et à l’origine préside la volonté, voire la vocation. Si Carla Bruni-Sarkozy a sans conteste un rôle et un poids politique, il lui manque l’essentiel. Tant sur le plan symbolique qu’institutionnel.

La question constitutionnelle s’était posée à l’été 2007. Cécilia n’avait pu témoigner devant la commission d’enquête. L’Elysée expliquait alors que l’épouse du chef de l’Etat avait été son "envoyée spéciale" en Libye et que, puisque Nicolas Sarkozy ne peut pas témoigner auprès de cette commission au nom de la séparation du pouvoir, par extension sa femme ne le pourrait pas non plus. Argument qualifié de "baroque" par Pierre Moscovici : "la notion d'envoyé personnel n'existe pas dans nos institutions". Et la question du statut de la Première Dame n’avait pas été tranchée…

Un flou artistique total plane ainsi sur le rôle de l’épouse du chef de l’Etat. Un ami journaliste me faisait d’ailleurs remarquer que ce flou date de l’élection de mai 2007, que ce n’est pas tant être "femme de président" que "femme de Nicolas Sarkozy". Embêtant ? Pas pour l’Elysée en tout cas. Il y a un avantage certain dans un régime présidentiel fort à pouvoir lancer des ballons d’essais sans qu’ils nous éclaboussent. Jusqu’ici, le Premier ministre jouait le rôle de paratonnerre. Une idée qui fait grincer, une initiative qui fait râler, une réforme qui fait gronder, et c’est le locataire de Matignon qui en faisait les frais. Mais l’exercice du pouvoir n’est plus le même avec Sarkozy. Il est en première ligne et c’est vers lui que reviennent se plaindre les mécontents.

De ce point de vue là, Carla Bruni-Sarkozy est le ballon d’essai diplomatique du président. Bisbilles avec la Chine ? Qu’à cela ne tienne, c’est l’épouse du président qui rencontrera le Dalaï Lama. Ne pas mettre en péril nos intérêts économiques en Birmanie ? C’est Carla qui montra au filet pour défendre Aung San Suu Kyi. Libre à lui d’appuyer ensuite ou pas l’initiative de son épouse. Il le fera pour le prix Nobel de la paix birman : "Naturellement, le président de la République est en plein accord avec son épouse sur ce sujet" déclarera Luc Chatel, porte-parole du gouvernement.

Et Rama Yade ? Elle n’avait qu’à accepter de se présenter aux européennes, après tout. Elle ira tout de même réclamer la libération du prix Nobel de la paix au Cambodge et au Vietnam. Bénéfice médiatique : zéro. Et voilà comment l’on fait d’une pierre deux coups.

Si d’un point de vue politicien, le mélange des genres réussit plutôt à Nicolas Sarkozy, il est plus inquiétant d’un point de vue sociétal de voir ainsi une "femme de" bénéficier du même crédit auprès du grand public que les femmes politiques qui se sont battues pour. C’est même une régression pour les plus féministes d’entre nous. Nous assistons depuis 2007 à une féminisation de la classe politique. Etre une femme politiquement impliquée ne choque plus aujourd’hui. Ce n’est même plus un argument électoral. L’évolution est due en grande partie au Parti Socialiste, reconnaissons lui encore une utilité en ces temps difficiles pour lui. Le PS a su en l’espace de deux ans investir une candidate aux élections présidentielles puis élire une Première Secrétaire. Nous sommes bien loin aujourd’hui des remarques misogynes de la présidentielle, n’en déplaise à Laurent Fabius. En quelque sorte, nous n’avions avant 2007 que des femmes en politiques. Aujourd’hui, elles sont véritablement femmes politiques.

Dans ce contexte, accorder à une "femme de politique" le même poids que ces élues nous renvoient à des dizaines, voire des centaines d’années en arrière, à la loi salique qui interdisait aux femmes la succession au trône, à la constitution de 1793 qui réservait le suffrage universel aux hommes, aux débuts de la Ve République où les femmes qui s’impliquaient devaient forcément être femme de ou veuve de. Rendons hommage aujourd’hui à ces Marcelle Devaud, Irène de Lipowski et autres Gilberte Brossolette. Elles ont posé la première pierre. Mais prenons garde à ce que l’édifice ne soit pas aujourd’hui complètement démoli.


Par Neila Latrous

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