Les vacances s’achèvent, et dans les rangs du gouvernement, il y en a qui n’ont pu goûter à la quiétude des jours d’été et que l’on a beaucoup vu dans les médias. Bruno Le Maire pour calmer la colère des agriculteurs. Brice Hortefeux pour veiller à la quiétude des vacanciers. Christine Lagarde pour sermonner des banquiers trop gourmands. Christian Estrosi au chevet de l’industrie, pour qui la crise ne prend de vacances. Il y a aussi Luc Chatel, omni-porte-parole, ministre de l’Education qui n’a pas chômé pendant ces deux mois avec entre autres le dossier de la grippe A.

Et puis, à l’inverse, il y a ceux que l’on n’a ni vu, ni entendu. Ceux dont on a même oublié l’existence. Au hasard, qui peut me parler de Nora Berra ? Quel ministère occupe-t-elle ? Et Christian Blanc ? Hubert Falco ? Jean-Marie Bockel ? Depuis le 23 juin, quelle est la fonction de Pierre Lellouche ? Valérie Létard ? Henri de Raincourt ? Question piège : Michel Mercier est-il entré ou sorti du gouvernement ?

Il reste quelques jours pour réviser et connaître son Fillon IV sur le bout des doigts. D’autant qu’un Fillon V pourrait survenir plus vite que l’on ne le pense…

 

Neila Latrous

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La phrase est d’Henri de Raincourt. Le président du groupe UMP au Sénat vient d’ailleurs d’entrer au gouvernement, au poste de ministre chargé des relations avec le Parlement, à la faveur d’un remaniement qui augure trois années de présidence sarkozienne dure. Back to basics : il faut s’attendre à un retour vers le sarkozysme du candidat et non le sarkozysme présidentiel édulcoré. Selon les mots de Jean-Michel Aphatie, c’est « le remaniement le plus rigolo de la Ve République ». A n’en pas douter, il dit vrai. Et l’on vous explique pourquoi…

Tirer les leçons des européennes

Premier enseignement : qui n’obéit pas au chef de l’Etat est sanctionné. Ainsi le sort de Rama Yade, rétrogradée secrétaire d’Etat aux sports. A noter que le secrétariat d’Etat aux droits de l’homme n’existe plus. Triste symbole au moment où le peuple iranien manifeste contre un régime qui bafoue ses droits.
Ironie du sort : qui obéit au chef de l’Etat est sanctionné. Ainsi le sort de Rachida Dati et Michel Barnier. Non que le Parlement européen soit leur sanction, mais élus à Strasbourg, ils se voient contraints de quitter le gouvernement… au moment où Nora Berra, élue elle aussi le 7 juin dernier, se voit proposer un maroquin ministériel. La voici promue secrétaire d’Etat chargée des Ainés.

Deuxième enseignement : trop de réussite tue la réussite. Bruno Le Maire, brillant ex-secrétaire d’Etat chargé des affaires européennes, se voit récompensé de son implication dans les dernières élections. Il est promu ministre de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la Pêche. Portefeuille prestigieux, certes. Mais qui laisse les affaires européennes au très atlantiste Pierre Lellouche, connu récemment pour cette phrase à l’égard de Jean-Luc Mélenchon : "On serait au XIXe siècle, je vous convoquerais en duel, et je vous flinguerais. Et ce serait mérité". Pierre Lellouche, également connu pour sa position en faveur de l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne. Rappelons que l’UMP a fait campagne sur non-intégration de la Turquie à l’Europe des 27.

Troisième enseignement : toutes ces règles sont caduques si l’on est un ami de longue date du président. A cet égard, le cas de Brice Hortefeux est des plus comiques. Autant dire burlesque. Un vrai vaudeville. Elu député européen malgré lui, le fidèle des fidèles fait des pieds et des mains pour rester à Paris et ne pas s’exiler à Strasbourg. Sarkozy le repêche. L’argument est alors des plus savoureux pour expliquer l’inexplicable : Brice Hortefeux ne peut quitter le gouvernement en période de crise, là où l’on a le plus besoin du ministre du Travail… Deux semaines plus tard, il est finalement décidé que ledit ministre n’est peut-être pas si indispensable que cela à la fluidité du dialogue social… Le voilà propulsé place Beauvau au ministère dont il a toujours rêvé. Un vrai vaudeville, je vous le disais.

Ne fâcher aucune minorité, préserver les équilibres

Exit Rachida Dati donc. Faites place à Nora Berra, une gaulliste d’origine algérienne, médecin de formation et conseillère municipale UMP à Lyon. Une arabe de moins de 50 ans remplacée par une autre arabe de moins de 50 ans : ça en est presque caricatural…

Idem pour les chiraquiens, qui perdent Christine Albanel à la culture. Mais qui récupèrent Henri de Raincourt. Il s’installe non à un secrétariat d’Etat, mais à un ministère chargé des relations avec le Parlement. Un poste taillé à la mesure du président du groupe UMP au Sénat, ami de longue date de Jacques Chirac. Il conviendra de se demander qui le remplacera à la chambre haute. Le poste reviendra-t-il à Raffarin, toujours pas remis de sa défaite à la présidence du Sénat face à Larcher ?

Côté centristes, le départ d’André Santini donne lieu à son remplacement par Michel Mercier…

Remercier les fidèles

Une fois les équilibres préservés, il faut aussi veiller à remercier les fidèles. Parmi eux : Christian Estrosi. Le « motodidacte » comme il est parfois surnommé a avalé toutes les couleuvres depuis l’élection de Sarkozy. Elu maire de Nice en mars 2008, il avait remis sa démission à François Fillon pour ne se consacrer qu’à sa ville. Sarkozy ne l’avait alors pas repêché. Plus récent : aux dernières européennes, Estrosi promet la place de numéro deux dans le Sud-Est à Gaston Franco. En contrepartie, ce dernier démissionne du conseil général, pour que puisse s’y faire élire à sa place Eric Ciotti, grand ami d’Estrosi. Coup de théâtre : la place de numéro deux revient finalement au centriste Damien Abad et une fois de plus, Estrosi mange son chapeau. Remercier le maire de Nice : c’était bien la moindre des choses à faire dans ce remaniement.

Se méfier des fausses bonnes idées : les cas Penchard et Mitterrand

Pas d’ouverture outre mesure, mais un entrant de poids : un Mitterrand s’installe rue Valois. Certes, le neveu Frédéric avait appelé à voter Jacques Chirac en 1995. Pas vraiment une figure de gauche. Une personnalité iconoclaste plutôt, qui dirigeait jusque là la Villa Médicis tout en continuant de chroniquer pour Têtu. Un homme de télévision également, mais qui manque singulièrement de sens du protocole. Aussitôt informé de sa future nomination, le voilà dans les médias pour annoncer que Christine Albanel ne sera bientôt qu’un souvenir… Outrage à président ! L’Elysée et Claude Guéant se voient contraints d’avancer l’annonce du nouveau gouvernement à mardi soir. Pas vraiment à son aise le lendemain à l’Assemblée nationale, « le neveu de » tâtonnera quelque peu avant de trouver sa place sur le banc des ministres. A vrai dire, la seule symbolique de son patronyme suffit à faire de Frédéric M. une prise d’envergure. Commentaire d’un député socialiste : « Que les Blum et Jaurès ne s’éloignent pas trop de leur téléphone ».

Autre « fille de » : Marie-Luce Penchard. Une ultramarine au secrétariat d’Etat des DOM-TOM, en voilà une idée qu’elle est bonne… ou pas. Certes, c’est la première fois que ce poste est confié à une personnalité originaire d’outre-mer. Toutefois, le choix de Marie-Luce semble ne pas faire que des heureux, et ce au sein même de sa famille politique. Aussitôt sa nomination acquise, une député de Guadeloupe démissionnait de l’UMP au motif que la nouvelle secrétaire d’Etat serait « pire que sa mère ». Sa mère ? Lucette Michaux-Chevry, sénatrice de Guadeloupe et amie de Jacques Chirac. Autre handicap pour Marie-Luce : elle vient de subir un revers aux européennes, sa liste ne rassemblant que 23,20% des voix là où Europe-Ecologie fait 51,38%. Ironie du sort : son parachutage en tête de liste avait déjà fait jaser en mai dernier. Les européennes, les européennes : on y revient décidément toujours.

Le vrai changement : un super ministère de l’écologie

Européennes encore : le score des écologistes le 7 juin dernier ne pouvant être passé sous silence, Jean-Louis Borloo hérite d’un super ministère de la verdure. Visez donc : « ministre de l'Ecologie, de l'Energie, du Développement durable et de la Mer, en charge des Technologies vertes et des Négociations sur le climat ». Un ministère auquel seront rattachés pas moins de quatre secrétariats d’Etat, dont celui du Logement et de l’Urbanisme qui revient au jeune quadragénaire Benoist Apparu.

En ligne de mire : le sommet de Copenhague qui se tiendra en décembre prochain dans la capitale danoise. L’Europe entend y jouer un rôle moteur pour conclure un nouveau traité qui remplacera celui de Kyoto dans la lutte contre le changement climatique. L’objectif que se fixe l’UE a un nom de code : les « 3X20 ». Il s’agit de réduire de 20% d'ici 2020 les émissions de gaz à effet de serre, de faire passer à 20% d'ici 2020 la part des énergies renouvelables dans la consommation énergétique totale de l'UE et de réaliser 20% d'économie d'énergie d'ici 2020.

Pour ce faire, Borloo hérite, et c’est assez inédit pour le souligner, d’un secrétariat d’Etat en charge des Négociations sur le climat et des Technologies vertes. A ce poste : Valérie Létard. Deux éléments au moins ont pu jouer en faveur de l’ex-secrétaire d’Etat à la solidarité. Tout d’abord, c’est une centriste historique. Elle a même été vice-présidente de l’UDF entre 2006 et 2007, ce qui lui aura sans doute valu sa première entrée au gouvernement en 2007. Ensuite, elle est originaire de Valenciennes, dont Jean-Louis Borloo a été maire. Gageons que les relations entre la secrétaire d’Etat et son ministre de tutelle seront pour le moins amicales.

S’il fallait tirer une conclusion de tout cela, je me permettrai d’en tirer deux. La première est qu’ « en politique, une absurdité n’est pas un obstacle ». La phrase est de Napoléon Bonaparte, à qui l’on compare souvent Nicolas Sarkozy. La seconde est que « la démocratie, c’est aussi le droit institutionnel de dire des bêtises ». Celle-là est de Mitterrand, François Mitterrand. Aussi, accordez-moi votre clémence à la lecture de cette chronique au nom de l’exercice démocratique.




Neila Latrous

Alors que se prépare pour la rentrée un mini-remaniement destiné à réajuster quelques menus détails, je ne résiste pas au plaisir de vous faire partager le fruit d’une découverte estivale. Replongée dans les cartons, dossiers et autres paperasses à ranger, je viens de retrouver un article des Echos daté du 6 juin 2005. Son titre : « Les promesses des nouveaux ministres, l’amertume des sortants ». Dominique de Villepin venait alors d’être nommé Premier Ministre et avait proposé un nouveau gouvernement.

Patrick Devedjian, écarté du ministère de l’Industrie, affirmait partir « avec plaisir » pour retrouver sa « liberté d’expression ». Voilà qui n’est pas sans rappeler la phrase d’un collaborateur d’Yves Jégo, débarqué il y a un mois du secrétariat d’Etat à l’Outre-Mer : « Il a retrouvé sa liberté de parole et compte bien en profiter » (JDD, 30 juin 2009).

Quant à François Fillon, alors évincé du ministère de l’Education, il déclarait : « Quand on fera le bilan de Chirac, on ne se souviendra de rien. Sauf de mes réformes ». Et s’autoproclamait quelques heures plus tard « directeur de campagne de Nicolas Sarkozy » pour la présidentielle 2007. Le futur président de la République venait quant à lui de réintégrer le gouvernement, en tant que ministre de l’Intérieur…

 

Neila Latrous

18 mai dernier : une lettre ouverte au gouvernement de Birmanie est transmise par l’Elysée aux agences de presse. L’entête : "Carla Sarkozy". La Première Dame de France écrit : "je profite de la position qui est la mienne et de l'écho dont cette lettre pourrait bénéficier pour me faire le porte-parole de tous ceux, dans mon pays, qui trouvent intolérable le sort réservé à cette femme (Aung San Suu Kyi)". Il y a un précédent. Juillet 2007 : Cécilia envoyée par son époux de président en Libye pour libérer les infirmières bulgares. L’initiative est tellement inédite qu’une Commission d'Enquête Parlementaire est créée et demande à auditionner la Première Dame. Une question se pose : la Première Dame est-elle une femme politique comme une autre ?

Ne laissons pas planer de suspens inutile. Clairement, non. La Première Dame n’est ni ne saurait être assimilée à une femme politique. Un monde entier sépare les Cécila et Carla des Filipetti, Batho, Lepage, Dati, Kosciuzko-Morizet et consorts. Une femme politique se définit par un mandat ou une fonction gouvernementale, un rôle et un poids politiques, qu’il soit local ou national. Et à l’origine préside la volonté, voire la vocation. Si Carla Bruni-Sarkozy a sans conteste un rôle et un poids politique, il lui manque l’essentiel. Tant sur le plan symbolique qu’institutionnel.

La question constitutionnelle s’était posée à l’été 2007. Cécilia n’avait pu témoigner devant la commission d’enquête. L’Elysée expliquait alors que l’épouse du chef de l’Etat avait été son "envoyée spéciale" en Libye et que, puisque Nicolas Sarkozy ne peut pas témoigner auprès de cette commission au nom de la séparation du pouvoir, par extension sa femme ne le pourrait pas non plus. Argument qualifié de "baroque" par Pierre Moscovici : "la notion d'envoyé personnel n'existe pas dans nos institutions". Et la question du statut de la Première Dame n’avait pas été tranchée…

Un flou artistique total plane ainsi sur le rôle de l’épouse du chef de l’Etat. Un ami journaliste me faisait d’ailleurs remarquer que ce flou date de l’élection de mai 2007, que ce n’est pas tant être "femme de président" que "femme de Nicolas Sarkozy". Embêtant ? Pas pour l’Elysée en tout cas. Il y a un avantage certain dans un régime présidentiel fort à pouvoir lancer des ballons d’essais sans qu’ils nous éclaboussent. Jusqu’ici, le Premier ministre jouait le rôle de paratonnerre. Une idée qui fait grincer, une initiative qui fait râler, une réforme qui fait gronder, et c’est le locataire de Matignon qui en faisait les frais. Mais l’exercice du pouvoir n’est plus le même avec Sarkozy. Il est en première ligne et c’est vers lui que reviennent se plaindre les mécontents.

De ce point de vue là, Carla Bruni-Sarkozy est le ballon d’essai diplomatique du président. Bisbilles avec la Chine ? Qu’à cela ne tienne, c’est l’épouse du président qui rencontrera le Dalaï Lama. Ne pas mettre en péril nos intérêts économiques en Birmanie ? C’est Carla qui montra au filet pour défendre Aung San Suu Kyi. Libre à lui d’appuyer ensuite ou pas l’initiative de son épouse. Il le fera pour le prix Nobel de la paix birman : "Naturellement, le président de la République est en plein accord avec son épouse sur ce sujet" déclarera Luc Chatel, porte-parole du gouvernement.

Et Rama Yade ? Elle n’avait qu’à accepter de se présenter aux européennes, après tout. Elle ira tout de même réclamer la libération du prix Nobel de la paix au Cambodge et au Vietnam. Bénéfice médiatique : zéro. Et voilà comment l’on fait d’une pierre deux coups.

Si d’un point de vue politicien, le mélange des genres réussit plutôt à Nicolas Sarkozy, il est plus inquiétant d’un point de vue sociétal de voir ainsi une "femme de" bénéficier du même crédit auprès du grand public que les femmes politiques qui se sont battues pour. C’est même une régression pour les plus féministes d’entre nous. Nous assistons depuis 2007 à une féminisation de la classe politique. Etre une femme politiquement impliquée ne choque plus aujourd’hui. Ce n’est même plus un argument électoral. L’évolution est due en grande partie au Parti Socialiste, reconnaissons lui encore une utilité en ces temps difficiles pour lui. Le PS a su en l’espace de deux ans investir une candidate aux élections présidentielles puis élire une Première Secrétaire. Nous sommes bien loin aujourd’hui des remarques misogynes de la présidentielle, n’en déplaise à Laurent Fabius. En quelque sorte, nous n’avions avant 2007 que des femmes en politiques. Aujourd’hui, elles sont véritablement femmes politiques.

Dans ce contexte, accorder à une "femme de politique" le même poids que ces élues nous renvoient à des dizaines, voire des centaines d’années en arrière, à la loi salique qui interdisait aux femmes la succession au trône, à la constitution de 1793 qui réservait le suffrage universel aux hommes, aux débuts de la Ve République où les femmes qui s’impliquaient devaient forcément être femme de ou veuve de. Rendons hommage aujourd’hui à ces Marcelle Devaud, Irène de Lipowski et autres Gilberte Brossolette. Elles ont posé la première pierre. Mais prenons garde à ce que l’édifice ne soit pas aujourd’hui complètement démoli.


Par Neila Latrous
Edgar A. Poe disait à propos de la nouvelle : « Elle a sur le roman à vastes proportions cet immense avantage que sa brièveté ajoute à l’intensité de l’effet. Cette lecture, qui peut être accomplie tout d’une haleine, laisse dans l’esprit un souvenir bien plus puissant qu’une lecture brisée, interrompue souvent par le tracas des affaires et le soin des intérêts mondains. L’unité d’impression, la totalité d’effet est un avantage immense qui peut donner à ce genre de composition une supériorité tout à fait particulière, à ce point qu’une nouvelle trop courte (c’est sans doute un défaut) vaut encore mieux qu’une nouvelle trop longue.»
Comment ne pas croire l’écrivain qui donna ses lettres de noblesse à ce genre littéraire original. La relation entre la nouvelle et les écrivains américains est plus qu’un passage obligé, c’est une profession de foi.. Elle peut être un simple exercice de style, mais elle permet surtout à l’apprenti des mots de se forger un univers propre, un angle de vue précis pour observer le monde et soi-même. Dans le maelstrom des auteurs outre-atlantique ayant démarré leur destinée littéraire par la publication (ou non) de leurs nouvelles, voici trois figures du vingtième siècle dont cette partie de leur œuvre est à découvrir ou à redécouvrir.

Jack London :

Il fut, à coup sûr, l’écrivain américain le moins bien cerné en France jusqu’au jour où la maison d’édition Phébus décide intelligemment de publier depuis la fin des années 1990 l’ensemble de son œuvre. Jusque ici, London était cantonné à une image de conteur naturaliste pour la jeunesse avec les deux livres emblématiques que sont Croc-Blanc et l’Appel Sauvage intitulé également l’Appel de la Forêt. Depuis, on a pu découvrir, au travers d’une trentaine d’ouvrages, un écrivain d’une incroyable modernité autant dans son style que dans l’approche des grandes questions anthropologiques et sociologiques de son époque (matérialisme, condition humaine, devenir de la civilisation occidentale, acculturation,…). A tout cela une origine.. Son expérience mémorable au Klondike, région centrale de l’Alaska, en 1897-1898 lors de la dernière grande ruée vers l’or (plus de 100 000 prospecteurs recensés) dans une Amérique alors en pleine crise économique. London en reviendra avec quelques grammes d’or, le scorbut et une féroce envie d’écrire. De 1899 à 1901, il publie une trentaine de nouvelles au sein de revues (notamment The Overland Monthly) qui seront rassemblées quelques années plus tard en trois recueils : Le Fils du Loup, Les Enfants du froid, Dieu de nos pères (trop fraîchement édité par Phébus début 2009 pour avoir été lu par mes soins, je m’en excuse par avance). Avec Le Fils du Loup, London étudie l’homme au sein du Wild. Cette terre du grand Silence Blanc, splendide d’inhospitalité où les caprices de la nature tiennent lieu de providence. Ici, la moindre expérience devient épique mais le grand talent de London est de nous narrer l’aventure à hauteur d’homme. L’homme dans sa faculté d’adaptation, son sens de l’entraide, de la lâcheté, du dépassement, du vice et surtout dans son impuissance. Avec les Enfants du froid, London est proche du travail de l’ethnologue tout en gardant son sens du mystère. Il se fait l’observateur des tribus indiennes du Grand Nord. Il n’encense pas, il ne critique pas, il trace une perspective, celle de l’incompréhension, de l’incompatibilité entre l’homme blanc devenue machine matérialiste et la complainte des Indiens rendant hommage aux «Lois de la Vie».
Le mot de la fin pour Jeanne Campbell Reesman, spécialiste de l’œuvre de London : «(…) Johnny London, fasciné par le réel le plus immédiat mais le suspectant d’avoir plus d’un tour dans son sac, trouva chez les «sauvages» le moyen de prendre la bonne distance avec le monde : le décrire en y mettant même quelque minutie (…), à condition de veiller à ne pas en parasiter le ‘’chant profond ‘’».

Jack London, Le fils du loup (2000), Les enfants du froid (1999), Dieu de nos pères (2009), Editions Phébus collection Libretto.


Jack Kerouac :

Pour Kerouac, la nouvelle est un chant tout comme un poème est un chorus musical. En 2006, la maison d’édition Denoël eut la bonne idée de publier les écrits de jeunesse du chantre de la Beat Generation. On y retrouve, pêle-mêle, des pièces de théâtre, de courtes autobiographies à destination de potentiels éditeurs, de la poésie ainsi que de brèves nouvelles. Ecrites entre 1936 et 1944, elles sont la déclinaison parfaite de tous les thèmes qu’il abordera dans son œuvre à venir (la famille, le football, l’amitié, l’Amérique, le Jazz, l’instant d’éternité) et notamment son premier roman The Town and the City publié en 1950 (affreusement traduit en français sous le titre Avant la route). On peut distinguer trois contextes de production dans ses années de formatrices. Le premier, est celui de Lowell, sa ville natale du Massachussets. Lieu des premiers émois, des premières amitiés, des premières visions, le «ptit Jean» s’invente une vie de journaliste local et rêve de gloire. Le second, s’inscrit dans sa période universitaire à Horace Mann et Columbia à New York. C’est l’époque de l’apprentissage des grandes oeuvres et se retrouve dans son écriture sous la délicieuse influence de Walt Whitman, de Saroyan, de Wolfe, d’Halper, de Joyce. C’est surtout l’époque des premières virées au sein de la Grosse pomme, de son vice cosmique, de ses promesses fiévreuses. Enfin, le troisième contexte présente les premiers jalons de la Beat Generation après ses rencontres avec Allen Ginsberg, Lucien Carr, William Burroughs.
Finalement ce qui ressort outrageusement de ce recueil, c’est l’envie du jeune écrivain de bouffer l’horizon, tutoyer l’inconnu, s’arrimer aux amitiés les plus folles. Lowell, Boston, New York ne suffisent plus, pour Kerouac il est l’heure de tourner le regard vers l’Ouest.

Jack Kerouac, Underwood Memories, Denoël&d’ailleurs, 2006.



Thomas pynchon :

L’écrivain le plus inclassable et le plus mystérieux de son temps a fait ses armes avec la nouvelle. Cinq pièces écrites entre 1958 et 1964 principalement durant sa période universitaire.. La dernière étant postérieure à son premier roman V (1963). A cette époque, il est fortement influencé par le mouvement de la Beat Generation et l’émergence d’un nouveau genre du roman américain pratiqué par Philippe Roth, Herbert Gold et Saul Bellow. Néanmoins, vingt ans plus tard, Pynchon est presque au bord du reniement de ses premiers écrits comme le prouve la fameuse préface qu’il écrivit pour le recueil rassemblant ces cinq nouvelles, L’homme qui apprenait lentement. Notons cette phrase : «J’espère (…) que ces nouvelles prétentieuses ou un peu cruches ou mal fichues, à l’occasion, pourraient avec leurs défauts intacts, servir d’exemples pour l’étude de fiction au niveau élémentaire. Elles pourraient également montrer au jeune écrivain ce qu’il convient d’éviter». Pynchon est très sévère avec lui-même. Dès le départ, il cherchait à interroger les failles et les égarements de l’Amérique par l’humour, le fantastique, l’absurde, le scientisme, le métaphysique, au fond par l’écriture totale. Celle qui embrasse au sein d’une œuvre une multitude de phénomènes et de questionnements, en y mélangeant les genres et les références. Petite pluie relatait certains souvenirs de sa période au sein de l’US Navy. Basses Terres faisait un détour vers la frontière entre imaginaire et réalité au sein de la jeunesse. Entropie fut écrite sous l’influence de ses études universitaires et essayait de mélanger science mécano-thermique et psychédélisme. Sous la rose revisitait le roman d’espionnage sur fond d’azur égyptien. Intégration secrète offrait une plongée au vitriol dans la banlieue pavillonnaire américaine et son cloisonnement. Heureusement une bande de jeunes morveux visera à mettre un bon coup dans la fourmilière.

-Thomas Pynchon, L’homme qui apprenait lentement, Le Seuil collection Fiction&Cie ou collection Points, 1985.
Alexandre Roussel

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