MikhailDe Florence Yeremian - Mikhail Baryshnikov est l'un des derniers monstres sacrés du ballet classique. Impossible donc de rater ce danseur exceptionnel qui du haut de ses 68 ans ose encore affronter la scène.


Mikhail Baryshnikov : un solo expérimental qui tient à la fois du théâtre et du cabaret

Alternativement vêtu d'une camisole blanche ou d'un smoking noir de jais, il incarne cette fois le dément Nijinski. Dirigé par Robert Wilson, il nous livre une adaptation tourmentée et  très personnelle de ses fameux « carnets » écrits au cours de l’hiver 1918.
Afin de mieux capter ce spectacle, il faut un peu se pencher sur l’existence de Vaslav Nijinski et savoir que cet autre génie de la danse a définitivement abandonné ses chaussons à l’âge de 29 ans. Tombant progressivement dans la folie, il a rédigé d’étranges mémoires qui demeurent encore une singulière source d’inspiration pour de nombreux artistes (voir l'article ici ). Ce sont précisément ces pensées intimes qu'interprète aujourd'hui Baryshnikov dans un solo expérimental qui tient à la fois du théâtre et du cabaret.  
Même si son corps ne possède plus la sève d'antan, Misha a conservé son inégalable  grâce aérienne. La main gantée et le visage grimé de poudre blanche, il lui suffit d'esquisser un pas de Charleston ou une simple arabesque pour nous émouvoir. Afin d’apprécier ce seul-en-scène à sa juste valeur, le spectateur doit pouvoir mettre de côté les entrechats et les performances physiques de Baryshnikov : à présent l’ensemble de son jeu chorégraphique réside dans la subtilité, l’élégance et le souffle. Auréolé de lumière ou tapi dans l'ombre, Mikhail nous fait d’ailleurs d'avantage songer à un mime lunaire qu'à une étoile du Kirov. Gesticulant et déclamant plus qu'il ne danse, il use de sa voix chaude et roulante pour transmettre à son public les pensées sombres et abyssales de Vaslav Nijinski : durant plus d’une heure, il évoque ainsi son obsession envers la mort, sa peur de la guerre ou sa relation conflictuelle avec le sulfureux Diaghilev. Présenté comme un dialogue avec le divin, ce texte tortueux ressasse l'éternel questionnement de la culpabilité humaine et s'en remet partiellement au jugement de Dieu.


Dans cette succession de tableaux aux accents dostoïevskiens, le ton est lancinant, la prose trop répétitive, quant aux jeux de lumière ils sont si hypnotiques qu’ils finissent par nous aveugler. Tout ces excès sont cependant nécessaires pour nous entraîner au bord du gouffre de la maladie mentale de Nijinski. Sans trop comprendre, l'on se soumet donc à cette atmosphère fiévreuse et désarticulée qui nous plonge pas à pas dans les arcanes de sa folie. Malgré le côté oppressant du spectacle, chacun se laisse mener, les yeux grands ouverts… Il faut dire que l’occasion est bien trop rare de pouvoir admirer Baryshnikov alors on dévisage le prodige, on scrute ses moindres gestes et surtout on l’écoute ! Quel bonheur en effet d’entendre parler russe celui qui, 43 ans auparavant avait enjambé le rideau de fer pour partir conquérir librement la scène new-yorkaise!
Lorsqu’à la fin du spectacle un autre rideau tombe, l’on se retrouve soudainement mutique. À la fois ému et lessivé, chacun rentre alors chez soi avec la douce impression d’avoir touché du doigt une étoile filante…

Letter to a man? Une parenthèse sombre mais précieuse.


Letter to a man
D'après le journal de Nijinski
Mise en scène Robert Wilson
Avec Mikhail Baryshnikov
1h10 - En anglais et russe surtitre en français

Théâtre de la Ville
Espace Pierre Cardin
1, avenue Gabriel - Paris 8e

Jusqu'au 21 janvier 2017 à 20h30
Le dimanche à 15h
Réservations: 0142742277
www.theatredelaville-paris.com

 

Lire aussi dans nos critiques de Danse :

Rocio Molina : un récital corporel qui revisite le Flamenco

Un Poyo Rojo : combat de coqs burlesques et séducteurs

Tù : Une danse acrobatique de la re-naissance

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