Décomposition française de Malika Sorel-SutterPar Nicolas Vidal - Ancienne membre du Haut Conseil à l’Intégration et de sa mission laïcité, également essayiste, Malika Sorel-Sutter défend avec vigueur son analyse sur la « décomposition française » qui, selon elle, menace la France dans ses fondements. À contre-courant des idées reçues, elle dénonce notamment le multicuturalisme dans un ouvrage qui a le mérite de la clarté, de l’analyse et de la réflexion. Que l’on soit d’accord ou pas avec le constat alarmant fait par Malika Sorel-Sutter, sa voix est salutaire autant que nécessaire pour alimenter le débat.

Malika Sorel-Sutter, pourquoi avoir choisi de travailler au cœur de l’administration française alors que vous êtes issue de l’immigration arabe ? Cela faisait-il partie de votre processus d’intégration personnel ?
Mon engagement citoyen s’est imposé à moi. C’est une question de conscience. À partir de l’instant où j’ai compris ce qui nous arrivait, je n’ai plus eu d’autre choix que celui de m’engager. C’est lors des émeutes de banlieue de 2005 que j’ai pris la décision de rejoindre non pas l’administration, mais le monde politique. Sidérée par les inepties débitées à longueur de journée aussi bien par les politiques que les intellectuels et les journalistes qui se succédaient dans les médias, j’ai saisi ma plume et ai écrit au Premier ministre de l’époque, Dominique de Villepin. Comme je le raconte dans mon livre, j’ai très vite été reçue à Matignon. J’ai dit ma conviction que tout ce beau monde se trompait magistralement et exposé en quoi ses erreurs, loin d’être anodines, faisaient courir de graves dangers à la France et nous précipitaient vers le chaos.
Quant à mon processus d’intégration, cela faisait longtemps qu’il était terminé. Bien avant d’entrer dans le monde politique, j’avais déjà fait le choix de mon identité et de l’arbre généalogique dans lequel j’inscrirais ma descendance.

Qu’est ce qui vous a poussé à poser votre réflexion et votre analyse dans cet ouvrage « Décomposition française » ?
Décomposition française témoigne de ce que j’ai vu à l’œuvre lors de mon périple au sein du monde des élites. Il donne à comprendre comment notre société en est arrivée là. Lorsque le vent de l’Histoire se remet à souffler, les citoyens doivent cesser de détourner la tête ou faire semblant d’ignorer ce qui se déroule sous leurs yeux. Chacun doit assumer ses responsabilités. Mon livre peut être vu comme un manuel de réarmement moral à destination de tous ceux qui ne souhaitent pas collaborer, à leur insu, à défaire la France. L’idée que l’Histoire puisse retenir, comme à d’autres époques, un « ils ne savaient pas », me devenait chaque jour plus insupportable. Alors j’ai écrit pour dire que notre époque disposait de toutes les informations qui lui permettaient de se forger une véritable opinion quant à la réalité de la situation de la France. Ce livre est mon témoignage pour les générations futures qui auront la douloureuse tâche de reconstituer le puzzle pour tenter de comprendre l’incompréhensible. Les écrits demeurent. Ils traversent l’épreuve du temps..


Vous avez déclaré dans l’émission d’Alain Finkielkraut « Répliques » datée du 22 octobre 2016 (*), « je suis devenue française par amour et par passion ». Pouvez-vous nous éclairer sur cette histoire d’amour qui vous lie avec la France ?
C’est très difficile de répondre à cette question car l’amour ne se met pas en équation. J’ai réalisé que j’aimais passionnément la France à la seconde même où, approchant les dix ans, j’en ai été éloignée du fait du retour de mes parents dans leur pays, l’Algérie. Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé, disait Lamartine. Durant des années, toutes les nuits ou presque, la France est venue hanter mes rêves. Combien de fois me suis-je réveillée en pleurs éprouvant dans mon corps une profonde souffrance tant elle me manquait ! Bien plus tard, peu à peu, j’ai commencé à mettre des mots sur ce qui me liait à la France. Il y aurait tant de choses à dire ! D’abord, les Français comme produit de l’histoire politique et culturelle de la France. Les Français en tant que peuple avec leurs qualités et leurs défauts. Leurs réussites et leurs échecs. À l’école maternelle et primaire, que j’ai passé dans le Sud de la France, j’étais comme une éponge. J’absorbais tout au niveau émotionnel. Aussi bien les chants et contes populaires et ce qu’ils disaient de la France, que l’histoire de ses héros et grandes figures. Il y a la beauté de paysages qui marquent et partout, l’empreinte de l’histoire de France, donc celle du peuple français au travers de l’œuvre des bâtisseurs de monuments, églises, cathédrales. Comme le pose Ernest Renan, et je le rejoins complètement, la condition pour faire nation, c’est la fusion des populations ; le nécessaire oubli des pages sombres de l’histoire ; la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; le désir de vivre ensemble ; la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis...Tout cela concourt à la formation de la mentalité française, la manière dont on se vit, perçoit les autres et le monde. Autre dimension qui caractérise une société : la distance interpersonnelle. La manière dont tout un chacun s’arroge ou non le droit de juger, voire d’imposer, la façon dont les autres doivent gérer leur vie. Les Français de culture européenne pensent, à tort, que la liberté est un principe universel et que tous les hommes naissent libres et égaux. Dans nombre de régions du monde, la liberté et l’égalité n’existent pas et ne sont d’ailleurs pas toujours ni cultivées, ni recherchées. J’aurais bien d’autres choses à dire mais il y faudrait des jours et des jours..

Qu’est ce qui fait selon vous les fondements de l’intégration ?
L’intégration, c’est un processus à l’issue non prédictible. Au sein d’une même fratrie, l’un décidera de rejoindre le peuple français, l’autre pas. C’est une décision qui se joue entièrement sur le registre affectif et moral, et non sur le registre socio-économique comme cela est asséné aux Français depuis quarante ans. Malheureusement, et Émile Cioran l’a fort bien analysé, les Français préfèrent un mensonge bien dit à une vérité mal formulée. Pour tout être humain, le processus d’intégration dans un autre peuple que celui de ses ascendants est parsemé d’obstacles et de défis. Pour celui qui décide de changer d’arbre généalogique, il comporte aussi sa part de souffrance. C’est une décision qui est loin d’être aisée. Lorsqu’il réussit, le processus d’intégration aboutit à l’assimilation qui se manifeste par la possession de la mentalité française. Cela se traduit, concrètement, par la transmission à ses propres descendants des fondamentaux qui composent le noyau identitaire des Français : Liberté-Égalité-Fraternité-Laïcité. C’est l’acceptation de l’existence de la liberté individuelle ; de l’égalité entre les hommes et a fortiori entre les hommes et les femmes ; d’une fraternité universelle qui lie les hommes en tant qu’êtres humains et non en tant que membres d’une communauté religieuse particulière ; ainsi que la reconnaissance de la laïcité comme principe politique qui confère aux hommes le droit de se doter des lois qui vont organiser leurs rapports, sans que ces lois soient la transcription de commandements divins. Faites tomber la laïcité et, tôt ou tard, les trois autres principes républicains, s’effondreront.
Évidemment, pour pouvoir s’assimiler, encore faut-il le vouloir. Mais il faut également le pouvoir. Il est donc impératif de veiller à ne pas entraver le processus, à ne pas créer les conditions de son impossibilité. Or c’est ce que les politiques ont fait. C’est même la seule chose qu’ils aient brillamment réussi dans ce domaine.

À ce sujet central que vous défendez, on peut lire « les politiques ont largement participé à asseoir le pouvoir de tous ceux qui avaient un intérêt à voir se former des communautés ethno-culturelles sur le sol français. » Quels desseins selon vous ont poussé les élites politiques à « entraver ce processus d’intégration au bénéfice de communauté ethno-culturelle » ?
Ils l’ont fait par facilité, par bêtise, par incompétence, par incapacité à se projeter puis se sont retrouvés piégés par les conséquences catastrophiques de leurs décisions politiques. Au lieu de reconnaître leurs erreurs et de rectifier la trajectoire, ils persistent par crainte d’être relégués, et c’est là que réside l’erreur impardonnable.
Les privilèges attachés au pouvoir sont trop élevés. Ce que j’ai pu observer, c’est qu’au jour le jour, ce qui motive n’est pas toujours, loin s’en faut, la défense de l’intérêt général, mais la perpétuation ou même l’extension du pouvoir du clan auxquels les hommes ou femmes appartiennent. Il y a aussi la logique de renvoi d’ascenseur qui est très présente et qui crée une servitude.
Il n’y a pas de dessein comme vous l’exprimez. Aucun complot. C’eût été plus simple. Par contre, il se trouve que la France, comme bien d’autres pays, est victime d’une concordance inattendue d’intérêts qui se joue des frontières des pays. Ce qui advient est en effet indissociable d’une mondialisation qui abolit les frontières, met les hommes en concurrence, pousse à la flexibilité du travail, et qui a transformé le monde en un village planétaire organisé comme un marché, un espace de libre circulation des flux financiers, des marchandises et des personnes. Pour ne pas être broyés, il eût fallu disposer d’une véritable élite qui sache, en toutes circonstances, privilégier l’intérêt général. Et puis il y a la dimension géopolitique qui n’a jamais été prise en considération. Les sociétés d’origine étaient déjà entrées en éruption depuis longtemps, et cela avait une signification.
Nos élites gouvernent les yeux rivés sur la composition de la population. Les politiques ont tous en main les mêmes informations qui leur sont remontées du terrain, sans compter que nombre d’entre eux cumulent et disposent de mandats locaux qui sont autant de postes d’observation. Ils savent donc tous que l’importance des flux migratoires a conduit à la création de répliques des sociétés d’origine, que les personnes se retrouvent entravées dans leur processus d’intégration principalement par leur communauté et que, de ce fait, l’intégration ne se fait plus qu’à la marge.
L’immigration constitue une part croissante de l’électorat. En guise d’illustration, voir la stratégie finalement concluante du think tank Terra Nova, qui recommandait au candidat socialiste de remplacer son électorat ouvrier par l’électorat issu de l’immigration. C’est parce que la démocratie d’idées a été remplacée, par les politiques eux-mêmes, par la démocratie par le nombre que ces mêmes politiques qui se succèdent au pouvoir depuis quarante ans se sont mis à prendre les principes républicains comme variables d’ajustement. Le concept de diversité résume cette stratégie. Lorsque les politiques mobilisent ce concept, ils souhaitent adresser ceux qui ne sont pas devenus culturellement français mais auxquels l’État a attribué les papiers d’identité français, donc le droit de vote, et ce, dans un mépris total du Code civil selon lequel « nul ne peut être naturalisé s’il ne justifie de son assimilation à la communauté française ». La citoyenneté a été dissociée de l’identité.
Lors de mon audition par la commission Veil sur la réforme du Préambule de la Constitution, j’ai longuement expliqué pourquoi ces approches politiques, qui consacrent dans les faits la prééminence du lien d’appartenance à un groupe particulier, aboutissent à favoriser le projet d’idéal de société porté par un groupe au détriment du projet porté par la communauté nationale, et que cela est profondément contradictoire avec la politique d’intégration des enfants de l’immigration. Tous ceux qui s’emploient à présent à radicaliser une partie de la jeunesse issue de l’immigration, tirent profit de ces errements de nos politiques qui leur ont, sans le vouloir bien sûr, amplement préparé et facilité le travail.


Vous consacrez un passage entier au rapport remis par le conseiller Thierry Tuot qui aborde la question de l’inclusion comme un changement radical de la politique de l’immigration. Quel regard portez-vous sur ce rapport et les objectifs de la classe politique ?
Puisque l’intégration du plus grand nombre n’est plus possible, alors l’intégration s’accomplira non plus dans la communauté française telle qu’elle existe, mais telle qu’elle sera une fois que son identité aura été expurgée de tout ce qui peut faire obstacle à l’intégration des nouveaux entrants. La politique de l’inclusion souligne une vérité qui est cachée aux citoyens, à savoir que beaucoup de nos élites de commandement, en raison même de l’échec de l’intégration culturelle d’une proportion non négligeable des derniers flux migratoires, ont pris la décision de faire disparaître la France, celle que la plupart des Français connaissent encore, qui se traduit par un certain nombre d’us, coutumes et traditions qu’ils ont hérité de leur histoire politique et culturelle, et qui orientent leurs règles de conduite au sein de la société. Dit ainsi, cela peut sembler brutal. J’en fais la démonstration dans mon livre. Je décrypte les éléments de langage et de communication qui peuvent échapper au commun des mortels et chaque fois, je mets en lumière, pour le lecteur, les mesures et programmes politiques qui concourent à ce projet funeste. Les dernières réformes scolaires, le nouveau guide du fait religieux en entreprise, ou encore la loi Égalité et Citoyenneté récemment votée, tout cela est autant de carburant apporté à la monstrueuse machine à broyer l’identité du peuple français. Un Peuple qui n’aura jamais été consulté pour dire s’il accepte d’être déraciné, de disparaître en tant qu’héritier d’une histoire qui lui est propre et dont il est dépositaire.


Votre chapitre dédié au « verrou médiatique » est très éclairant sur la question et sur le débat de l’identité. Selon vous, quels rôles jouent certains médias et intellectuels sur les questions intégration-immigration ? Vous évoquez même « les lynchages médiatiques » contre ceux qui seraient à contre-courant du politiquement correct. À quoi attribuez-vous cela ? Est-ce seulement une forme de bien-pensance ou y-a-t-il une prise de position idéologique ?
Beaucoup de médias font partie de l’oligarchie. C’est un petit monde qui se côtoie, fréquente les mêmes cercles et défend les mêmes intérêts de clan. La plupart des médias ne sont pas neutres. Ils ont pouvoir de vie ou de mort sur les intellectuels, mais aussi sur le personnel politique. Ils choisissent soigneusement les idées qu’ils veulent voir triompher et les rabâchent en boucle. Ils s’emploient avec grande ardeur à formater les esprits. Ils orientent et manipulent constamment une opinion publique qui, elle, se croit libre. Pour donner l’illusion que le débat d’idées existe, les médias invitent de temps à autre des personnes dont ils ne partagent pas les convictions. Mais même lorsqu’ils intronisent des « punching balls », c’est pour servir leurs propres intérêts. Cela leur permet de donner corps à des polémiques afin de mieux détourner l’attention des citoyens du cœur des sujets qui les préoccupent. Les polémiques passent, les problèmes demeurent. Ils ne sont pas traités.                                                                                          Au vu des drames abominables qui secouent la France, imaginez-vous un seul instant que les médias, qui ont une écrasante responsabilité dans ce qui nous arrive, se mettent à dire la vérité ? Ils préfèreront continuer à défendre les idéologies qu’ils ont choisi de soutenir depuis le début des années quatre-vingts et nous emmener tous en enfer, plutôt que de se mettre à parler le langage de vérité. Il y a une sacrée différence entre ce que dit le monde journalistique lorsque les micros sont coupés et lorsqu’ils sont ouverts. Là aussi, j’ai pu en faire l’expérience.
Romain Gary, qui avait observé la société américaine de très près, a décrit dans Chien blanc ce qui anime tout ce petit monde, dont celui du spectacle qu’il ne faut surtout pas oublier. Au premier abord, chacun peut penser qu’ils défendent de beaux sentiments, une noble cause. Il n’en est rien. L’envers du décor est des plus minables. L’hypocrisie, la suffisance et le sentiment de supériorité y guident les hommes. Avoir “mauvaise conscience”, dit Romain Gary, c’est démontrer que l’on a une bonne conscience en parfait état de marche. Il dénonce ce qui n’est que de l’affectation. Pas de trace de sincérité. Il ne leur trouve aucune circonstance atténuante. La juste cause des Noirs a été pervertie par les politiques de repentance qui ont exacerbé les ressentiments de part et d’autre. Le résultat, nous l’avons sous les yeux : une Amérique qui persiste dans une « impasse raciale », comme l’a exprimé Barack Obama en 2008. Tout ce qui a été déployé en France dans ce registre, nous vient de chez eux. J’avais consacré la moitié de l’un de mes livres à ce sujet.

Plus loin, le chapitre « Des élites, miroirs de la société » met directement en cause l’opinion publique, qui, détachée de son corpus politique, se retrouve gouvernée par des élites à la mesure de son désintérêt pour la chose publique. Qu’est ce que cela dit de la démocratie française ? Est-ce l’une des causes de cette décomposition française dont vous parlez ?
Il est un homme pour lequel je ressens une énorme admiration, un homme qui incarne à mes yeux ce qu’est une élite au véritable sens du terme, c’est Alexis de Tocqueville. C’est en observant la naissance de la jeune démocratie américaine, qu’il prédit avec une stupéfiante justesse les maux qui peu à peu gangrènent les démocraties occidentales. Chaque fois que je le relis, j’ai l’impression qu’il est notre contemporain. Comme l’avait anticipé Alexis de Tocqueville, les peuples démocratiques sont obnubilés par les distractions et la satisfaction de leurs bons plaisirs. Il décrit « une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme ». L’opinion publique est avide d’approches politiques simplistes qui lui donnent le sentiment que des problèmes graves peuvent se résoudre d’un coup de baguette magique. Elle vote pour qui sait le mieux lui vendre du rêve. L’essentiel est de se délester au plus vite de tout ce qui peut la perturber et l’empêcher de jouir. Il anticipait le triomphe de l’individualisme qui finirait par mettre les hommes en danger par un pouvoir tutélaire qu’eux-mêmes mettraient en place. Un pouvoir qu’il qualifie de despotisme doux, qui maintient les citoyens dans un état d’enfants perpétuels. Par définition, un enfant pense que tout est possible même l’impossible !
L’adage veut qu’« on a les élites qu’on mérite ». Longtemps, j’ai voulu croire que cela était dénué de toute vérité. Certes on pourra objecter que le peuple n’avait pas le choix, qu’il n’a fait que choisir parmi le panier qui lui était présenté. Mais non, à y regarder de plus près, le peuple a eu le choix à plusieurs reprises, et depuis le début des années quatre-vingts il a systématiquement écarté ceux qui lui tenaient le langage de vérité, aussi bien parmi les personnalités de gauche que de droite.
Méditez ce qui suit. Lorsque le terme de « populaire », qui est le fruit d’une longue sédimentation culturelle, ne fait plus référence à la culture des Français de culture européenne ; lorsque le terme de « jeunes », le plus souvent, ne désigne plus dans la bouche des élites politiques, intellectuelles et médiatiques ni leurs enfants ni leurs petits-enfants, cela signifie que le passé et l’avenir ont été effacés. Dans la décomposition qui est à l’œuvre, c’est la continuité historique du peuple français qui se retrouve en jeu, et ce, dans l’indifférence coupable d’une partie des élites..

Decomposition française de Malika Sorel-Sutter

Le rôle de l’Éducation nationale est très largement abordé dans votre livre. Comment participe-t-elle à cette décomposition pour imposer aux consciences la perspective d’une société multiculturelle ?
En versant dans le différentialisme et le relativisme culturel, l’école a grandement participé à scier la branche sur laquelle elle était assise. Si j’avais été élève aujourd’hui, jamais je n’aurais pu m’assimiler. Le formatage des esprits est à l’œuvre presque partout. Dans les cours d’histoire, les parties consacrées à l’immigration donnent le prétexte pour imputer l’échec de l’intégration aux Français qui seraient racistes. Même les cours de langues sont parfois mis à profit par des enseignants pour faire passer l’idéologie de la culpabilisation-repentance, au travers du traitement de sujets d’actualité. Beaucoup de parents ne se préoccupent pas de ce qui est rentré dans le cerveau de leur enfants. Ils devraient. L’école doit redevenir un havre de paix pour les élèves, loin de l’agitation des querelles du monde.
J’ai grandi à une époque où il était normal de cultiver le respect de la France et de son histoire. Être Français français est devenu un handicap, quand être Français de la diversité peut vous ouvrir des portes. Aujourd’hui, rien n’incite plus à l’assimilation.


L’Europe n’est pas exempte des critiques de votre livre dans cette volonté de gommer les identités des peuples. Quelles en sont les raisons ?
Je révèle l’existence d’un rapport daté de 1991 où l’Union Européenne expose clairement sa connaissance fine et précise de tout ce qui se produit au sein des pays de l’Union. Contre toute attente, elle les enjoint de faire basculer leurs peuples dans le multiculturalisme. La marche à suivre est détaillée. Tout est passé en revue : école, police, justice, dialogue inter-religieux, médias... Chacun doit œuvrer au lavage des cerveaux. Si l’Union Européenne s’est transformée en une machine à broyer les nations, c’est qu’elles sont considérées comme autant d’obstacles à une intégration plus poussée. Diviser pour mieux régner. Le multiculturalisme est une opportunité pour décomposer les peuples, les morceler afin qu’ils ne puissent plus être en situation d’opposer une résistance aux projets portés par une élite déterritorialisée, qui ne parle plus ni ne comprend le langage de son peuple, mais uniquement celui des instances de gouvernance économiques et financières qui opèrent à l’échelle du monde.  

Vous placez la culture générale comme un élément fondateur de l’intégration. En quoi l’absence de cette connaissance de la culture française handicape-t-elle les enfants de l’immigration ?
Imaginez que vous quittiez la France avec vos enfants pour un pays arabe ou encore le Japon, et demandez-vous en quoi la méconnaissance de ce qui fait la culture arabe ou la culture japonaise pourrait les handicaper. Vous aurez la réponse à votre question. Pourquoi ce qui coule de source dans un sens est-il sujet à interrogation dans l’autre ? Parce que les masses ont subi des décennies de lavage de cerveau.


Comme Éric Zemmour, vous mettez en garde contre la question des prénoms « qui va rappeler à l’enfant et au reste de la société ses origines ethno-culturelles ». Est-ce déjà de l’inclusion que d’attribuer un prénom à consonance étrangère ?
Martin Hirsch, lorsqu’il présidait l’Agence du service civique, avait souligné l’importance du prénom. Partisan de l’inclusion qui est en réalité le projet d’intégration des Français de culture européenne à la nouvelle France construite par ses élites, il avait proclamé en 2010 sur Canal+ que « la vraie intégration, c’est quand des catholiques appelleront leurs enfants Mohamed ».
Les prénoms renseignent sur la trajectoire dans laquelle les parents souhaitent inscrire leur descendance. Les enfants qui ne sont ni portés ni accompagnés par le regard bienveillant de leurs parents auront à traverser un processus d’intégration culturelle des plus compliqués. Et si d’aventure ces enfants optent plus tard pour l’assimilation, ils devront réussir à surmonter de lourds conflits d’ordre affectif et moral.
Il faut faire la distinction entre le prénom que l’on a soi-même reçu et celui que l’on va choisir de donner à ses enfants. Je ne partage donc pas exactement l’approche d’Éric Zemmour, qui aboutit à enfermer les personnes dans le prénom que leurs parents leur ont donné. D’ailleurs, je lui ai demandé s’il en concluait, comme il l’avait fait pour d’autres, que j’étais moins française que lui. Je pense qu’il a compris que sa théorie, sur ce point, ne tenait pas.

Pour prolonger la question sur le rôle de l’école dans l’intégration, vous évoquez la place des familles dans ce processus d’intégration. Qu’est-ce qui pèche aujourd’hui dans la transmission des valeurs au sein des familles ?
Dès 2000, la réponse à votre question était consignée dans les travaux de trois sociologues. C’était résumé en une phrase : « certains enfants issus de l’immigration échouent à l’école parce qu’ils se sentent tiraillés entre leur culture d’origine et la culture qui leur est inculquée en classe ; l’enfant qu’ils sont dans leur famille s’oppose à l’élève qu’ils doivent être à l’école. » En 2007, le rapport dit Bentolila sur l’école maternelle est remis au ministre de l’Éducation nationale, Xavier Darcos. Il évoque de possibles problèmes de compatibilité culturelle entre l’école et la maison. Problèmes de compatibilité : le mot est lâché. Ajoutez à cela l’idéologie multiculturelle et l’anti-racisme qui n’ont eu de cesse de faire le procès de la France, de la rendre responsable de tous les maux ou presque, de scinder le corps social entre «victimes» et «bourreaux», et vous comprendrez pourquoi l’école n’est plus en situation d’assumer sa mission d’intégration culturelle. À l’impossible, nul n’est tenu.
Il est une vérité qui a également été cachée aux Français, c’est que les Italiens et les Polonais, malgré leur grande proximité culturelle avec les Français, ne se sont pas aussi massivement intégrés qu’on a bien voulu le raconter. Jugez-en par vous-même : selon les travaux des historiens Pierre Milza et Daniel Lefeuvre que j’évoque depuis bien longtemps, seul un Italien sur trois a fait souche en France. Les autres sont repartis. Quant aux Polonais, ils sont 42% à être repartis. Il est humain que des parents puissent éprouver des réticences à ce que leurs enfants leur deviennent dissemblables. Ils comprennent très vite que c’est l’école et le savoir qu’elle transmet qui vont contribuer à leur rendre leurs enfants dissemblables…

Concernant « le rôle que les mères jouent dans l’asservissement de leurs filles », vous évoquez clairement la question du voile. Vous dites « qu’il devient pour les autres femmes une leçon de morale ambulante ». Pensez-vous qu’une libéralisation de la femme soit possible dans ce contexte ? Si oui, par quels moyens ?
Il faut s’en remettre à l’islamologue Abdelwahab Meddeb qui avait apporté son éclairage sur la signification du voile (Le Monde, 27 décembre 2009). Le comportement de ceux qui assimilent le voile à un simple bout de tissu témoigne de leur niveau d’incompétence, ou d’indifférence.
Le comportement des mères est parfaitement rationnel. Il s’agit, pour elles, de maintenir leur propre statut au sein du groupe. Cette volonté surpasse les sentiments qu’elles peuvent éprouver pour leur progéniture. Si vous lisez attentivement les données de l’enquête récente IFOP pour l’Institut Montaigne, vous relèverez les deux points suivants qui vous permettront de saisir la difficulté du sujet. Contrairement à tout ce qui a été vendu aux Français depuis des décennies, les femmes sont plus conservatrices que les hommes ; et l’avenir laisse présager de graves tensions, car la moitié des jeunes de ces populations s’inscrivent dans une rupture avec nos principes républicains. Tant que l’État s’évertuera à sacrifier les principes du peuple français, de nombreux parents de l’immigration ne trouveront pas la force de s’obliger à les respecter. La raison en est inhérente au fonctionnement même du groupe, qui dissuade toute remise en question des fondements de sa propre organisation sociale.


Un passage de votre livre est particulièrement troublant, celui qui traite du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger dont fait partie Najat Vallaud-Belkacem, ministre du gouvernement actuel, nommée par le Roi du Maroc. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?
C’est une instance consultative placée auprès du roi du Maroc. Le dahir (décret) de nomination ne prévoit que deux motifs de perte du statut de membre : « la vacance de siège pour décès ou invalidité corporelle permanente » et « l’atteinte à l’esprit et la lettre du dahir ». Il y est précisé que « les personnalités marocaines connues » ont été choisies pour « leur attachement aux constantes et aux valeurs sacrées de la Nation marocaine (...) ». Ce conseil « a pour attributions d’émettre des avis sur les principales orientations des politiques publiques permettant d’assurer aux Marocains résidant à l’étranger le maintien de liens étroits avec leur identité marocaine et notamment celles relatives à l’enseignement des langues, l’éducation religieuse et l’action culturelle ». Il est également précisé que les membres « doivent assumer les fonctions qui leur sont dévolues avec fidélité, impartialité et dévouement pour la défense des intérêts suprêmes de la Nation marocaine. » En France, Najat Vallaud-Belkacem occupe l’un des postes qui engagent le plus l’avenir de la France, celui qui a la main sur l’élaboration de la politique éducative des futures générations françaises, donc le ministère qui participe le plus à dessiner l’identité du peuple français de demain. Le problème n’est pas celui de Najat Vallaud-Belkacem mais de ceux qui l’ont nommée.
Dans de précédentes publications, j’avais évoqué le cas d’autres personnes – cette fois-ci à droite –occupant de très hautes fonctions politiques qu’elles se vantaient de mettre à profit pour servir les intérêts de leurs pays d’origine dont elles conservent la nationalité. Ce n’est pas admissible. Le problème serait identique s’il s’agissait de franco-allemands, franco-algériens, franco-américains, franco-portugais, franco-sénégalais, franco-israéliens... J’engage les lecteurs à regarder la vidéo vers laquelle je renvoie dans mon livre, d’un entretien daté du 14 mai 1993 entre le roi Hassan II et la journaliste Anne Sinclair. Hassan II y est admirable.

Aujourd’hui, la France fait face à une fracture profonde et inquiétante, alimentée par ces questions d’identités. Pensez-vous qu’il existe des solutions pour réduire cette fracture et espérer une société plus unie qui pourrait « célébrer les valeurs de la République » ? Et quelles sont vos craintes concernant cette décomposition ?
Oui, il existe encore des solutions, et c’est bien pour cette raison que je continue d’écrire. Il faut, comme vous le formulez, travailler à réduire la fracture mais aussi veiller à ne pas l’aggraver. Mon livre « Décomposition française » et le précédent, « Immigration, intégration : le langage de vérité » détaillent un ensemble de réformes qui doivent être menées simultanément. En effet, lorsque des domaines sont étroitement corrélés, toute approche politique qui consiste à agir sur l’un en refusant d’agir sur l’autre est vouée à l’échec. Mes propositions recouvrent un large éventail : l’urgente restauration de la liberté d’expression, car c’est la censure qui nous empêche de briser les chaînes des nouvelles servitudes ; les modalités de restauration du rôle de l’école ; les sources de la violence et comment les tarir ; le changement de la politique migratoire pour la rendre conforme à ce que Georges Marchais – secrétaire national du Parti communiste – demandait dès 1980 ; la refonte du code de la nationalité ; les voies pour fluidifier la représentation politique, dans le but de sauver notre démocratie. Oui, nous pouvons encore agir de mille et une façons que je détaille.
Il faut bien prendre conscience du fait qu’un compte à rebours est désormais enclenché, et qu’un jour il ne sera plus possible d’agir. Le confort de l’inaction d’aujourd’hui pourrait se payer très cher demain. « Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui le regardent sans rien faire ! » (Albert Einstein).

Malika Sorel-Sutter, Décomposition française/ Comment en est-on arrivé là ?, Fayard, Coll. Documents, novembre 2015, 312 pages

(*) Lien du podcast

Lire aussi dans nos interviews franc-tireurs :

Damien Serieyx : l'éditeur iconoclaste des Editions du Toucan

Julia Cagé : "La plupart des médias se sont moqués des électeurs de Donald Trump "

Arash Derambarsh : "Il faut respecter la démocratie suite à l'élection de Donald Trump"

 

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