Jorj A MhayaPar Nicolas Vidal - Né pendant la guerre civile au Liban, Jorj A. Mhaya a découvert le pouvoir précieux du dessin. D’abord peintre, puis caricaturiste, illustrateur de presse, il s’est ensuite épanoui dans la bande dessinée. Aujourd’hui, Jorj A Mhaya fait paraître «Ville Avoisinant la terre» (Edition Denoël Graphic), une histoire puissante, fantasmagorique et sensible exprimée comme une parabole de la condition humaine dans un Beyrouth dévasté et fantasmé. Brillant.

 

Comment s’est fait votre passage de la peinture à la bande dessinée ?
J’ai toujours été attiré par les tableaux qui racontent une histoire. Ou plus précisément par les tableaux qui rendent compte d’une situation. Pour moi, la bande dessinée est la combinaison de multiples situations, du strip de deux cases au roman graphique complet. La BD dispose d’un espace plus vaste que la peinture.

Qu’est ce qui a fondamentalement changé dans la pratique entre ces deux disciplines ?
Dans un tableau, le temps est arrêté, il résume l’action qui précède et qui suit. En bande dessinée, on peut étirer le temps, en faire un langage.

Vous avez été caricaturiste et illustrateur pour la presse mais aussi pour des agences de publicité. Quelles sont les différences de travail et d’approches avec la bande dessinée ?
Le travail pour la presse ou la publicité a ses limites. Ce n’est pas une forme d’art, en fin de compte. Il faut se plier à un certain entourage, autoriser d’autres opinions à influer sur votre travail. C’est chronophage et c’est un exercice d’autocensure. En tant qu’auteur de BD, tout se passe entre ma tête et mes mains, je suis à la fois l’acteur et le spectateur.
Comment la guerre civile a-t-elle nourri votre art et votre dessin dès votre plus jeune âge ?
La guerre civile a injecté de la tension dans le récit, si je peux le formuler ainsi. Des photos de cette époque m’ont fourni une certaine ambiance que j’ai ensuite essayé de transmettre à mon dessin.

Quelles sont vos sources et vos inspirations concernant la bande dessinée? Que lisiez-vous au Liban ?
Enfant, je lisais les illustrés hebdomadaires traduits de l’américain, des comics de super-héros en noir et blanc. Mais pour moi, la presse quotidienne que lisait mon père ressemblait à de la BD. On y voyait chaque jour les mêmes politiciens, avec en Une les mêmes décors urbains ravagés par les voitures piégées ou les bombes, accompagnés de visuels de ces sites en temps de paix. J’y ai toujours pensé comme à de comics pour adultes avec trop de texte.

«Ville avoisinant la terre» met en exergue un trait assumé et extrêmement travaillé. Comment êtes-vous parvenu à évoluer dans votre dessin pour parvenir à cette justesse et maîtrise graphique ?
J’ai toujours aimé les dessins dont l’atmosphère dépend d’une utilisation spécifique de la lumière. J’ai expérimenté beaucoup de techniques picturales, c’est ma passion depuis le plus jeune âge. J’ai passé le plus clair de mon temps à dessiner des personnages, de mémoire ou sur le vif, d’après les journaux et les affiches de cinéma.

Pourquoi avoir fait le choix du noir et du blanc sur ce projet ?
L’histoire me paraissait mieux fonctionner sans couleur. Les banlieues de Beyrouth sont monochromatiques, du blanc au noir. Il n’y subsiste ni arbres ni verdure. On voit encore beaucoup de bâtiments inachevés, des chantiers arrêtés, comme des immeubles fantômes pendant la nuit. C’est partout dans Beyrouth.

Votre dessin est extrêmement réaliste dans l’approche de l’environnement urbain et des personnages. Comment travaillez vous sur ce dessin ?
C’est du réalisme exagéré. Les personnages sont déformés, de même que les décors. Je ne me sers pas de documentation pour mes dessins. J’ai utilisé quelques photos pour comprendre les motifs de l’architecture urbaine libanaise.

Votre personnage central Farid Tawill passe d’une vie bien rangée à une sorte de folie lorsqu’il rentre chez lui et que son immeuble a disparu. Peut-on y voir une situation surnaturelle ou est-ce seulement la vision du personnage qui modifie sa perception des choses  ou est-ce encore une certaine idée de la condition humaine ?
Oui, comme l’exagération du dessin, c’est une idée exagérée de la condition humaine. C’est le rejet par le personnage de sa vie quotidienne ordinaire, encapsulée dans l’immeuble qu’il habite avec sa famille. C’est une forme de désordre. Un désordre qu’il accepte pour en tirer un bénéfice psychologique.

Le personnage de Batman est très intéressant. Il incarne quelque part la figure du Mal. Est-ce le cas ?
Batman est un fondamentaliste, comme beaucoup de chefs des milices libanaises qui jouent aujourd’hui encore un rôle de premier plan dans le gouvernement du pays et disposent d’un nombre considérable de partisans. De son propre point de vue, ses intentions sont bonnes même s’il fait peu de cas des dommages collatéraux. Son rival, l’activiste, a le même agenda, mais depuis la position adverse.

JORJ BANDEAU


Avec ces situations rocambolesques, des personnages étranges et cette atmosphère confuse, est-ce une parabole de la guerre que vous avez souhaité retranscrire ?
Pour être précis, les situations se placent entre deux guerres. Après la fin de la guerre civile libanaise, on s’attendait à un nouveau conflit. C’est d’ailleurs toujours le cas. Le récit est situé avant ou après une guerre, où les tensions et la peur de l’autre sont le moteur principal des personnages.


Qu’incarne Ani la figure féminine de cette bande dessinée dans cette histoire en tant que personnage pour Farid Tawill ?
Elle représente la passion qu’il risque de ne plus jamais connaître de toute sa vie.

Travaillez-vous déjà sur d’autres projets en ce moment ?
Oui, je travaille à l’écriture d’un nouveau roman graphique, un peu différent de VALT, qui confrontera différents évènements politique et sociaux réels à l’indifférence tenace des personnages. Je suis en train de développer le scénario pour trouver le rythme et la tension exacts que cette ville impose à ses habitants.
 

Ville avoisinant la terre
Jork A.Mhaya
Editions Denoël Graphic
88 pages
17,90 euros

( Traduction de l'interview Jean-Luc Fromental / crédit photo DR / Planches Jork A.Mhaya/Denoël Graphic   )

 

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Matthieu Bonhomme : l’autre histoire de Lucky Luke

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