JULIA CAGE Par Nicolas Vidal - Julia Cagé a publié ce jeudi 10 novembre sur le Monde.fr une tribune passionnante concernant « la responsabilité immense de l’entre-soi médiatique dans l’avènement du populisme ». Nous avons souhaité recueillir son avis sur le traitement médiatique de l’élection de Donald Trump par la presse américaine et française ainsi que sur les bouleversements profonds à venir suite à ce résultat inattendu pour les médias, les commentateurs politiques, les "sachants" mais également pour les instituts de sondage.

Julia Cagé, que nous avions déjà reçu pour son livre «Sauver les médias», propose une analyse percutante, tranchante et argumentée sur les ravages de l’entre-soi médiatique qui augmente de façon inquiétante la fracture entre les élites et le peuple.

Est-ce que l'entre soi de l'élite médiatique et politique caractérise aussi l'élite académique ?
Malheureusement oui, cela fait partie du problème, et c'est particulièrement vrai aux Etats-Unis où les salaires des universitaires, en particulier les économistes, les placent aujourd'hui parmi les 1% des Américains les mieux payés. Pour ne prendre qu'un exemple, tout au long de la campagne, les économistes républicains ont petit à petit dit qu'ils ne voteraient pas Trump ; les médias en ont trop rapidement déduit que l'électorat de Trump ne serait pas au rdv. Mais les universitaires républicains sont une élite déconnectée de l'électorat républicain ! Ils vantent le mérite des inégalités et du commerce international alors qu'ils ne connaissent pas la réalité du chômage, de la pauvreté et de la désindustrialisation.

Vous exposez une idée très intéressant sur le fait que « Les médias nous donnent à lire chaque jour la vision du monde qui est la leur ; l’information n’est pas la représentation exacte de la réalité, mais la construction de la réalité par ceux qui la font ». À quoi cela est-il dû à votre avis Julia Cagé ? Une déconnection avec la vie réelle ? Un traitement idéologique de la politique ? Ou les deux ?
Je pense que cela est dû avant tout à une déconnexion avec la vie réelle. Les journalistes annonçaient une victoire de Clinton avec une probabilité de 85% ; c'est de fait le score qu'elle a obtenu à Manhattan et  San Francisco, là où ils travaillent et parfois vivent, mais cela n'est pas à l'image de l'électorat américain.
Je pense qu'il est important de noter que la déconnexion des journalistes est en partie due à la crise économique actuelle que traversent les médias. Aux Etats-Unis, au cours des dernières années, les journaux quotidiens locaux ont fermé les uns après les autres... Oui les médias sont déconnectés de l'électorat blanc de l'Amérique rurale et désindustrialisée, mais c'est en grande partie parce qu'il n'y a plus de journalistes qui travaillent dans ces villes !

 

"Oui les médias sont déconnectés de l'électorat blanc de l'Amérique rurale et désindustrialisée, mais c'est en grande partie parce qu'il n'y a plus de journalistes qui travaillent dans ces villes !"


 
Selon vous, quel est le dénominateur commun entre les élites politiques et les élites médiatiques ?
Il y a deux dimensions. D'une part, les éditorialistes et autres faiseurs d'opinion aux revenus mirobolants ; ils vivent dans une autre réalité, ne veulent pas voir le monde qui les entoure et s'enferment dans une bulle dont il pense qu'elle est à l'image du pays.
D'autre part, il y a les journalistes qui font chaque jour l'actualité. Ils n’appartiennent pas tous, loin de là (la profession se précarise) à l'élite économique. Mais ils se reposent sur les élites politiques. Ces élites politiques, ils les interviewent, les interrogent, les rencontrent, et prennent le pouls du pays auprès d'elles. C'est une manière pour ces journalistes d'être respectables et respectés. Mais ce faisant ils passent à côté de beaucoup (trop) de choses.

Vous évoquez également le salaire de « certains éditorialistes qui voudraient faire la pluie et le beau temps avec des salaires à 5 chiffres. » Selon vous, où est le point de fracture entre ces journalistes et la population ? A-t-on à faire à une opposition de classe sociale avec des individus qui ne se comprennent plus car ils vivent dans des univers diamétralement opposés ?
A nouveau, il ne faut pas généraliser. Oui il y a une opposition de classe sociale si l'on regarde les éditorialistes. Au-delà de ces éditorialistes, beaucoup de journalistes sont aujourd'hui précarisés et l'opposition est davantage en termes de capital humain et social qu'en simples termes de capital économique. Regardez comment la plupart des médias ont traité les électeurs de Donald Trump : en s'en moquant, tout comme ils méprisaient Trump. C'est là où se situe le point de fracture.

 

" Regardez comment la plupart des médias ont traité les électeurs de Donald Trump : en s'en moquant, tout comme ils méprisaient Trump. C'est là où se situe le point de fracture."


 

Pour l’élection de Donald Trump, la journaliste américaine Anna Clark explique cela en partie avec la disparition des journaux locaux aux USA , qui a pu provoquer selon elle un éloignement de presse avec le quotidien des Américains moyens. Accréditez-vous cette thèse pour expliquer en partie la défaite cinglante des médias et des instituts de sondage dans cette élection ?
Oui, c'est justement le point que je faisais plus haut ! Je ne savais pas qu'Anna Clark défendait cette idée mais je suis entièrement d'accord avec elle là-dessus. D'une part, la presse - les journalistes - se sont éloignés de l'Américain moyen. D'autre part, cet éloignement ne fait que renforcer la défiance dans les médias, car l'Américain moyen se rend bien compte à quel point les médias ne parlent plus de lui, ne voient plus le monde comme il le voit. Alors pourquoi lire les journaux ou regarder la télévision ?

Tweet Anna Clark
 

Selon vous, est-ce que les médias participeraient-ils à un déni de démocratie en stigmatisant aux USA les électeurs de Donal Trump et en France, les partisans de Marine Le Pen en imposant une certaine forme de bien-pensance hors de laquelle le champs du débat n’existe pas ?
Je ne sais pas si l'on peut appeler cela un déni de démocratie, mais c'est un déni de réalité et c'est de la désinformation. C'est extrêmement grave, d'autant que les journalistes n'en ont pas conscience. Et si rien n'est fait en France cela risque malheureusement en 2017 de conduire Marie Le Pen tout droit à l'Elysée. Du fait de la méconnaissance plus davantage encore que de la bien-pensance.
 

Pensez-vous qu’une des causes de la crise des médias et de la baisse généralisée des ventes de quotidiens pourraient-elle s’expliquer dans cette fracture avec le citoyen et le lectorat ? Autrement dit est-ce que la tyrannie du mainstream et de l’idéologie dominante mette elle en danger la presse ?
Il y a énormément de facteurs derrière la crise des médias : l'effondrement des revenus publicitaires, les contenus gratuits sur Internet,... Mais vous avez raison, la fracture entre les médias et leurs lecteurs joue également un rôle important, et malheureusement le cercle est vicieux : car du fait de cet effondrement du lectorat et des économies qu'il entraîne, il y a de moins en moins de journaux locaux, de correspondants en province, et donc une déconnexion plus grande...
 

Vous évoquez également le choix des sources des journalistes «  qui ne parlent qu’à un petit nombre d’hommes politiques ou d’experts, quitte à passer à côté de la réalité ». Pouvez-vous nous dire quelques mots à ce sujet ?
Il y a un livre passionnant de trois chercheurs américains, W. Lance Bennett, Regina L. Lawrence et Steven Livingston, When the Press Fails, qui décortique très bien ce phénomène dans le cadre la guerre en Irak. Pourquoi les médias américains ont-ils "cru" pendant de longs mois l'administration Bush quand celle-ci affirmait que l'Irak avait des armes de destruction massive ? Pas parce qu'il n'y avait pas d'experts affirmant le contraire, mais parce que ces experts n'étaient pas considérés comme suffisamment "légitimes", ils ne faisaient pas partie de l'establishment, de ce petit nombre de sources auprès desquelles les journalistes avaient pris l'habitude de se renseigner.
Il y a ceux que les journalistes considèrent comme légitimes, et ceux qui ne le sont pas. Or cette légitimité est auto-renforcée dans les médias : est légitime l'expert ou le politique qui a déjà été l'invité de telle ou telle émission, etc. Cette recherche de la légitimité à tout prix, c'est aussi la raison pour laquelle je pense que les médias ont une part de responsabilité dans l'échec de Sanders face à Clinton.

 

"Cette recherche de la légitimité à tout prix, c'est aussi la raison pour laquelle je pense que les médias ont une part de responsabilité dans l'échec de Sanders face à Hillary Clinton"


 

Peut-on faire un parallèle avec ce qui se passe en France aujourd’hui dans le traitement médiatique de enjeux politiques de demain  ?
Non seulement on peut mais on doit faire un parallèle avec ce qu’il se passe en France aujourd'hui dans le traitement médiatique du FN. J'espère que la victoire de Donald Trump aura le mérite d'entraîner une prise de conscience de l'élite politique, médiatique, et académique.
 

Pour finir, la perte de confiance de la population dans les médias dont vous parlez est édifiante. Quelles seraient les solutions à mettre en place pour que la presse retrouve de la crédibilité auprès des citoyens ?
Il faut réguler la concentration des médias et en particulier en France limiter les prises d'investissement trop importantes d'acteurs extérieurs au secteur. Il faut protéger l'indépendance des journalistes ; ce qui se passe aujourd'hui en France à I-Télé n'est pas digne d'une démocratie, la chaîne devrait être sanctionnée et les journalistes entendus. Il faut enfin penser de nouvelles formes de propriété des médias : redonner la parole aux citoyens aussi en leur donnant accès au capital et à la prise de décision à l'intérieur des médias.


Julia Cagé est l’auteur de Sauver les médias (Editions du Seuil, Paris, 2015). Elle est également professeure d'économie à Sciences Po Paris


Propos receuillis par @nicolasbscnews

 

Lire aussi dans nos interviews :

Arash Derambarsh : "Il faut respecter la démocratie suite à l'élection de Donald Trump"

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