CUSSET Catherine - Par Marc Emile Baronheid - Thomas est aimanté par Proust. Son personnage de prédilection est le baron Charlus, pour qui « l’important dans la vie n’est pas ce qu’on aime, c’est d’aimer ». Quelque chose en lui de La Bruyère.

Thomas est brillant, anticonformiste, décalé. Un astre passionné qui exerce sans trop le vouloir une manière de magistère intellectuel sur  quelques copains. Mais il sera le seul de la bande à ne pas intégrer l’Ecole Normale. En outre, la rivalité amoureuse qui l’oppose à Nicolas, dans la conquête de Sybille, tourne à l’avantage de son meilleur pote. Deux déconvenues que Thomas chasse d’un mouvement agacé, sans prendre garde à la blessure qui s’est invitée sournoisement.
La suite est racontée, en un tutoiement compassionnel, par la sœur de Nicolas. Quelque chose en elle de Catherine Cusset, qui redéploie superbement cet éventail amour/amitié/amitié amoureuse avec lequel la princesse de Galles tentait de chasser les leurres.
Thomas traverse l’Atlantique, bien décidé à empoigner la vie. Le bagage est mince : une connaissance des femmes et du désir. Double source d’égarement, combustible inépuisable du rêve diffracté. Une carrière universitaire prestigieuse se profile.  Des liaisons sentimentales en cascade flattent la désinvolture de Thomas. Mais le monde académique ne se laisse pas amadouer et avec ses amantes, Thomas pèche par  inhabilité apollinarienne. Les échecs professionnels vont alterner avec les déconvenues amoureuses. Orfèvre en procrastination, arpenteur vulnérable de la planète Lithium  le jeune homme est incapable de se relever. L’éblouissante rencontre ultime d’une beauté préraphaélite  n’y changera rien. « Si tu aimes tant Proust, c’est pour son intuition fondamentale : la vie véritable est dans les fragments de temps qui échappent au temps ». Les parties de cache-cache de Thomas avec son beau miroir ont eu raison de ses économies. Il se déleste de ses illusions, comme ces flibustiers qui, croyant tromper les vents, précipitent à la mer leurs derniers canons. Il échouera un peu plus loin que  Crevel, mais bien avant Gary.  
Catherine Cusset  maîtrise madame nostalgie avec l’élégance raffinée de qui maintient le cap contre vents et marées, sur la carte de Tendre. L’amitié perpétuée comme parade ultime à l’amour tué à perpétuité ? Faire allégeance à Scylla après avoir étouffé Charybde…

 

« L’autre qu’on adorait », Catherine Cusset, Gallimard, 20 euros

 

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