lou tavano jazzPar Nicolas Vidal - Lou Tavano n’arrête plus d’occuper la nouvelle scène jazz avec une candeur certaine et une grâce vocale à part. Elle vient de sortir son premier album For you chez le prestigieux label Act Music. Rencontre avec la révélation française du jazz vocal.

Un premier album Jazz chez le prestigieux label Act Music à même pas 30 ans. Quel est votre parcours musical Lou Tavano ?

Grâce à mon père, j’ai commencé la musique très tôt. Il est batteur de rock et je pense qu’il a souffert dans sa carrière musicale de ne pas savoir jouer d’un instrument harmonique. Quand j’ai eu l’âge de 5 ans, en me racontant le plus beau de tous les mensonges, il m’a inscrite au conservatoire pour étudier le piano classique. Car quand j’avais 5 ans, je voulais devenir coiffeuse. Mon père m’a alors raconté que si je voulais être coiffeuse, je devais savoir jouer du piano. Evidemment, je l’ai cru. Je le remercie aujourd’hui car il m’a transmis la passion de la musique. Il n’y avait pas un jour sans qu’on écoute de la musique à fond dans la maison. Pas forcément du jazz. J’ai surtout baigné dans la folk américaine, le blues/rock, le rock et le rhythm & blues. Mais nous avons toujours aimé les mêmes artistes... Les artistes qui en ont dans le ventre. C’était l’émotion brute avant tout. J’ai donc étudié le piano au conservatoire pendant 11 ans. Grâce au piano classique, j’ai développé une vraie passion pour l’interprétation. Je mettais beaucoup de temps à apprendre une pièce mais une fois apprise, je pouvais la jouer pendant des heures et prendre un plaisir fou à l’interpréter. C’est ce qui m’a amenée au chant. Vers 10 ans, j’ai commencé à m’accompagner en chantant. J’ai découvert ma voix. Je n’ai plus jamais arrêté de chanter depuis ce jour. Au fil des années, j’ai abandonné le piano pour me consacrer exclusivement au travail de la voix dans son sens le plus large.  J’ai commencé le théâtre à 15 ans, et après être montée sur les planches pour la première fois, je me suis dit: «Voilà ce que je veux faire : être sur scène. C’était la première fois que je me sentais à ma place, décomplexée, libre. J’ai eu mon premier groupe vers 16 ans qui a confirmé ma première impression. Celle que j’aimais, j’aime et j’aimerais toujours être sur scène.
À 19 ans, j’ai intégré l’American School of Modern Music, où j’ai appris pendant quatre ans à lire des grilles de Jazz, à les entendre et à les jouer, à composer, à arranger... mais c’est aussi là où j’ai rencontré Alexey Asantcheeff, là où tout a commencé.

Souvent, les reprises viennent compléter les compositions. Dans For You, vous avez le choix audacieux de titres originaux. Pourquoi ?

Simplement car j’ai toujours eu du mal à chanter la musique ou les mots des autres. Ou alors il fallait que je les adapte à ma vie, à mon vécu. Quand j’ai rencontré Alexey, il aspirait à la même chose. On a d’abord sorti un premier EP avec 7 titres, standards de Jazz entièrement réarrangés en fonction des mots et de l’histoire qui était racontée mais toujours par rapport à mon vécu. Je suis incapable de chanter un morceau s’il ne me parle pas profondément. Dans «For You», chaque titre évoque un bout de notre vie. C’est une sorte de catharsis. Chaque titre est dédié à quelqu’un. Certains ont été difficiles à «accoucher»car ils me touchent de près.

Quelle est votre histoire avec le Jazz, Lou ?

Je me souviendrais toujours du jour où un ami musicien de mon père m’a entendue pour la 1ère fois chanter alors que j’avais 15 ans. Il a dit à mes parents: «Il faut qu’elle fasse du Jazz, sa voix est faite pour ça !» et je me souviens avoir répondu: « Oh non, pas du Jazz... Le Jazz c’est chiant !» Eh oui, à l’époque j’avais beaucoup d’apriori... Et puis un jour, j’ai découvert Sarah Vaughan, Billie Holiday, Nina Simone et Joni Mitchell et là, coup de foudre total, j’ai commencé à m’intéresser au Jazz et pas qu’au Jazz vocal d’ailleurs. Vers 18 ans, j’ai suivi un an de cours particulier en piano Jazz. Et cela a été une sorte de révélation pour moi surtout lorsqu’on vient du classique. J’ai enfin compris ce que je jouais et à quel point on pouvait être libre aussi dans la musique grâce à l’improvisation, même si cela n’a jamais été mon truc. C’est à ce moment-là que j’ai intégrée l’American School of Modern Music, école de compositions et d’arrangements Jazz.
 
Pouvez-vous nous parler de votre collaboration avec le pianiste Alexey Asantcheeff ?

Alexey, je l’ai rencontré à l’American School. D’ailleurs j’ai une drôle d’anecdote à ce sujet. Nous avions une classe de «répertoire» où nous apprenions un bon nombre de standards de Jazz par an. Nous nous exercions à les jouer ensemble tous instruments confondus. Il y avait dans l’école des «cabines de travail» avec seulement la place de mettre un piano droit et une personne en plus. Alexey était en train de répéter seul dans l’une d’entre elles avant la classe de «répertoire» et moi j’avais vraiment besoin de travailler les morceaux imposés. Alors tape à la porte intimidée en lui disant: «Cela t’embête si je travaille avec toi les morceaux ?» Alexey acquiesce en me disant qu’il travaille sur «Satin Doll» de Duke Ellington. Je commence à chanter. Il a été très surpris. Ce fut notre première rencontre. Depuis ce jour là, nous jouons ensemble et nous sommes ensemble depuis 10 ans !
Très vite, Alexey a voulu m’écrire des arrangements sur-mesure puis des chansons. Il a une vraie «patte» dans ses compositions. Souvent, dans notre processus de création, il ramène la première trame, l’»atmosphère» et ensuite nous terminons le morceau ensemble en écrivant la mélodie et  les paroles. Il faut toujours que l’histoire me parle intimement, je suis très exigeante avec lui, avec nous, et je sais qu’il a bien du mérite de me supporter ! C’est un véritable travail à quatre mains, il est la personne en qui j’ai le plus confiance. A ce jour, je n’envisage pas ma carrière musicale sans lui. «For You», ce n’est pas mon disque c’est notre disque, notre travail.

 


 
Vous chantez en français, en anglais et en russe. Comment appréhendez-vous ces langues différentes sur vos compositions ?

Disons que l’anglais et le français «chantent» différemment. Nous avons choisi l’anglais sur de nombreuses nos compositions comme une évidence. Je m’explique: Alexey est écossais par sa mère et parle anglais depuis qu’il est né. Je dois dire qu’après 10 ans à ses côtés, l’anglais est contagieux ! Je trouve que c’est une langue qui chante naturellement, même seulement quand on la parle d’ailleurs. Aussi, je trouve qu’il est plus facile avec l’anglais de faire visualiser l’auditeur, je trouve l’anglais très précis pour décrire une émotion, un sentiment et plonger à proprement parler l’auditeur dans un tableau. Mais je ne mets pas de côté ma langue maternelle, le français ! Je suis d’ailleurs extrêmement exigeante avec elle, mais je trouve qu’elle chante différemment. Elle est plus linéaire quand on la parle. Ainsi pour la faire chanter, selon moi, il faut travailler sur les allitérations, les jeux de mots, etc. Je la mets tellement sur un piédestal que je n’ose pas assez la chanter. Dans «For You», il n’y a que 2 chansons en français. Peut-être que dans quelques années, je m’autoriserai à en chanter et surtout à en écrire plus. Quant au russe, je ne le chante pas dans le disque, Alexey le parle dans «Petite Pomme», morceau qu’il a écrit pour sa grand-mère paternelle, née entre la Russie et la France. Le choix du russe nous permet de plonger l’auditeur au coeur de l’histoire, celle d’une femme de culture russe «coincée» dans un pays qu’elle ne peut pas appeler «son» pays. Pour dire vrai, peu importe le choix de la langue, pour moi  c’est l’histoire qui prime.
 
Vous déclarez que la technique vocale n’existe pas. Comment être juste dans l’interprétation ?

Je ne dis pas que la technique vocale n’existe pas, bien sûr qu’elle existe, mais pour moi, ce n’est qu’une affaire de sensations. Des sensations à rendre automatiques pour ne surtout pas y penser lorsqu’on est sur scène. Je pense qu’on a la bonne technique vocale lorsque ces sensations sont agréables... Ce que je veux dire c’est que si c’est compliqué de chanter, difficile et ça se fait dans la douleur, pour moi, on est sur le mauvais chemin. La bonne technique vocale, c’est lorsque tout est facile, agréable et comme une sorte de libération. Une fois acquis, on peut enfin se consacrer au principal, soit les mots, l’histoire. Je ne veux surtout pas réfléchir mon chant mais le vivre. Et pour ça j’ai besoin des mots et de visualiser l’histoire. J’essaye de ne pas m’écouter quand je chante car je trouve que c’est comme ça qu’on est faux dans l’interprétation. Quelque part j’essaye de m’oublier quand je chante. Ne pas se regarder faire mais faire.
 
Vous semblez accorder une importance cruciale aux mots. Quel est votre rapport avec eux ?

Les mots sont la base de tout mon travail. Ils sont extrêmement importants pour moi, pour leur sens mais aussi pour leur «son». Le théâtre que j’ai fait plus jeune m’a appris à adorer les avoir en bouche, les mastiquer, prendre mon temps avec eux. Ils ont leur propre musique quelque part. En fonction de la langue, la musique va changer et prendre une différente couleur... Mais aussi leur sens, le sous-texte, tout ce qu’ils peuvent sous-entendre, c’est vraiment le principal pour moi. J’ai besoin de raconter une histoire, qui signifie quelque chose pour moi. Je suis incapable d’ailleurs de rendre intéressante une chanson où le texte est «léger», j’ai besoin de profondeur et d’une part de drame aussi, sans doute due à mes origines italiennes.

A qui aimeriez-vous que cet album s’adresse ? Aux férus de jazz ou à un public plus large ?

À tout le monde !  La musique n’est-elle pas universelle ? Je le souhaite en tout cas, très fort même.
 
Si vous deviez décrire votre univers musical en deux mots, quels seraient-ils ?

Je dirais sincérité et émotion ou alors Storytelling et partage.
 
Préparez-vous déjà un second album ? Si oui, pouvez-vous nous glisser quelques informations à son sujet ?
Il y a déjà quelques titres presque prêts. D’ailleurs, cet été nous allons composer le reste de l’album sur la terre des ancêtres d’Alexey puisque nous partons écrire notre 2ème album en Écosse. Je meurs d’impatience, déjà mille nouvelles histoires me trottent dans la tête. Mais je ne vous en dis pas plus...
 
Pour finir, pourquoi avoir fait le choix de raconter une histoire par chanson ?

Ce n’est pas un choix... C’est un besoin, réellement ! J’aime raconter des histoires tout simplement.
 

LOU TAVANO
FOR YOU
Act Music
www.loutavanomusic.com

 

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