Eugène Green - GallimardPar Nicolas Vidal -  Eugène Green revient avec un nouveau roman qui ne jure en rien avec ces précédents. C’est avec plaisir que nous retrouvons le pourfendeur de la Barbarie, qui nous propose une fiction délicieuse et bien française sur les chamailleries culturelles d’une certaine mondanité, enivrée de postures et d’apparat.

  Eugène Green aime à prendre le contre-pied des idées établies pour nous proposer un roman teinté de dérision, bourré d’humour et servi par une écriture remarquable qui fait qu’il est aujourd’hui un écrivain important de l’écosystème littéraire.

On n'écrit pas impunément un roman de la sorte. Quel a été le point de départ de l'écriture ?
J’avais envie d’écrire quelque chose de plus léger, pour me détendre. J’ai pensé au personnage de Marie-Albane de la Gonnerie, qui paraît dans La reconstruction, et j’ai inventé spontanément son adversaire, Amédée Lucien Astrafolli.

Concernant le personnage d'Amédée Lucien Astrafolli,  vous êtes vous inspiré de personnes réelles en particulier ?
Un roman – c’est vrai du moins pour les miens – est une fiction.  Bien sûr qu’on s’inspire de l’expérience et de l’observation, mais je ne veux surtout pas qu’on lise ce livre comme un « roman à clef ».  D’ailleurs, je suis parfois ahuri quand on propose d’identifier comme « modèle » une personnalité que je n’ai jamais croisée même à travers la lecture.  Disons qu’Astrafolli est un archétype, et il y a donc beaucoup de personnes qu’il pourrait rappeler.

Pourquoi avoir choisi de construire votre roman de façon chronologique en prenant soin de dater chaque chapitre ?
Parmi d’autres choses, pour montrer, à travers une évolution chronologique du monde, que très peu de choses ont changé dans la sphère intellectuelle et culturelle française.  En 2012 on nous propose encore, comme des oppositions et uniques choix possibles, les mêmes qui avaient cours à la fin des années 1960.

Vos deux personnages sont campés avec beaucoup de malice et d'humour. N'y a-t-il pas une volonté de dédramatiser la lutte intellectuelle et féroce que se livrent les deux camps par le biais d'une dérision sous jacente   ?
Ces oppositions ont été présentées comme des choix fondamentaux concernant l’univers entier, tandis qu’il s’agit de batailles sur un mouchoir de poche entre gens qui, en fin de compte, appartiennent au même monde.  Avec beaucoup de sérieux Patrice Nunard qualifie de « Troisième Guerre mondiale »  les premiers conflits entre atticistes et asianistes, et évidemment on peut y voir de ma part une volonté de dérision.  Je trouve qu’il en fait lui-même – involontairement – quand il compare cette situation à une affaire du XVIIe siècle, où tout le Paris mondain se sentait obligé de prendre parti pour l’un ou pour l’autre de deux sonnets, qui étaient par ailleurs d’une insipidité égale.

Quelle est la place de la posture intellectuelle dans ces deux personnages ?
M. Astrafolli apprend, dès son passage à la rue d’Ulm, que pour réussir dans la vie il faut choisir une « marginalité » - en fait une posture - qui vous attache à un groupe puissant.  Leur goût personnel et les hasards de la vie amènent les deux personnages principaux à prendre une posture particulière, qui en fait des opposants, du moins en apparence.

Quelle est la place de la mondanité qui est peut être le point commun de ces deux personnages aux carrefours de leur dimensions intellectuelle respective ?
Aujourd’hui, toute posture intellectuelle ne vaut que dans la mesure où elle trouve un écho dans les « média ».  Mais cet écho dépend souvent des relations mondaines.  Cela était encore plus vrai dans les années 1960 et 1970, avant internet et le triomphe de la télévision, où les « média » les plus influents étaient la presse écrite, très liée aux réseaux de la mondanité.

Ces deux personnages ne sont-ils pas finalement les victimes d'une tartuferie mondaine, se drapant dans la vertu d'une idéologie intellectuelle ?
Ces personnages existent à travers leur adhésion à une idéologie intellectuelle, qui comporte, évidemment, une part d’hypocrisie, mais je ne les qualifierais pas de victimes.  Grâce à leur adhésion, ils obtiennent un statut social élevé, et une aura de vertu morale aux yeux de ceux de leur camp.  Leurs victimes sont ceux qu’ils réduisent au silence, surtout dans les deux cas où ils font front commun : c’est-à-dire, face à une proposition alternative de théâtre, et à la proposition culturelle des jeunes de Sarconnières.

On imagine que vous vous êtes beaucoup amusé à l'écriture de ce roman tant il est bourré d'humour pour lequel on rit souvent ?
Je me suis en effet amusé, et j’espère que le lecteur s’amusera également.  Pourtant, c’est peut-être mon roman le plus noir.

Eugène Green ne serait-il pas en train de tourner en dérision les grandes luttes intellectuelles pour mieux les apprécier ?
Non, je ne les apprécie pas du tout.  Je me suis heurté contre ces gens toute ma vie,  et comme ils s’imaginent représenter de vraies oppositions, et les seules alternatives possibles, mes ennemis dans chaque camp me voient comme un suppôt de l’autre.  Pour les atticistes, je suis un asianiste, et inversement.

Finalement, l'atticisme n'a t-il pas la valeur et la force de celui qui s'en réclame quelque soient les fins pour lesquelles il s'en réclame ?
Je ne pense pas que l’atticisme ait une valeur réelle. C’est une forme de conservatisme qui cherche à conserver seulement les usages de ceux qui s’en réclament.

Enfin, considérez-vous l'atticisme comme un idéal littéraire pour la sauvegarde de la langue ?
Pas du tout. Beaucoup de lecteurs ne comprennent pas l’importance de la troisième partie du roman.  L’idéal pour la sauvegarde de la langue, c’est ce que propose l’Académie des Sensibles, c’est-à-dire les jeunes de Sarconnières. Des gens comme Astrafolli veulent simplement « sauvegarder » leur propre langue, c’est-à-dire, en gros, l’usage de la bourgeoisie de la première moitié du XXe siècle, avec des racines qui ne remontent pas plus loin que le XVIIIe siècle.  Si on veut que le langue vive, il faut qu’on connaisse tout son passé - depuis La chanson de Roland - et qu’on ne refuse pas d’y intégrer de nouveaux éléments vivants, comme le langage montreuillois-subbosquien, qui vient d’ailleurs de la langue des Tsiganes sédentarisés de Montreuil-sous-bois, et dont les racines sont sanscrites.  Mais, comme le dit Julien, il faut les intégrer complètement, en faisant des éléments qui peuvent se conjuguer et s’accorder.  Cela n’a aucun rapport avec les termes anglais (ou la plupart du temps pseudo-anglais) que certaines personnes plaquent sur chaque phrase en croyant faire ainsi remonter leur cote de branchitude.  Ces éléments-là ne sont que du bois mort, comme l’est aussi le « bon usage » des atticistes.

Eugène Green "Les atticistes" - Editions Gallimard

( Photo Eugène Green / Karen Lavot-Bouscarle)

 

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