Olivier Larizza, La querelle des livres - Editions Buchet ChastelPar Nicolas Vidal - BSCNEWS.FR / Olivier Larizza vient de publier « La querelle des livres» chez les Editions Buchet Chastel. En ces temps instables où le livre ne parvient plus à distinguer clairement son avenir,  l’auteur nous donne son sentiment sur « cet enjeu de civilisation»  avec un discours à contre-courant de ce qui se dit et se décrète sur cette question.

L'introduction de votre ouvrage est claire. Vous parlez d'un enjeu de civilisation concernant l'avenir du livre. A votre avis, est-il plus d'ordre économique ou au contraire culturel ?
Je dirais : « les deux, mon colonel ! » Mais pas seulement d’ordre économique et culturel : également d’ordre cognitif, éducatif, écologique, sanitaire et symbolique. C’est pourquoi je parle d’un enjeu de civilisation.


Pouvez-vous nous éclairer sur le choix de votre titre " La querelle des livres " ?  Estimez-vous qu'il y a plusieurs formes de livres ?
J’avais d’abord pensé à « La Bataille des livres », un titre de Jonathan Swift. Ne voulant finalement pas verser dans l’opposition violente (l’image de couverture de mon ouvrage s’en charge pour moi), j’ai opté pour « la querelle », en référence à la querelle des Anciens et des Modernes. Car l’opposition entre les partisans du papier et les inconditionnels du numérique peut recouper une opposition entre tradition et modernité. C’est même un argument dont usent les fanatiques du numérique : dès que vous remettez en cause leur support, ils ripostent par l’argument de l’attitude rétrograde et conservatrice, de la technophobie. C’est ainsi que la réflexion développée dans « La Querelle des livres », pourtant objective et raisonnée, fait souvent l’objet de caricatures sur Internet et d’éloges dans la presse écrite. Il semble difficile de réconcilier les deux camps.

 
Vous déplorez que " le livre n'est plus le lieu privilégié de la rencontre avec l'autre et avec l'ailleurs, ni l'outil premier de la connaissance du monde". Qu'est-ce que le livre est appelé à devenir ou qu'est-il déjà devenu selon vous ?
Il a été déclassé dans ce registre par la télévision et l’Internet. Un symptôme le montrera facilement : quand vous avez un doute, une question, vous n’ouvrez plus une encyclopédie ; vous cliquez sur Google. C’est un réflexe. Auparavant on découvrait l’altérité à travers les livres ; maintenant elle nous est servie sur un plateau par la télé, elle est à portée de clic. Le livre se réduit de plus en plus, surtout s’il est numérique, à un mirage informationnel. Sauf des livres de fond comme « La Querelle », bien entendu… (rires).   

On lit une idée tout à fait dissonante de ce qu'il est convenu de dire aujourd'hui en citant Robert Darnton " Et aujourd'hui, non seulement le livre numérique ne chasse pas le livre imprimé, mais il se peut qu'il le renforce. (...) Les maisons d'édition américaines constatent même que plus on lit de livres sur une liseuse électronique, plus on achète de livres imprimés". Partagez-vous cette analyse ?
Il convient de faire une distinction selon les types d’ouvrages. Nous parlons ici de romans et d’essais. Si le lecteur les a appréciés sous format électronique, ou a commencé de les apprécier, les a flairés en quelque sorte, il aura tendance à acquérir les livres de papier correspondants. Il y a en effet un désir de physicalité que seul assouvit l’objet imprimé. Le fantasme de totalité, dont je reparlerai plus tard, joue aussi à plein. 

    
La première partie de votre ouvrage est dédiée au désir pour le livre et à  "la persistance du désir de l'objet livre". À votre sens, quelle est sa force de résistance face à la lecture sur support numérique ?
Vous mettez sur le même plan deux éléments qui ne sont pas du même ordre : les fantasmes à l’origine du désir de livre d’un côté, la lecture sur support numérique de l’autre. Ce qui est clair, ce que j’essaie de démontrer en tout cas, c’est que la plupart des fantasmes à l’origine du désir de livre ne sont pas transposables au numérique. D’où la persistance du papier. Mais prenons par exemple le cas de l’accessibilité. C’est l’idée d’avoir une bibliothèque de Babel à portée de clic. Voilà un fantasme de toute-puissance qui joue clairement en faveur du numérique. Mais cette accessibilité, avoir accès à tout, de partout et tout de suite, nous empêche de jouir pleinement de ce que nous consommons. Elle créé même une angoisse, l’angoisse du choix devant l’hyper-abondance. Elle émousse enfin notre désir, elle réduit notre appétit.


Quel est aujourd'hui l'état des lieux des forces en présence sur le secteur des tablettes et de leur usage ?
Vaste question. J’y consacre un chapitre entier dans « La Querelle ». D’abord il convient de distinguer entre les tablettes et les liseuses. Les premières sont multitâches, les secondes dédiées à la lecture seule. Puisque vous parlez des tablettes, elles ne peuvent servir pour le moment que pour la lecture d’appoint. En effet, non seulement leur autonomie est très faible, mais leur écran rétro-éclairé gêne la lecture au long cours. Il trouble la concentration alors que le papier la favorise, il excite le cerveau alors que le papier l’apaise. Le temps de traitement d’une information peut s’allonger d’un tiers sur un écran par rapport au papier : l’œil s’affole, et il s’affole d’autant plus que la surface scintille. La balance penche donc nettement en faveur du papier. Mais il y a des différences culturelles. La cyber-littérature décolle en Asie, en partie parce que le découpage de la pensée en pages de livre est une spécificité occidentale. La forme codex s’est imposée chez nous dès les premiers siècles de l’ère chrétienne, quand les Asiatiques continuaient d’utiliser des rouleaux, des livres en paravent ou en papillon. Notre objet livre apparaît comme un produit d’importation moins adapté à leur culture. De plus, la lecture d’idéogrammes s’accommode beaucoup mieux de l’écran que celle de nos caractères alphabétiques. On comprend dès lors que les Japonais ou les Chinois migrent plus facilement vers ces nouveaux supports.  

 
Pouvez-vous nous en dire plus sur " cette supériorité incontestable du livre papier" dont vous parlez dans votre ouvrage ?
Elle est manifeste dans toute une série de domaines. Le papier comble les attentes et les fantasmes généralement bien mieux que le numérique. Impossible de tout développer ici. J’évoquerai simplement l’ergonomie : l’objet livre est organiquement supérieur à la tablette ou à la liseuse (mieux adapté à la lecture, venant dans le prolongement naturel du corps humain, etc.). Il suffit d’analyser les slogans utilisés par les concepteurs des liseuses : ils trahissent leur complexe d’infériorité. Celui du Kindle d’Amazon par exemple : « Quand vous lisez, le livre disparaît entre vos mains ». Un tel slogan vise à briser la relation charnelle, matérielle, que nous avons avec l’objet. Les concepteurs ne savent pas faire mieux que le papier, ils ne savent pas comment concevoir une machine qui soit supérieure au livre imprimé, et dès lors ils s’attachent à amoindrir la relation que nous avons avec lui (« le livre disparaît entre vos mains »).   


Vous mettez en exergue un fantasme important du livre : le fantasme immémorial de postérité et cette fonction de conservation que permet le papier à travers les âges. Pensez-vous que le papier est le seul support qui puisse continuer à transmettre la mémoire, l'Histoire, la pensée ainsi que le patrimoine ?
Nous parlons bien ici de la transmission des textes aux générations futures, donc de leur conservation à très longue échéance. Le papier n’est bien sûr pas le seul support possible, mais c’est de loin le meilleur, le plus fiable. S’agissant de ce que j’appelle « le fantasme de pérennité », le papier bat le numérique à plate couture. Même s’il jaunit et se dégrade avec le temps, il a en effet une durée de vie beaucoup plus importante que tous les supports technologiques. Non seulement ceux-ci tombent en panne, mais ils se périment à la vitesse de l’éclair. Ils deviennent rapidement obsolètes à cause de l’innovation. Mais il y a plus spectaculaire. Savez-vous que si une étoile mourrait à moins de huit mille années-lumière de notre planète, les rayons gamma qu’elle émettrait détruiraient instantanément tous les circuits électroniques de la Terre ? Pas une seule clé USB, pas une seule tablette n’en réchapperaient et toutes les données seraient perdues. Mais les grimoires, eux, se porteraient comme un charme… Alors je vous le donne entre mille : il y a justement une étoile qui se situe dans ce périmètre. Les astronomes l’ont baptisée « l’étoile de la Mort ».   

La globalité d'une oeuvre n'est-elle valable que sur le papier ?
Bien sûr que non. Mais l’esprit envisage mieux ce que le corps voit et touche. L’appropriation intellectuelle d’un texte se fait d’autant mieux que l’on peut palper son étendue et en avoir une perception panoramique. L’écran ne rendant justice qu’aux micro-textes, il ne permet pas une appropriation optimale d’un texte ample. Ce fantasme de totalité s’avère extrêmement puissant, il explique pourquoi les substituts du livre ne l’ont jamais tué, en particulier la presse : les lectrices des feuilletons publiés dans les journaux au XIXe siècle les découpaient et les cousaient de façon à les réunir en volume ; mais quand l’histoire reparaissait ensuite en livre, elles couraient quand même acheter celui-ci !    

Pouvez-vous nous expliquer en quoi " le numérique érode le processus de légitimation " ?
En ce sens qu’il tend à supprimer les intermédiaires qui valident l’édition de textes et certifient, en théorie du moins, la valeur de leur contenu. Avec le numérique, vous pouvez facilement vous autoéditer, vous auto-promouvoir, il n’y a plus de garde-fous ni d’autorité éditoriale qui trie le bon grain de l’ivraie. Ou alors le numérique substitue aux intermédiaires traditionnels des opérateurs qui ne sont pas des professionnels du texte. Si l’on prend par exemple le cas de la publication électronique de littérature proposée par des opérateurs de la téléphonie mobile, comme c’est le cas au Japon, le seul critère de sélection est la popularité immédiate. On sacrifie l’exigence esthétique sur l’autel de la facilité dictée par l’usage et de la visibilité. Mais la publication électronique a ses bons côtés lorsqu’elle permet par exemple de contourner la censure, le politiquement correct, la bien-pensance ou le goût des éditeurs classiques…  


Finalement, cet " enjeu de civilisation" ne cache-t-il pas une désaffection profonde et de plus en plus massive pour la lecture. En somme, n'est-ce pas l'avenir de la lecture qui est menacée plus que l'avenir du livre  ?
Au contraire ! On n’a jamais autant lu dans toute l’histoire de l’humanité. Ce n’est pas le quantitatif qui est en cause, c’est le qualitatif. Le livre numérique ne creuse pas la tombe de la lecture, mais celle d’un certain type de lecture : la lecture assidue, en profondeur et au long cours, que requièrent des œuvres proustiennes ou joyciennes, la lecture littéraire en noir et blanc, qui est tout l’inverse de Facebook. 

 

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