Par Julia Hountou - BSCNEWS.FR / De deux séjours à Tokyo, en 2000 et 2003, Daniel Stucki rapporte un ensemble d’images en couleurs qui s’articulent efficacement pour livrer le « portrait » d’une ville difficile à cerner. Ce projet personnel est né de sa volonté de questionner, d’explorer l’organisation de l’espace et des univers de transit. Ainsi, durant trois mois, il sillonne la ligne ferroviaire circulaire baptisée Yamanote Line, empruntée chaque jour par plusieurs millions de passagers, qui comporte vingt-neuf stations et délimite officieusement le « centre » de la capitale nippone.

Pour Daniel Stucki, la découverte de cette ville consiste d’abord à se défaire des images et idées préconçues (mégapole surpeuplée, transports saturés), se laisser surprendre et observer la cité telle qu’elle se livre et s’expose. Afin de révéler l’envers du décor, de montrer les lieux quasiment déserts, il opère entre cinq et sept heures du matin, en privilégiant de très longs temps de pause. Son itinéraire est marqué par une tonalité grave, qui installe une temporalité d’où l’anecdote est exclue pour laisser place à une forme de trêve silencieuse et de flottement poétique.

C’est sur le mode minutieux de l’enquête, particulièrement ardu tant les autorités de la Japan Railways Company sont circonspectes, que le photographe parvient à inventorier une douzaine de stations aériennes, à l’issue de trois mois de négociations révélatrices du dévouement au clan, au pays, de la hiérarchisation et du collectivisme omniprésents dans la société japonaise. Avant validation, ce projet a nécessité un long travail de présentation et d’explication en compagnie d’un traducteur, à raison d’un rendez-vous par semaine. Pour chaque photographie, Daniel Stucki dut réaliser un plan exact, au centimètre près, en indiquant l’heure précise de la prise de vue, afin d’obtenir son homologation. Sa série photographique restitue l’ambiance pesante du strict encadrement social, « planifié et codifié à l’avance, où la pire menace est l’imprévu ». Ce projet de longue haleine a obligé le photographe à prendre le temps, à l’encontre de l’actuelle fascination pour la vitesse, et à ne pas se laisser piéger par la superficialité d’un compte rendu rapide. L’engagement et la détermination qui fondent son propos imposent autant une pensée qu’une approche visuelle.

Organisés sous forme d’une série très construite, ses clichés cadrés selon le même point de vue frontal et direct relèvent d’une rigueur et d’une exigence manifestes. Avec un sens très sûr de l’espace et de la distance au sujet, ses compositions tirées au cordeau transforment ces paysages urbains en ambiances souvent mystérieuses.
Au Pays du Soleil Levant, dès lors que la lumière opalescente est au rendez-vous, le photographe traque l’infinie variation des vibrations colorées qui ricochent et se reflètent sur les diverses surfaces en métal miroitantes. Minutieusement élaborées, ses images se parent de teintes irisées, à la fois réalistes et surprenantes, déclinées dans des gammes froides et douces qui soulignent la puissance des constructions rectilignes. La clarté naturelle mêlée à l’éclairage ambiant des néons accentue la pureté des formes et des matières, alors révélées par la subtilité rare de délicats camaïeux nacrés.

Attentif aux « petits riens » qui font sens (signalétique, repères sur les quais, marquages au sol…), l’artiste s’attache aux détails significatifs, tour à tour inquiétants ou désopilants de l’espace public (copie du Maneken-Pis vêtu de manière différente en fonction des périodes de l’année, carré de verdure délimité par des imitations en béton de rondins de bois au milieu d’un quai…). Il épingle ainsi les particularités de cet univers aseptisé de métal et de verre.

La trace fantomatique des métros couleur acier rehaussés de bandes vertes électrisent ces stations désertées et figées tout en matérialisent le voyage dans le temps et l’espace. Les trains de la Yamanote Line circonscrivent en effet la ville telle une barrière entre le dedans et le dehors, entre le centre actif, moderne, industrialisé et la périphérie boisée et moins urbanisée. Ils stigmatisent ainsi la frontière entre ces deux pôles.

Pour Daniel Stucki, particulièrement sensible aux transformations de l’environnement, aux flux et réseaux de circulation, cette ligne symbolise les perpétuelles mutations urbaines, où la vie sociale apparaît également fluctuante ; rien n’y est permanent, ni univoque. L’hyperconsommation est tempérée par une culture de la méditation issue du bouddhisme. Et tandis que le capitalisme affiche sa logique de la performance, les comportements individuels revêtent souvent une tonalité rêveuse et indécise, d’où l’impression d’instabilité présente dans cette série photographique. Cultivant les contrastes, le Japon s’enorgueillit en effet de marier harmonieusement modernité et traditions ancestrales.

A travers ses images énigmatiques et silencieuses, Daniel Stucki crée une tension entre un réalisme indéniable et un monde qui bascule presque parfois dans la fiction. Au-delà de son architecture et de ses plans d’aménagement, au-delà de l’isolement qu’elle peut générer, Tokyo est constituée d’un réseau invisible de liens qui unissent les différentes composantes de la société. Avec ce projet à la fois documentaire et spatial, riche d’une intensité psychologique évidente, le regard du photographe nous offre un espace de réflexion sur les manières dont nous appréhendons les notions mouvantes du chez-soi, de la communauté, de l’intérieur et de l’extérieur, des frontières, du rapport au territoire, c’est-à-dire la façon même dont nous nous situons et nous repérons au sein de notre cadre de vie.

Julia Hountou / Historienne de l’art & Pensionnaire à la Villa Médicis en 2009-2010




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