« Chacune de nos lectures laisse une graine qui germe » a écrit Jules Renard et c’est ainsi que pousse celui qui, à l’ombre de son jardin de papier, se prépare à donner ses propres fruits : l’écrivain, bien sûr !
De là, mon envie d’aller à leur rencontre et d’avec eux remonter le temps, le temps d’avant l’écriture, le temps de la première lecture.
par Maïa Brami

 

Premier souvenir littéraire…

Vers 8-9 ans, c’était un livre de poche. Je m’en souviens vraiment bien. J’avais adoré. J’avais lu les cinquante premières pages alors que je ne lisais pratiquement pas à l’époque. C’était sur la Seconde Guerre Mondiale. En rentrant chez moi, je me souviens de l’avoir posé au-dessus de la boîte aux lettres et de l’avoir oublié pendant que je regardais le courrier. Quand je suis redescendu, il n’était plus là. Et l’étrangeté, c’est que, longtemps après, je me suis dit que c’était vraiment un bon livre sans être capable de me rappeler son titre. C’est un souvenir parfait.

Vous n’avez jamais lu de livres pour enfants ?

Petit, j’ai passé des vacances au Brésil. En arrivant, je me souviens avoir dévoré le tome 19 des aventures de Boule et Bill, Boule et Bill Globe Trotter. Pour la première fois, c’était une histoire entière et non des saynètes. Ça a été le plus grand coup de soleil de ma vie ! Depuis, je n’ai pas tellement lu de BD.

Quels sont les romans qui ont marqué votre adolescence ?

Il n’y avait pas de livres à la maison. Et je pense que le fait de ne pas avoir beaucoup lu dans ma jeunesse se ressent dans mon écriture. Je suis tombé très malade à l’âge de 16 ans et j’ai dû rester assez longuement à l’hôpital. J’y ai même vécu des choses assez troublantes, de l’ordre du surnaturel — les clichés qu’on raconte sur la lumière qu’on perçoit au moment de mourir, des divisions de couleurs… — qui m’ont changé à jamais. J’ai acquis une sensibilité différente. Aussi, contrairement à la majorité des gens, j’ai l’impression d’avoir eu deux vies. L’une — enfance et adolescence — jusqu’à ma maladie et l’autre, depuis ma renaissance.

Un livre qui a marqué votre « renaissance »…

Belle du Seigneur m’a changé. Je ne serais rien sans Albert Cohen. C’est un des écrivains qui m’a permis d’accéder à mon univers. Il m’a conduit vers la poésie, les femmes, une certaine forme de jubilation qui est contenue dans ses textes. Après, il y a eu L’illusion Comique de Bernard Franck, Portnoy et son complexe de Philip Roth, La Salle de bains de Jean-Philippe Toussaint — une vraie révélation. Entre les oreilles est aussi nourri de Gombrovitch. Mais lui, par contre, j’ai arrêté de le lire parce qu’il a trop d’influence sur moi. Il est trop calorique, je n’arrive pas à le digérer ! Parfois, quand je lis un livre, une phrase va me rester et réapparaître dans mon texte. Par exemple, j’aime énormément Modiano, il me fascine. Et La Place de l’étoile, son premier roman, commence à peu près comme ça : « C’était le temps où je dilapidais l’héritage de mon oncle Eduardo… ». Or, j’adore l’idée d’écrire sur des gens nantis. Et on la retrouve dans mes deux premiers livres.

Dans une interview, vous avez dit n’avoir que des souvenirs drôles de vos lectures…


Mon plus beau souvenir de fou rire date de quand je lisais Belle du Seigneur. J’étais dans l’avion, de retour de Genève, et lors d’un passage particulièrement pittoresque, je me suis mis à pleurer de rire. Et j’ai dû rassurer les deux petites filles assises à côté de moi qui pensaient que je pleurais vraiment ! À part ça, je trouve que Proust, Céline, Gombrowicz sont drôles. Tous les auteurs que j’apprécie me font rire. Pour moi, c’est une sinon la plus grande force d’un écrivain. Les Démons de Dostoïevski m’ont aussi provoqué quelques bonnes crises de rire. Dans mes romans aussi, j’ai envie de faire rire le lecteur. C’est peut-être le rapport le plus simple, le plus direct aux gens.

Vos personnages entre eux ont aussi des rapports « simples » et « directs »…


Ce serait intéressant de savoir comment naissent les lubies. J’adore que les gens s’adorent tout de suite. C’est un peu enfantin d’ailleurs. Dans Entre les oreilles, les personnages se voient et s’aiment tout de suite d’une manière simple, touchante et innocente. Après avoir rencontré l’Allemand à l’ambassade, le narrateur se souvient que l’homme lui a confié son nom et regrette d’avoir dû le quitter si vite ; car il y voit à retardement ce qui aurait pu être le déclencheur d’une grande amitié. Je pense vraiment qu’à chaque rencontre, il y a une possibilité de s’aimer.

On trouve beaucoup d’associations de couleurs dans vos textes. Pour vous le succès est-il vraiment une « sensation mauve » ?

L’écriture est travaillée comme un motif avec des obsessions. Les couleurs, ainsi que certains personnages, s’imposent à moi et reviennent tout le temps. J’aimerais bien m’en libérer. Mais pour le moment, j’ai envie de me complaire dans une certaine « mono maniaquerie ». En cela, je me sens proche de Modiano dont l’œuvre tourne autour d’un ou deux thèmes lancinants. Ecrire pour moi, c’est presque définir un enclos où l’on se doit de revenir. Il me semble que l’obsession, puisqu’elle est cercle, constitue le seul moyen d’avancer en innovant.

Justement, le cercle se trouve au centre de vos écrits…

Il m’arrive d’être dérangé par la folie de l’histoire. J’aimerais que les choses soient plus liées à moi, plus proches, moins surréelles. Le seul moyen de me calmer alors, c’est de tout imaginer dans un cercle. Il est difficile d’expliquer une sensation, mais je perçois mes romans comme des géométries, des sculptures. En réduisant le roman à un objet, mon esprit arrive à discerner certaines malformations. Parfois, je sens une grosseur quelque part et en visualisant l’objet fantasmé, je peux savoir dans quel chapitre se trouve le problème.

Finalement, vous êtes le fils spirituel de Jean Arp !

Quelquefois, ça me gêne d’être dans le surréel. Ce n’est pas un choix. Mon éditeur pense que ma force est d’arriver à créer des personnages attachants alors qu’ils sont irréels. En fait, je crois que j’aurais du mal à parler directement de moi dans mes écrits. Je me situe à des millions de kilomètres de l’autobiographie. Plus je m’éloigne dans l’imagination, la poésie, le surréel, plus j’ai l’impression d’être loin de moi.

Mais ne trouvez-vous pas que votre univers quasi fantasmagorique pourrait correspondre à votre expérience de la maladie. Immobilisé dans un lit blanc d’hôpital, l’esprit s’égare, fuit une certaine réalité…

Maintenant que vous m’y faites penser. C’est bien possible.

Y a-t-il un livre en particulier que vous aimeriez transmettre à vos enfants ?


J’aurais envie de leur offrir Solal d’Albert Cohen, parce qu’il y a tout dans ce livre : l’amour des femmes, le côté héroïque. Ensuite, probablement, un roman de Milan Kundera.


Propos recueillis par Maïa Brami

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