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Les Romans

Livre: Le fusil de chasse

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Le fusil de chassePar Mélina Hoffmann - Bscnews.fr / « Maintenant que Mère est morte, vous êtes seul à savoir. Et le jour où vous quitterez ce monde, nul être sur cette terre n’imaginera qu’un tel amour ait jamais existé. Jusqu’à présent, je croyais que l’amour était semblable au soleil, éclatant et victorieux, à jamais béni de Dieu et des hommes. Je croyais que l’amour gagnait peu à peu en puissance, tel un cours d’eau limpide qui scintille dans toute sa beauté sous les rayons du soleil, frémissant de mille rides soulevées par le vent et protégé par des rives couvertes d’herbe, d’arbres et de fleurs. Je croyais que c’était cela l’amour. Comment pouvais-je imaginer un amour que le soleil n’illumine pas et qui coule de nulle part à nulle part, profondément encaissé dans la terre, comme une rivière souterraine. »
Ce livre s’ouvre sur un poème éponyme de l’auteur, publié dans la revue Compagnon du Chasseur, éditée par la Société des Chasseurs du Japon. Il y aborde, en prose,  la similitude qu’il a pu observer entre un fusil de chasse et l’isolement d’un être humain. 
Le poème passa plutôt inaperçu au moment de sa publication, jusqu’à ce que l’auteur reçoive, quelques mois plus tard, la lettre de Josuke Misugi, un homme prétendant s’être reconnu dans cette prose en la personne du chasseur solitaire. Pour l’auteur, il s’agit là d’un mélange de pur hasard et du souvenir d’un chasseur croisé dans la montagne quelques temps auparavant. Comme pour attester de son identité et justifier le sentiment d’isolement que ressent le chasseur du poème,  Josuke Misugi  envoie à l’auteur trois lettres qui forment la trame de ce roman. Une démarche peu banale, d’autant que l’homme prie l’auteur de bien vouloir brûler ces lettres après les avoir lues.

Mais après lecture, l’auteur ne peut se résoudre à respecter ce souhait et décide de publier ces lettres dans leur intégralité. Adressées à Josuke Misugi, elles proviennent de trois femmes aux destins jusqu’alors secrètement liés par une histoire d’adultère.
La première est celle de Shoko, la fille de sa maîtresse qui a découvert l’existence de leur relation en lisant le journal de sa mère ; la seconde provient de Midori, sa femme, qui lui annonce sa volonté de divorcer, ne supportant plus l’infidélité de son mari ; la troisième, enfin, est écrite de la main de la maîtresse elle-même, peu de temps avant son suicide. Elle revient sur ces treize années d’amour clandestin. « Je reçois le châtiment mérité par une femme qui, incapable de se contenter d’aimer, a cherché à dérober le bonheur d’être aimée. », écrit-elle dans un dernier souffle.
Trois lettres, trois femmes, trois psychologies, trois visions et ressentis différents d’un seul et même événement : une tragique histoire d’adultère. Toutes expriment à leur manière et avec beaucoup de pudeur leur sentiment de trahison, de mal-être, leur tristesse.
« […] le serpent qui se cache en chacun de nous est une triste chose. Un jour, dans un livre, j’ai rencontré ces mots : « Le chagrin d’être en vie », et, tandis que j’écris cette lettre, j’éprouve ces chagrins que rien ne saurait apaiser. Quelle est donc cette écœurante, cette effroyable, cette triste chose que nous portons au-dedans de nous ? »
Incontournable de la littérature japonaise, cet ouvrage a reçu, en 1950, le Prix Akutagawa - plus prestigieuse récompense littéraire du Japon.
Amour déçu, passionné, interdit, impossible… Si le thème n’a rien d’original, c’est par sa construction et son style que ce bref roman épistolaire se distingue. Des lettres poétiques, intenses et émouvantes, pourtant écrites avec beaucoup de distance, dans une langue très sobre, dénuée de fioritures, dans le plus fidèle style japonais.
Une histoire grave et profonde ;  un court mais magnifique moment de lecture.

Titre: Le fusil de chasse

Auteur : Yasushi Inoué

Editeur : Le Livre de Poche

Du badinage carcéral à l'action politique

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éritable pamphlet éclairé d'un siècle de Lumières aux évènements si sombresVoilà un roman délicieux: un  jeune noble fougueux, Marie-Jean Hérault de Séchelles, aux moeurs légères, délivre plusieurs lettres à la seule femme, Jeanne-Françoise de Sainte-Amaranthe,qu'il ait aimée, quelques jours avant d'être guillotiné.
Véritable confession d'un arriviste passionné au creux d'une période troublée, v.
Et c'est avec un plaisir tout littéraire (Quelle plume vraiment!) que nous laissons Jérôme Garcin nous causer d'Histoire et d'amour, d'Opportunisme et de Terreur, avec élégance et délicatesse.
Marie-Jean qui "cicéronne" jusqu'à la fin de son procès "au lieu que de sauver (sa) peau" , à l'approche de la mort, réalise ses erreurs et évoque les mécanismes de la Révolution avec une gravité étonnamment mêlée d'humour. Amant prétendu de Marie-Antoinette, pur sang ayant participé avec autant d'enthousiasme à la prise de la Bastille qu'à la constitution des droits de l'homme, notre héros n'échappera pas au sort auquel il avait froidement condamné ceux de sa caste.
Avec beaucoup d'ironie mordante, l'énonciateur des lettres nous fait comprendre combien le révolutionnaire plébéien est naturellement porté à haïr à la peau laiteuse et délicate des jeunes hommes de bonnes familles armoriées et combien la jalousie n'a pas été détruite avec le pillage des beaux châteaux. Et puis Hérault sait qu'il a trahi  les membres de sa haute lignée et qu'il est devenu rapidement un objet de méfiance ; aussi, auprès des sans-culottes assoiffés de revanche, avoir la place du traître n'aurait su être pour lui un bon allié!
 

Un texte qui décrit avec une poésie mélancolique adorable la passion amoureuse et brûlante de Marie-Jean auprès de  Jeanne Françoise, une cavalière d'exception, femme libre et brillante contrastant avec la maniabilité de ses condisciples féminines.
Même si la Révolution, "cette pauvre fille échevelée dont (il) aime la sauvagerie, et (qu'il a) épousée par intérêt plus que par amour", " cette  folie, cette effrayante et magnifique machine conçue par des mains anonymes pour fabriquer du progrès" est peut-être la Femme la plus troublante dont parle ce roman.

Enfin, C'était tous les jours tempête est un superbe roman épistolaire qui prouve que si "la belle prose (était ) tombée (un moment) avec la Bastille", certains ont su depuis lui redonner toutes ses lettres de noblesse.

"Il s'en est fallu de peu que, après avoir brillé sous Louis XVI et régné sous Robespierre, charmé la reine et pris la Bastille, je n'accomplisse mon enfantin dessein: passer d'une rive à l'autre sans me retourner et fendre la tempête tête haute. Mais une dernière vague, sournoise et justicière, a noyé mes prétentions à quelques mètres seulement de la berge. je serai un mort de plus, un des derniers, avant le coucher du soleil qui tombe sur la France Moderne." (Jérôme Garcin)

Titre: C'était tous les jours tempête
Auteur: Jérôme Garcin
Editeur: Gallimard /Folio

 

Julie Cadilhac / BSCNEWS.FR

« Un Pied au paradis » de Ron Rash : pour le repos de leurs larmes

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Tout a commencé par une visite au docteur Wolkins. Il a lancé de par dessus son microscope : « Je ne trouve pas un seul spermatozoïde vivant ». Le trajet de retour à la maison est long, triste et silencieux pour le couple Holcombe. La honte. Sur elle, de jamais être femme ; sur lui, Billy, que la polio avait châtré, de pas pouvoir être père.

Depuis cette visite à la ville, il pèse sur la maison « comme un drap mortuaire ». Billy au champ, sa femme à la maison, à préparer les repas. Toujours moins de gestes entre eux, toujours moins d’amour. Et cette « malédiction du sang » qui chaque mois s’écoule comme un ruisseau de malheur corrodant le ciment de leur mariage.
Oui, tout a commencé comme ça, banale histoire d’une triste famille. Mais la tragédie ne s’est jouée que plus tard, s’ouvrant sur un banal fait divers. Un homme a disparu à Jocassee, dans le comté d’Oconee. Holland Winchester. Pas un type bien, c’est le moins qu’on puisse dire. Personne le regretterait, à part sa mère, bien sûr. C’est elle qu’a prévenu de sa disparition.
Le shérif et son adjoint ne s’inquiètent pas, d’autant que le pick-up de Holland est garé à la ferme. Sans doute qu’il cuve son vin dans un coin. Ils le reverront jamais, Holland Winchester. Z’auront beau fouiller, chercher, sonder la rivière et tous les champs alentour, personne le reverra jamais vivant…
« Un pied au paradis » (éditions du Masque) de Ron Rash raconte l’enquête du shérif Alexander pour retrouver Holland Winchester. Rien de plus. Et pourtant, ce livre éclate les lois du genre. Il prouve une fois de plus que le roman noir peut faire acte de littérature quand il est mené par un orfèvre. De roman policier, il devient roman universel, nourri de haine et d’amour et de rancœur et d’espoir… D’humanité aussi. D’humanité.
Le tour de force de Ron Rash n’est pas (que) dans l’écriture. Pourtant, il rend a merveille le « parler de bouseux » de la plupart des habitants du comté d’Oconee. Là-bas, dans ce sud rural des Appalaches, au début des années cinquante, les gens font encore des choses « par méchantise ». Et, le soir venu, ils diront toujours « je m’en vas rentrer ». Parce que, à Jocassee, « à bord de nuit », on craint encore les sorcières...
Mais l’écriture de Ron Rash n’est jamais aussi belle, aussi forte que lorsqu’elle devient minérale, végétale, lorsqu’elle épouse le cours de la rivière à l’eau « aussi profonde que le temps », lorsqu’elle écoute le chant du siffleux, lorsqu’elle éclate comme du petit bois dans le feu, s’assèche comme le maïs qui grille sur pied.

Non, le tour de force de Ron Rash est encore plus puissant que son écriture. Car cette histoire simple de disparition, qui n’est pas sans lien, évidemment, avec la stérilité de Billy Holcombe ; pas sans lien non plus avec les fantômes du passé de Holland Winchester ; et pas sans lien, encore, avec cette vallée qui vit ses dernières semaines, avant d’être engloutie par une retenue d’eau que construit la compagnie d’électricité Carolina Power – cette simple histoire, donc, Ron Rash va nous la raconter cinq fois, par la bouche de cinq protagonistes différents : le shérif, la femme, le mari, le fils et l’adjoint du shérif.
Sous le regard de ces cinq acteurs, les années défileront, le mystère s’épaissira. En même temps, chaque témoignage dessinera la vérité en cercles concentriques de plus en plus serrés. La réalité deviendra incontournable. Mais ses conséquences resteront insaisissables, et tragiques.
« Tout ce qui comptait, c’était ce avec quoi je pourrais vivre » soliloquait le fils dans l’une des scènes  finales si violente d’intensité. Le fils chahuté, menacé par le courant de la rivière en cru tandis que le shérif Alexander tentait de le raisonner : « Laissons les morts enterrer les morts ».
La vallée se noie, certaines vies plongent dans l’oubli. Ou la rédemption. Quand il quittera cet endroit, plus tard, l’adjoint du shérif aura ces mots : « Ici, c’était un coin pour les disparus ».

Texte: Olivier Quelier/ Photo Mark Haskett

Un pied au paradis, de Ron Rash, éditions du Masque, 2009, 262p., 19€

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