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Actualités littérature classique

Honoré de Balzac est né à Tours, le 20 mai 1799. Bachelier en droit à l’âge de 20 ans, il renonce pourtant à la carrière de juriste qui lui tend les bras. Son désir ? Devenir écrivain. Il y emploiera toute son énergie.
C’est en 1820 qu’il commence donc à laisser glisser sa plume pour rédiger ses premières œuvres, s’attaquant d’abord au théâtre et à la Révolution anglaise. Mais le succès n’est pas au rendez-vous. Ses pièces de théâtre, parmi lesquelles Cromwell, ne reçoivent pas l’accueil espéré et ne seront jamais jouées. Mais il en faut plus pour décourager Balzac, qui se met alors à travailler son style en publiant des romans d’aventure qu’il ne signe jamais de son vrai nom. A partir de 1825, il s’essaye à l’édition, puis à l’imprimerie. Deux aventures plus qu’infructueuses puisqu’elles plongent le jeune écrivain dans un endettement qui le poursuivra jusqu’à la fin de sa vie.
Dès 1828, il décide alors de se consacrer exclusivement à l’écriture et publie des articles de presse, avant de rédiger, en 1832, une première version de son ouvrage Le colonel Chabert, alors intitulée La Transaction.
A partir de 1834, il planifie un projet littéraire de grande ampleur, auquel il donnera 6 ans plus tard le nom de La Comédie humaine. A ce projet structuré en trois parties - « scènes de la vie privée », « scènes de la vie de province » et « scènes de la vie parisienne » - viendront plus tard s’ajouter les « scènes de la vie de campagne » et « scènes de la vie militaire ». Il consacrera ensuite plusieurs années à la rédaction de ses œuvres qui, si elles permirent enfin à l’auteur d’accéder au succès, ne lui valurent toutefois jamais une reconnaissance officielle.
Le colonel Chabert est une œuvre à mi-chemin entre la nouvelle et le court roman. C’est en 1844 qu’elle fut publiée sous sa forme définitive et rejoint les scènes de la vie privée de la comédie humaine. Plusieurs personnages du roman feront d’ailleurs leur apparition dans d’autres œuvres de la comédie humaine.
Dans ce récit court et plutôt pessimiste, Balzac décrit avec beaucoup d’amertume la société de son époque, au moment de la Restauration, après la chute de l’Empire Napoléonien.
Il y montre à travers certains personnages, et notamment celui de la comtesse Ferraud, l’égoïsme, l’avidité et les manigances dont étaient alors capables les individus pour leur propre réussite sociale et financière. C’est une société sans cœur qu’il décrit, loin du courage, de la droiture, de la générosité et de la grandeur caractéristiques de la société napoléonienne, dont le colonel Chabert et son ami Vergniaud semblent, dans cet ouvrage, les seuls rescapés.
L’histoire - inspirée de ce que Balzac a appris durant ses études de droit, mais aussi et surtout lors de son apprentissage chez un avoué, puis chez un notaire - est celle de Hyacinthe Chabert, enfant trouvé devenu ensuite colonel dans la garde impériale de Napoléon.
Une histoire qui aurait pu ne pas exister.
En effet, lors de la bataille d’Eylau, menée pendant l’hiver 1807 par Napoléon contre les Russes, le colonel Chabert se fit fendre le crâne par le sabre d’un officier ennemi, avant d’être piétiné par les chevaux des deux régiments, puis déclaré mort et jeté dans la fosse à soldats. Sa mort fut d’ailleurs rapportée en détails dans un ouvrage retraçant l’histoire militaire de la France entre 1792 et 1815. Tout aurait pu s’arrêter là : la mort héroïque d’un brave colonel de la garde de Napoléon. Mais la mort échoue parfois dans son œuvre. Alertée par des gémissements, une jeune femme aida le colonel à sortir, vivant, d’au milieu des morts.
C’est après avoir passé six mois entre la vie et la mort, avoir été considéré comme fou pour prétendre être le « défunt » colonel Chabert, et après deux ans d’emprisonnement pour la même raison, qu’il revint à Paris pour tenter de plaider sa cause. Dix ans après l’annonce de son décès. Il découvre alors que sa femme s’est remariée au comte Ferraud, lequel lui a donné deux enfants. Après avoir été traité de fou par plusieurs hommes de loi, il se rend à l’étude de Mr Derville, avoué auprès du tribunal de première instance du département de la Seine et précédé d’une excellente réputation. Chabert souhaite retrouver ses biens, son rang et sa femme, injustement perdus, et ce malgré les nombreux obstacles qui se dressent sur sa route. Pourtant, après de nombreuses démarches, la malveillance de son ex-femme l’amène finalement à renoncer à ce qui lui revient - et par là même à sa véritable identité - avant de partir se réfugier à l’hospice.
Si Balzac décrit divinement bien les atmosphères, les lieux, les mœurs et les gens qui composent l’histoire, on reste toutefois un peu frustré par la description des faits parfois un peu brève, à l’image du récit - pourtant passionnant - de la mort annoncée du colonel Chabert sur le champ de bataille. La psychologie des personnages n’est pas non plus étudiée en profondeur, notamment pour les personnages de Mme Ferraud et de l’avoué, Mr Derville, qui se révèlent pourtant intéressants et pleins de mystères. 
Néanmoins, les nombreuses références historiques qui ponctuent cette tragédie lui confèrent un univers très réaliste, dominé par une admiration sans borne de Balzac pour Napoléon. Le combat légitime de cet homme survivant, en quête de sa propre identité injustement bafouée par toute la société, est pathétique. Au désespoir succède l’humble espérance qui renaît, puis la résignation et l’abandon devant une quête qui se révèle impossible. La quête bouleversante d’un homme bon et droit, rejeté et condamné à finir ses jours seuls, dans l’ombre de lui-même.
Une œuvre dramatique, qui se lit d’une traite et invite à une profonde réflexion sur la condition humaine et sur ce qui constitue notre identité. Un nom ? Un rang social ? Une fortune ?
Et si, finalement, notre identité ne nous appartenait pas vraiment ?...
Morceau choisi
« Les bords du chapeau qui couvrait le front du vieillard projetaient un sillon noir sur le haut du visage. Cet effet bizarre, quoique naturel, faisait ressortir, par la brusquerie du contraste, les rides blanches, les sinuosités froides, le sentiment décoloré de cette physionomie cadavéreuse. Enfin, l’absence de tout mouvement dans le corps, de toute chaleur dans le regard, s’accordait avec une certaine expression de démence triste, avec les dégradants symptômes par lesquels se caractérise l’idiotisme, pour faire de cette figure je ne sais quoi de funeste qu’aucune parole humaine ne pourrait exprimer. Mais un observateur, et surtout un avoué, aurait trouvé de plus en cet homme foudroyé les signes d’une douleur profonde, les indices d’une misère qui avait dégradé ce visage, comme les gouttes d’eau tombées du ciel sur un beau marbre l’ont à la longue défiguré. »
« Quand je dis ces choses à des avoués, à des hommes de bon sens ; quand je propose, moi, mendiant, de plaider contre un comte et une comtesse ; quand je m’élève, moi, mort, contre un acte de décès, un acte de mariage et des actes de naissance, ils m’éconduisent, suivant leur caractère, soit avec cet air froidement poli que vous savez prendre pour vous débarrasser d’un malheureux, soit brutalement, en gens qui croient rencontrer un intrigant ou un fou. J’ai été enterré sous des morts, mais maintenant je suis enterré sous des vivants, sous des actes, sous des faits, sous la société toute entière, qui veut me faire rentrer sous terre ! »
« Le colonel resta pendant un moment interdit, immobile, regardant sans voir, abîmé dans un désespoir sans bornes. La justice militaire est franche, rapide, elle décide à la turque, et juge presque toujours bien ; cette justice était la seule que connût Chabert. En apercevant le dédale de difficultés où il fallait s’engager, en voyant combien il fallait d’argent pour y voyager, le pauvre soldat reçut un coup mortel dans cette puissance particulière à l’homme et que l’on nomme la volonté. Il lui parut impossible de vivre en plaidant, il fut pour lui mille fois plus simple de rester pauvre, mendiant, de s’engager comme cavalier si quelque régiment voulait de lui. Ses souffrances physiques et morales lui avaient déjà vicié le corps dans quelques-uns des organes les plus importants. Il touchait à l’une de ces maladies pour lesquelles la médecine n’a pas de nom, dont le siège est en quelque sorte mobile comme l’appareil nerveux qui paraît le plus attaqué parmi tous ceux de notre machine, affection qu’il faudrait nommer le spleen du malheur. »
« […] Vous ne pouvez pas savoir jusqu’où va mon mépris pour cette vie extérieure à laquelle tiennent la plupart des hommes. J’ai subitement été pris d’une maladie, le dégoût de l’humanité. Quand je pense que Napoléon est à Sainte-Hélène, tout ici-bas m’est indifférent. Je ne puis plus être soldat, voilà tout mon malheur. Enfin, ajouta-t-il en faisant un geste plein d’enfantillages, il vaut mieux avoir du luxe dans ses sentiments que sur ses habits. Je ne crains, moi, le mépris de personne. »


Le Colonel Chabert, Honoré de Balzac
Mélina Hoffmann
Par BSCNEWS.FR - Madame de Lafayette est née à Paris, en 1634, sous le nom de Marie-Madeleine Pioche De La Vergne. La solide éducation littéraire qu’elle reçoit l’amène à être nommée fille d’honneur de la reine Anne d’Autriche à l’âge de 16 ans. Elle fréquente assidûment les salons précieux, dont La Princesse de Clèves porte inévitablement les marques, l’inspiration, et le vocabulaire.
Puis, son mariage avec le comte de Lafayette la propulse dans la haute noblesse. Elle n’en reste pas moins discrète, et c’est en 1659 que paraît sa première œuvre, la seule qu’elle signera de son nom.

La Princesse de Clèves fut publié de façon anonyme, ce qui ne manqua pas d’attiser les polémiques. Madame de Lafayette n’affirmera jamais publiquement être l’auteur de cet ouvrage, mais elle l’avouera à demi-mots dans une lettre adressée à l’un de ses conseillers.
Il est difficile de dire à quel genre littéraire il appartient. On pourrait parler de « roman » (historique, psychologique, d’amour, d’analyse ?), ou plus encore de « nouvelle » pour le qualifier, mais ce sont les mots « Mémoires » et « histoire » que Mme de Lafayette emploiera pour décrire son œuvre. Quoi qu’il en soit, on ne peut nier la dimension historique qu’il revêt, et qui s’impose tout au long du récit, notamment par plusieurs digressions, rendant sa lecture parfois un peu contraignante. Précisément documenté, le récit est en réalité un mélange habile de différents genres existants, considéré comme un chef-d’œuvre de la préciosité classique.

La galanterie constitue le thème central de ce texte qui dresse un portrait de la haute société, de ses règles de bienséance et de son langage raffiné.
Les intrigues galantes sont nombreuses, le thème de l’apparence est très présent, et l’amour est représenté sous toutes ses formes et à tous ses stades : amour naissant, passionné, désintéressé, idéal, impossible, interdit, non partagé… ; mais toujours il finit mal, teinté de jalousie et d’infidélités.
L’histoire se déroule à la cour du roi Henri II, à la fin de son règne. Mademoiselle de Chartres est une jeune fille de seize ans que sa mère élève avec beaucoup de rigueur. Sur les conseils de cette dernière, elle s’est engagée à un mariage de raison avec M. de Clèves, qui fut immédiatement séduit par elle sans même la connaître et en tomba follement amoureux. Il ne fut d’ailleurs pas le seul à être touché par son incroyable beauté, objet de toutes les conversations à la Cour. Toutefois, M. de Clèves se désole que les sentiments de sa jeune épouse à son égard n’aillent pas au-delà de l’estime, et soient dénués de passion.
Un jour, lors d’un bal au Louvre, Mlle de Chartres rencontre le duc de Nemours, un homme charmant, précédé par sa réputation de Don Juan. Frappé par sa beauté et sa douceur, il s’éprend immédiatement d’elle, au point de renoncer à ses maîtresses ainsi qu’à ses espoirs d’accéder à la Couronne.
Peu à peu, Mlle de Chartres se découvre des sentiments pour cet homme qui semble l’aimer avec force et sincérité. Sa mère, qui est sur le point de mourir, lui conseille vivement de ne pas céder à cette passion qui la ferait tomber au rang des autres femmes et anéantirait sa réputation. Mlle de Chartres, qui se sent seule, perdue, et vulnérable face à ses sentiments, s’interdit de voir M. de Nemours et s’évertue à concentrer son cœur et son esprit sur son mari, en vain. Pourtant, de plus en plus troublée par le duc, elle décide de taire ses sentiments, de dissimuler sa peine derrière le prétexte du deuil de sa mère, et de le fuir le plus souvent en se retirant à la campagne. Si elle ne peut contrôler se sentiments, elle tente de contrôler ses actes au maximum, même si elle se trahit involontairement à certaines occasions.
Son mari ne comprend pas son goût soudain pour la solitude et devient si suspicieux que Mlle de Chartres se voit presque contrainte de lui avouer ses sentiments pour un autre homme – dont elle ne révèle toutefois pas le nom - et sa volonté de s’éloigner de la Cour pour résister à la tentation de trahir. Cet aveu l’effraye, pourtant elle se rassure en estimant qu’il est un témoignage de sa fidélité envers son mari. Mais ce dernier est rapidement en proie à une vive jalousie et est fermement décidé à connaître l’identité de ce rival. Tout le monde rentre à Paris, et une chasse à l’homme commence alors…
Après une première partie assez fastidieuse, dans laquelle l’auteur pose le contexte historique de l’époque à laquelle se déroule le récit, on se laisse transporter sur les eaux tumultueuses de la passion amoureuse qui unit et sépare à la fois Mlle de Chartres et M. de Nemours. Une passion que Mlle de Chartres s’interdira de vivre jusqu’au bout, même après la mort de son mari emporté par le chagrin, et malgré les nombreux témoignages d’affection du duc.
La fatalité de l’amour atteint ici son paroxysme.
 
 
MORCEAUX CHOISIS
 
« Lorsqu’elle arriva, le vidame alla au-devant d’elle. Il fut surpris de la grande beauté de Mlle de Chartres, et il en fut surpris avec raison. La blancheur de son teint et ses cheveux blonds lui donnaient un éclat que l’on n’a jamais vu qu’à elle ; tous ses traits étaient réguliers, et son visage et sa personne étaient plein de grâce et de charmes. […] Il demeura si touché de sa beauté et de l’air modeste qu’il avait remarqué dans ses actions qu’on peut dire qu’il conçut pour elle dès ce moment une passion et une estime extraordinaires. »

« Comment pouviez-vous espérer que je conservasse de la raison ? Vous aviez donc oublié que je vous aimais éperdument et que j’étais votre mari ? L’un des deux peut porter aux extrémités : que ne peuvent point les deux ensemble ? Eh ! Que ne sont-ils point aussi, continua-t-il ; je n’ai que des sentiments violents et incertains dont je ne suis pas le maître. Je ne me trouve plus digne de vous ; vous ne me paraissez plus digne de moi. Je vous adore, je vous hais, je vous offense, je vous demande pardon ; je vous admire, j’ai honte de vous admirer. Enfin, il n’y a plus en moi ni de calme, ni de raison. Je ne sais comment j’ai pu vivre depuis que vous me parlâtes à Coulommier et depuis le jour que vous apprîtes de Mme la dauphine que l’on savait votre aventure ? Je ne saurais démêler par où elle a été sue, ni ce qui se passa entre M. de Nemours et vous sur ce sujet ; vous ne me l’expliquerez jamais et je ne vous demande point de me l’expliquer. Je vous demande seulement de vous souvenir que vous m’avez rendu le plus malheureux homme du monde. »

« Il se mit à repasser toutes les actions de madame de Clèves depuis qu'il en était amoureux ; quelle rigueur honnête et modeste elle avait toujours eue pour lui, quoiqu'elle l'aimât. "Car, enfin, elle m'aime, disait-il ; elle m'aime, je n'en saurais douter ; les plus grands engagements et les plus grandes faveurs ne sont pas des marques si assurées que celles que j'en ai eues. Cependant je suis traité avec la même rigueur que si j'étais haï ; j'ai espéré au temps, je n'en dois plus rien attendre ; je la vois toujours se défendre également contre moi et contre elle-même. Si je n'étais point aimé, je songerais à plaire ; mais je plais, on m'aime, et on me le cache. Que puis-je donc espérer, et quel changement dois-je attendre dans ma destinée ? Quoi ! je serai aimé de la plus aimable personne du monde, et je n'aurai cet excès d'amour que donnent les premières certitudes d'être aimé, que pour mieux sentir la douleur d'être maltraité ! Laissez-moi voir que vous m'aimez, belle princesse, s'écria-t-il, laissez-moi voir vos sentiments ; pourvu que je les connaisse par vous une fois en ma vie, je consens que vous repreniez pour toujours ces rigueurs dont vous m'accablez. Regardez-moi du moins avec ces mêmes yeux dont je vous ai vue cette nuit regarder mon portrait ; pouvez-vous l'avoir regardé avec tant de douceur, et m'avoir fui moi-même si cruellement ? Que craignez-vous ? Pourquoi mon amour vous est-il si redoutable ? Vous m'aimez, vous me le cachez inutilement ; vous-même m'en avez donné des marques involontaires. Je sais mon bonheur ; laissez-m'en jouir, et cessez de me rendre malheureux. Est-il possible, reprenait-il, que je sois aimé de madame de Clèves, et que je sois malheureux ? »
 
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Publié en 1829, à l’aube des 27 ans de Victor Hugo, cet ouvrage est un véritable plaidoyer pour l’abolition de la peine de mort.
A l’époque, les exécutions capitales étaient encore monnaie courante et se déroulaient en public. La guillotine s’installait régulièrement place de la Grève, l’actuelle place de l’Hôtel de ville à Paris, sous les yeux d’une foule curieuse qui se rassemblait inlassablement pour assister aux « spectacles » macabres.
Tout au long de sa vie, Victor Hugo n’a cessé de combattre avec ferveur ce qu’il considère comme de la barbarie, contraire à toute notion d’humanité, dénonçant l’inefficacité du châtiment et contestant le principe d’exemplarité avancé par les partisans de la peine de mort. Tant en sa qualité d’écrivain qu’en celle d’homme politique, ses actions, discours, témoignages et écrits contre ce « crime public », mais également en faveur d’un remaniement complet du système pénal, se sont succédés par-delà les frontières et le découragement.
Traumatisé dès l’enfance par la vision d’un condamné conduit à l’échafaud, c’est suite à une rencontre bouleversante avec la guillotine qu’il se lança dans l’écriture de cette œuvre, dont la modernité - à l’époque de sa publication - lui valut un accueil peu chaleureux. Les critiques acerbes dont elle fit l’objet donnèrent lieu à une parodie, écrite par l’auteur dans une courte préface datée du 28 février 1829. On lui reprochait notamment de n’avoir pas donné à son livre une dimension dramatique ni satisfait la curiosité des lecteurs, par son choix de faire de ce condamné un personnage flou, abstrait, une simple voix à laquelle on ne peut s’attacher, en taisant toutes anecdotes sur son passé, son histoire, jusqu’à son nom, son âge et les raisons de sa condamnation à mort. Seuls quelques indices, ça et là, nous renseignent sur son rang social, et nous apprennent qu’il est le père d’une petite fille de 3 ans, qui par ailleurs ne se souvient plus de lui. Rien de plus.
Et pour cause, le but de Victor Hugo n’était pas d’émouvoir ses lecteurs sur l’histoire romancée et pathétique d’un homme en particulier, ni de leur offrir le même plaisir malsain qui les amène au pied la guillotine lors des exécutions publiques, mais de les sensibiliser sur la question de la peine de mort pour ce qu’elle représente dans l’esprit d’un homme condamné, quel qu’il soit.

Ce court roman est le récit d’un homme qui s’apprête à mourir et qui nous livre, depuis son cachot, ses états d’âmes et l’insupportable attente depuis le début de son procès jusqu’à sa rencontre avec le tranchant de la guillotine. Il espère ainsi susciter, par ses écrits, une prise de conscience collective permettant d’aboutir à l’abolition de la peine capitale.
C’est donc à la manière d’un long monologue intérieur qu’il décrit l’omniprésence de sa condamnation, privant non seulement son corps, mais aussi son esprit, de liberté. Par de nombreuses et précises descriptions, il nous fait partager la façon dont il perçoit les choses, les gens, les lieux qui l’entourent. Il recourt d’ailleurs assez fréquemment à la personnification lorsqu’il s’agit, notamment, de parler de la peine de mort ou de la prison.
Il décrit la pratique cruelle et avilissante du ferrage, qui consistait à relier entre eux les forçats par des colliers de métal lors des déplacements, raconte l’indélicatesse des geôliers et gardiens qui parlent parfois de lui comme on parle d’une chose… Il confie l’angoisse, les minces lueurs d’espoir qui s’évanouissent les unes après les autres, l’abattement, les rêves d’évasion, l’amertume, mais aussi la panique à l’arrivée du jour J et le désir de se repentir de son crime.
Il dénonce la curiosité morbide et pernicieuse d’une foule fascinée par le spectacle de la mort, des « spectateurs avides et cruels » ainsi qu’il les décrit.
Il raconte son transfert à la Conciergerie, où les condamnés à mort passaient la dernière nuit précédant leur exécution ; la venue du prêtre au matin de sa mort, et son discours qu’il a refusé d’entendre… Puis le récit s’arrête pour laisser la mort prendre le relais.

Ce n’est que trois ans après sa sortie que Victor Hugo complètera son livre par une longue préface argumentaire, aussi intéressante et instructive que l’œuvre en elle-même, dans laquelle il expliquera les motivations qui l’ont conduit à écrire ce roman. Il y décrira également quelques scènes d’exécution particulièrement atroces, qui ont de quoi glacer le sang.
Le souhait de Victor Hugo, partagé par nombre d’hommes et de femmes, s’est réalisé… un siècle après sa mort. Le 9 octobre 1981, la peine de mort a été abolie en France.

Morceaux choisis


« Condamné à mort !
Voilà cinq semaines que j’habite avec cette pensée, toujours seul avec elle, toujours glacé de sa présence, toujours courbé sous son poids !
Autrefois, car il me semble qu’il y a plutôt des années que des semaines, j’étais un homme comme un autre homme. Chaque jour, chaque heure, chaque minute avait son idée. Mon esprit, jeune et riche, était plein de fantaisies. Il s’amusait à me les dérouler les unes après les autres, sans ordre et sans fin, brodant d’inépuisables arabesques cette rude et mince étoffe de la vie. […] Je pouvais penser à ce que je voulais, j’étais libre.
Maintenant, je suis captif. Mon corps est aux fers dans un cachot, mon esprit est en prison dans une idée. Une horrible, une sanglante, une implacable idée ! Je n’ai plus qu’une pensée, qu’une conviction, qu’une certitude : condamné à mort ! »


« Ce journal de mes souffrances, heure par heure, minute par minute, supplice par supplice, si j’ai la force de le mener jusqu’au moment où il me sera physiquement impossible de continuer, cette histoire, nécessairement inachevée, mais aussi complète que possible, de mes sensations, ne portera-t-elle point avec elle un grand et profond enseignement ? N’y aurait-il pas dans ce procès-verbal de la pensée agonisante, dans cette progression toujours croissante de douleurs, dans cette espèce d’autopsie intellectuelle d’un condamné, plus d’une leçon pour ceux qui la condamnent ? Peut-être cette lecture leur rendra-t-elle la main moins légère, quand il s’agira quelque autre fois de jeter une tête qui pense, une tête d’homme, dans ce qu’ils appellent la balance de la justice ? Peut-être n’ont-ils jamais réfléchi, les malheureux, à cette lente succession de tortures que renferme la formule expéditive d’un arrêt de mort ? Se sont-ils jamais seulement arrêtés à cette idée poignante que dans l’homme qu’ils retranchent il y a une intelligence, une intelligence qui avait compté sur la vie, une âme qui ne s’est point disposée pour la mort ? Non. Ils ne voient dans tout cela que la chute verticale d’un couteau triangulaire, et pensent sans doute que, pour le condamné, il n’y a rien avant, rien après. »


« Tout est prison autour de moi ; je retrouve la prison sous toutes les formes, sous la forme humaine comme sous la forme de grille ou de verrou. Ce mur, c’est de la prison en pierre ; cette porte, c’est de la prison en bois ; ces guichetiers, c’est de la prison en chair et en os. La prison est une espèce d’être horrible, complet, indivisible, moitié maison, moitié homme. Je suis sa proie ; elle me couvre, elle m’enlace de tous ses replis. Elle m’enferme dans ses murailles de granit, me cadenasse sous ses serrures de fer, et me surveille avec ses yeux de geôlier. »

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