Retrouvez les Grandes Interviews du BSC NEWS.  Les interviews fouillées des personnalités de la culture sont à retrouver dans cette rubrique culturelle.

 

 

 

Propos Marc-Emile Baronheid - BSCNEWS.FR / Catherine Millet  est l’incarnation du grand écart.  D’un côté, l’auteur de « La vie sexuelle de Catherine M. », un million d’exemplaires vendus en français et un million trois cent mille pour les traductions. De l’autre, l’âme et la rédactrice en chef d’ art press, revue d’art contemporain à l’ autorité intellectuelle pointue, sur l’empire de laquelle le soleil ne se couche jamais. Un livre d’entretiens, un volume d’articles et préfaces éclairent une personnalité majeure.

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Arnoo Patrice LeconteInterview de Patrice Leconte/ Propos recueillis par Julie Cadilhac - Bscnews.fr/ Illustrations Arnaud Taeron/Photos: Alexis Bonnaire/  Parrain du festival breton des Passeurs de Lumière 2011, Patrice Leconte nous a confié les secrets de réalisation de son film Dogora, le plaisir simple et enivrant de tourner "Voir la mer", son dernier long-métrage pour lequel il a reçu le Swann d'or du meilleur réalisateur au festival de Cabourg en 2011, et son amusement à concocter une adaptation animée du roman de Jean Teulé, le magasin des suicides, devenu un incontournable en librairie.

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Thomas Fersen : un artiste authentiquePropos recueillis par Julie Cadilhac - BSCNEWS.FR / Un jour de mauvais temps atypique, dehors un vent à décorner les boeufs, dedans un enregistreur qui ne me disait rien qui vaille, armée de mon rire fébrile de stentor et d'un stylo de fortune, j'ai croisé l'élégance. Ni tout à fait abeille, ni tout à fait moucheron mais picorant mes phrases de notes chantantes montpelliéraines, j'ai interviewé Thomas Fersen. Et, comme lorsqu'on se livre au jeu risqué de la confrontation de son imagination au réel, admirative au plus haut point du travail de l'artiste, j'avoue avoir eu peur d'être déçue. Que Thomas Fersen soit un chanteur abonné à l'école buissonnière de la chanson française plus par pédanterie que par goût. Qu'il soit cigale à la scène et fourmi à l'interview, lièvre à la guitare et tortue à la répartie, bref que cette interview ne soit pas la pièce des grands jours que j'espérais....

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Mathias MalzieuInterview de Mathias Malzieu/ Propos recueillis par Julie Cadilhac- Bscnews.fr/Quels ponts plus ou moins visibles, plus ou moins conscients, existent-ils entre les oeuvres d'un même auteur? Ces fils tissés au sein des personnages, des situations, sont les empreintes indicibles d'une écriture qui séduisent les lecteurs fidèles. Jack. Tom Cloudman. Deux personnages aussi touchants qu'atypiques, nés de l'imagination florissante de Mathias Malzieu, dans La mécanique du coeur et Métamorphose en bord de ciel, ne manquent pas de "différences convergentes" qui méritaient d'être débattues. L'occasion aussi de discuter justement autour de son dernier roman, Métamorphose en bord de ciel, qui nous entraîne dans une aventure médico-onirique surprenante où une femmoizelle, offre à un de ses malades, grignoté de l'intérieur par une betterave coriace, une possibilité de guérison. Un pacte faustien où le diable a un sourire d'ange, des jambes délicieusement sexy et couvre le monde de douces plumes carmin. Comme un enfant à la veillée, on se laisse emporter dans un monde où les enfants-lune apprennent à redevenir des enfants, où les enterrements ont des airs de carnaval et où la fantaisie est la seule reine contre laquelle la Faucheuse ne peut rien. Si le chanteur du groupe rock français Dionysos met en lumière des personnages sensibles et écorchés, on sent pourtant battre la vie dans chaque ligne de ses récits. Tom Cloudman, pourtant condamné onomastiquement à disparaître dans les nuages, est une figure de résistance à la maladie qui réchauffe le coeur. Rencontre avec une plume singulière, une imagination séduisante et un être fort sympathique.

" J"ai besoin de fantasmer les choses. Mon document, c'est le souvenir"(Mathias Malzieu)

Tom Couldman est une figure fantasmée de vous-même, amateur de sensations fortes ( longboard, saut à l'élastique)?
Tous les personnages que l'on écrit, en livres ou en chansons, sont toujours une part d' autobiographie émotionnelle. Même si je ne raconte pas ma vie au sens propre avec ce personnage-là, dans ce qu'il ressent il y a une projection, une exagération de mes peurs, de mes rêves, de mes envies.

Dans quel genre classeriez-vous vos écrits...plutôt contes ou romans fantastiques?
Maintenant qu'il fait nuit sur toiJe ne sais pas trop..c'est votre travail à vous de classer, non? ( rires) Le mien, c'est d'écrire quelque chose et je ne me dis jamais par exemple " je vais faire un conte pour grands enfants!". J'essaie juste de trouver la forme qui exprimera le mieux ce que j'ai à donner, à partager et il y aurait un peu de cynisme, il me semble, à vouloir trop cloisonner de ma part. Après quand on définit mes histoires de "contes pour grands enfants" , je suis assez d'accord mais mon idée de départ, c'est de raconter une histoire qui fait un petit peur et qui fait rêver mais qui, pour cela, doit aussi être connectée à une certaine forme de réalité.

Métamorphose en bord de ciel semble répondre à la mécanique du coeur lorsque Georges Méliès explique à Jack " Si tu as peur de te faire mal, tu augmentes les chances, justement, de te faire mal. Regarde les funambules, tu crois qu'ils pensent au fait qu'ils vont peut-être tomber lorsqu'ils marchent sur la corde raide" [...] Si tu passes ta vie à faire attention de ne rien te casser, tu vas terriblement t'ennuyer, tu sais"... on pense à Tom qui, lui, ne ménage pas ses expériences périlleuses et n'a pas peur des bleus. Jack représente la prudence, Tom incarne la folie?
Inconsciemment forcément, il y a toujours des obsessions qui reviennent, de chanson en chanson, de livre en livre....après, selon l'humeur et ses lectures du moment, ça prend une forme différente mais on raconte toujours plus ou moins la même histoire finalement. Ce n'est pas du tout une fatalité, je pense qu'on sculpte de mieux en mieux la matière première que l'on a pour lui donner meilleure forme, meilleur goût; on peut cuisiner des centaines de fois les spaguettis bolognaises et s'améliorer. Par contre, consciemment, par exemple, je fais revenir le personnage de Giant Jack dans Métamorphose en bord de ciel en grand-père d'Endorphine mais c'est un fait de récit. Dans la sensation et la caractérisation des personnages, ce n'est pas fait exprès. D'ailleurs, s'il y a du Méliès dans Tom Cloudman, il y a du Jack aussi. Si Jack n'est pas un casse-cou aussi systématique que Tom Cloudman, c'est peut-être simplement parce qu'il a encore quelque chose à gagner; il a un coeur qu'il peut mettre en danger, il est très jeune, il est en train de tomber amoureux mais il n'est pas au pied du mur. Tom Cloudman, c'est un peu Jack plus tard et il n'a plus rien à perdre d'où ses choix plus radicaux. Ces personnages sont très très proches car ils sont passionnés, fragiles et qu'ils ont besoin de se fabriquer leur propre réalité pour arriver à supporter la réalité.

La mécanique du coeurIl y a dans cette mécanique du coeur, la même idée terrible du paradoxe amoureux que dans La peau de chagrin de Balzac: l'amour tue car il est fait de désirs à assouvir...Il semble y avoir dans la vision de l'amour une évolution dans Métamorphose en bord de ciel: si l'amour peut tuer Jack, elle sauve Tom...
C'est une façon de sauver...ce n'est pas aussi catégorique que cela. Tom est transformé en oiseau mais il a perdu une part de son humanité, sa mémoire et sa parole. Alors ça lui convient parce que ça flatte une partie de sa personnalité et que ça le sauve de la mort absolue; il devient un oiseau et quelque chose en lui reste. Mais, d'une certaine manière, ça le tue aussi parce que, peut-être, que s'il s'était juste voué aux traitements au sein de la journée et de la doctoresse au sens médical du terme- il y a des gens qui guérissent de cancer même quand on leur dit que c'est incurable - il aurait pu rester un homme...sauf que c'est un personnage extrême qui ne supporte pas l'hôpital; son choix c'est donc l'aventure qui est presque vitale pour lui. Ce serait donc un peu rapide de dire que ce coup-ci l'amour sauve.

La fragilité de la vie et de l'enveloppe charnelle semble un thème récurrent: tendance à l'hypocondrie de l'auteur? Ces deux livres sont des pied de nez à la mort?
Je ne sais pas s'il y a de l'hypocondrie, peut-être un peu. Dans la vie, je ne suis pas quelqu'un de souvent malade et qui fait gaffe au moindre symptôme etc mais par contre la maladie me fait peur dans le sens où, comme le personnage, elle pourrait m'immobiliser, m'empêcher de faire tout ce que j'ai envie de vivre et d'apprendre. En ce sens-là, donc oui...et pied de nez à la mort, tout à fait. Tous les livres, tout acte créatif sont un pied de nez à la mort parce que c'est une façon de ralentir le temps, de fixer quelque chose et c'est travailler à de l'impalpable donc contourner la mort à chaque fois.

La métamorphose est d'abord un thème antique décliné notamment par Ovide mais aussi dans la nouvelle de FranzMétamorphose en bord de ciel Kafka où Grégoire Samsa se transforme en un monstrueux insecte....Aviez-vous lu certaines de ces histoires? vous ont-elles directement inspiré?
Kafka, je l'avais lu il y a très longtemps...peut-être que ce sont des réminiscences. On me parle beaucoup de L'écume des jours aussi pour ce livre-là...par contre c'est vrai que, lorsque j'ai fait des recherches pour ce bouquin, je me suis replongé un peu dans Ovide. Ovide, c'est le côté mythologique qui m'intéressait et qu'il m'amusait de détourner. En même temps, lorsque j'écris, je ne veux pas trop me documenter. J'aime prendre plaisir à lire des choses qui infusent en moi ou pas. Pour La mécanique du coeur, je suis allé à Edimbourg mais je n'ai pas eu besoin d'y retourner pour prendre des notes etc...je ne fais pas de recherches documentaires. J'ai besoin de fantasmer les choses. Mon document, c'est le souvenir. Même s'il est transformé par un fantasme, ce n'est pas grave et même au contraire, ça me permet de styliser mes personnages et les endroits dans lesquels je les fais évoluer.

L'existence de ce bord de ciel aux possibilités oniriques infinies joue sur l'ambiguïté...le lecteur ne sait pas vraiment si ce monde existe ou pas...
Exactement. Dans mon premier roman ( Maintenant qu'il fait tout le temps nuit sur toi), on commence vraiment dans le réel de manière assez dure avec un deuil et il y a l'apparition du surnaturel qui arrive de manière brutale avec un géant de 4m50 qui débarque et là, clairement, ça existe peut-être dans la tête des personnages mais on distingue, d'un côté le réel ,d'un autre côté un autre monde: c'est très cloisonné. Dans La mécanique du coeur, on part sur une logique de conte. D'entrée de jeu, il y a des faits surnaturels: des oiseaux gelés tombent du ciel (même s'il y a eu , depuis, en Arkansas, des oiseaux dans une tempête qui sont tombés du ciel , en vrai!), on met une horloge à coucou à la place du coeur du personnage principal. On se reconnecte à une forme de réalité presque sociale quand on arrive dans le cabinet de Madeleine avec tous ses patients et on retourne dans le réel comme ça. Sur Métamorphose en bord de ciel, je voulais travailler sur cette limite fragile entre le réel et le fantastique mais de manière différente. Je voulais que ça commence dans le réel: même si le personnage est un peu surréaliste, ça pourrait exister quelqu'un qui serait le plus mauvais cascadeur du monde qui partirait en tournée dans un cercueil à roulettes, ce serait étrange mais pas impossible. L'arrivée du surnaturel, je souhaitais qu'elle se fasse de manière ambigüe; je voulais qu'on se demande :est-ce que c'est lui qui le pense ou est-ce que ça existe vraiment? et qu'on puisse aborder le texte des deux côtés pour que l'imaginaire et la réalité ne fassent plus qu'un et qu'on accepte tout ce qui se passe sans se dire: ça c'est le réel, ça c'est l'imaginaire. En même temps, au moment de l'écriture, moi en tant qu'auteur j'y crois.... qu'il y a la volière et à cette fille qui se transforme en oiseau mais j'aime l'idée qu'il y ait l'ambigüité.

Ce récit suscite, par de nombreux aspects, une réflexion mystique. Vous abordez notamment la notion de réincarnation. Tom Cloudman se demande si, en devenant oiseau, son cerveau va rapetisser: sa réincarnation nécessite le sacrifice de sa condition d'humain qui pense....
A partir du moment où le personnage accepte sa métamorphose, il va y avoir des conséquences. Il passe un pacte faustien avec cette femmoizelle- et un peu avec lui-même aussi -et il y a l'enjeu de son humanité qui se joue alors. Forcément, il y a toujours des petits lignes dans le contrat qui déplaisent mais ce qui fait l'intérêt d'un récit, c'est qu'il y ait une forme de combat car même si l'on raconte des choses un peu fantastiques ou fantasmées, on parle de la vie et dans la vie, à chaque fois qu'on prend une décision, on perd quelque chose en prenant autre chose. Depuis notre naissance, on perd des choses mais on apprend aussi. Un livre doit être le reflet de cette réalité avec toutes les belles choses que l'on peut trouver à l'intérieur, ça n'est pas un constat de fatalité, c'est juste l'ordre des choses. On grandit, on vieillit, on perd l'innocence, on perd la forme alors c'est à nous, après, de se bagarrer pour gagner d'autres choses.

Dans des Fleurs pour Algernon de Daniel Keyes, un personnage aussi se voit confronter à perdre ses facultés mentales comme Cloudman: Charlie Gordon, arriéré mental et une souris, subissent une expérience génétique et deviennent des génies jusqu'au jour où Charlie voit la souris décliner et se voit condamné à retrouver cette débilité mentale des débuts...

C'est un bouquin qui m'a beaucoup plu. La différence avec Tom Cloudman c'est que Charlie Gordon a déjà été arriéré mental. C'est comme si Tom Cloudman avait déjà été oiseau et qu'il savait que lorsqu'il était oiseau, il pouvait voler, il était libre etc mais que, par contre, il ne se rappelait plus de rien, il ne savait plus parler et qu'il ne reconnaissait plus personne...et qu'à un moment donné, il était devenu humain et qu'il fallait maintenant qu'il redevienne un oiseau. Là, on serait dans une logique à la Algernon. Mon personnage est étrange et humain, il a des rêves un petit peu trop hauts pour lui ce qui fait qu'il lui arrive des conneries mais il est dans l'inconnu donc il a plus un rapport à l'inconnu , à l'aventure qu'un " Oh putain, c'est ça, il faut que j'y retourne et je n'ai plus le choix" comme pour Charlie Gordon.

C'est aussi un livre qui fait l'apologie de l'instinct animal qui sommeille à l'homme...ce qui le sauve, c'est cet instinctif besoin de survie qui lui fait décrocher son cathéter, l'incite à refuser le milieu médical aseptisé etc...

Tout à fait. Pour moi, on perd beaucoup trop ça dans nos sociétés actuelles...tout est une question de dosage, évidemment, je ne dis pas qu'il faut qu'on retourne à l'état sauvage et que l'on aille courir tout nu dans la forêt mais je pense qu'on pourrait vivre mieux un peu plus en phase avec nous-mêmes, sans prétendre donner de leçon à qui que ce soit. Je ne dirais pas qu'il faut se laisser aller à ses instincts animaux puisque sa propre liberté s'arrête là où commence celle de l'Autre mais être conscient qu'on a une part très animale en nous et ne pas la confiner, l'éteindre et ne jamais l'utiliser. Il y a plein de lieux où peuvent s'exprimer ces parts animales ou enfantines qui s'appellent la création, le sport, le voyage, les rencontres...et moi, j'ai besoin de libérer cette part animale qui est très très forte.

Parlez-nous de cet enfant lune, l'ami complice de Tom Cloudman...

J'aimais bien l'idée que tous mes personnages se transforment. Au début, cet enfant-lune a sa maladie et un comportement d'adulte, même s'il a des petits rêves et qu'il voit Cloudman comme un super-héros. Il est presque plus responsable que Tom Cloudman mais à la fin, en se métamorphosant en Tom Cloudman ,il se reconnecte à ses rêves d'enfant malgré la maturité obligatoire que lui donne sa maladie. Il y a un personnage qui évolue de la même façon, c'est Pauline qui, au début, est à la limite de la caricature de la vieille infirmière aigrie, fan de sudokus et de séries télévisées, et qui, finalement, a aussi sa part d'enfance et d'animalité qui s'exprime au fur et à mesure. J'aime bien l'idée que mes personnages évoluent. Cloudman, celui qui est rigolo, l'aventurier déglingué qui n'arrête pas de se casser la gueule, termine dans une phase quasi mystique, Pauline de chiante devient extra rock'n roll , Endorphine passe de l'infirmière au rôle de mère en passant par le fantasme féminin...

S'envoler, à la fin, c'est aussi quitter le nid douillet et protecteur d'Endorphine...qui est à la fois une maîtresse, la mère de de son futur enfant et une mère pour Tom Cloudman, non?
Pour moi, dans une vraie histoire d'amour - je ne parle pas d'un coup de foudre ou d'une passade- dans une histoire qui se construit, on passe par tous les rôles. Après , évidemment, c'est toujours une question de dosage mais la femme, l'amoureuse, c'est aussi la meilleure amie, la mère ( la mère de l'enfant mais aussi sa propre mère) etc.... comme l'homme doit avoir une dimension un peu paternelle aussi, mais en même temps complètement enfantine pour rester sexy aussi..les choses doivent bouger. Plus il y a du composite dans les livres et dans la vraie vie , mieux c'est pour moi. Les gens qui sont caractérisés dans une seule boîte me font très peur parce qu'ils sont très carrés et les exécutants me font très peur, ceux qui sont systématiquement d'accord pour faire ce que dit l'autorité au dessus tout le temps et ....sans jouer au rebelle à deux balles non plus. En ce moment je suis en train de réaliser un film d'animation et l'idée, c'est de changer la caméra de place à plein de moments . Ainsi, on ne voit pas les choses de la même manière selon le point de vue. Dans ma vie, de même, j'essaie de changer de focal tout le temps en écrivant des livres, des chansons, des fois c'est dur et des fois je n'y arrive pas mais j'y apprends toujours à quel point j'ai beaucoup à apprendre tout le temps....

Vous vous entourez de formidables dessinateurs pour vos couvertures et c'est presque troublant tellement leurs univers collent au vôtre....Leur choix s'est-il fait toujours après l'écriture d'un roman? Nicoletta Ceccoli, par exemple, dessine des princesses hybrides, des Endorphine. Elle mêle le sublime au monstrueux...un peu comme vous.

J'ai rencontré Nicoletta sur La mécanique du coeur et c'est elle qui a fait tous les dessins du film et sans trop intellectualiser, j'adore ce qu'elle fait tout simplement. Effectivement on a une sensibilité en commun qui est ultra évidente. L'histoire de La mécanique du coeur, le thème de Métamorphose l'ont séduite et elle me rend toujours au centuple ce que je lui propose.

Le mot de la fin sur vos actualités?
Il y a l'adaptation de La mécanique du coeur avec le groupe Dionysos pour octobre 2012 si tout va bien. Et puis toujours ce livre-là que je défends encore au Marathon des mots à Toulouse, au Forum de la FNAC à Marseille etc..., et je suis en train de composer le nouvel album du groupe. L'année prochaine, il y aura à nouveau Dionysos, avec certaines chansons connectées à ce livre-là autour des oiseaux platinis, de Tom Cloudman et sûrement aussi sur le Dreamscope, l'appareil qui prend des photos des fantômes et de rêves, et puis des chansons autres aussi. Déjà des idées pour un prochain roman mais j'essaie de me calmer parce que ça fait beaucoup....

Crédit-photo: Arnaud Février/ Flammarion

Marek HalterINTERVIEW MAREK HALTER- Photo JM Perier/ Propos recueillis par Julie Cadilhac- Bscnews.fr/ 1983: Marek Halter publie aux éditions Robert Laffont La mémoire d'Abraham qui devient un best-seller vendu à plus de 25 millions d'exemplaires dans le monde entier. 2011: Parution des deux premiers tomes de l'adaptation en bande dessinée du roman.
De la genèse du roman à la publication de la bd, l'auteur revient sur cette formidable aventure littéraire, historique et personnelle et nous explique les enjeux de son ambitieux projet: brosser la vie d'une famille juive sur deux millénaires, raconter l'enquête d'un homme d'aujourd'hui qui souhaite remonter l'Histoire en suivant la trace de ses ancêtres depuis l'an 70 après J.C. Une rencontre pleine de sagesse au coeur de l'Histoire et de la Littérature qui ne manque ni d'humour et ni de modestie.
Plus que jamais dans une société pressée et empêtrée dans une technologie aux progrès galopants, l'être humain a besoin de se rattacher à son passé, garde-fou des comportements égoïstes qui génèrent les mouvements nationalistes. Connaître son histoire, c'est renouer avec l'Histoire universelle des peuples qui ont dû apprendre à vivre ensemble depuis toujours. Transmettre cette vérité, partager sa culture, découvrir l'Autre et l'accepter avec ses différences, c'est le credo de Marek Halter, non seulement écrivain mais aussi président d'universités françaises et d'associations humanitaires, médiateur pour la paix au Proche-Orient, philosophe. Sa participation enthousiaste et passionnée à un projet de bande dessinée illustre une nouvelle fois sa volonté de lier le passé et l'avenir et prouve toute la modernité de ce conteur d'exception dont les récits sont parfumés d'horizons lointains, les personnages pétris d'humanité et le message empli de tolérance qui résonne tant dans nos âmes contemporaines que nous sommes extrêmement honorés de le recevoir dans La Grande Interview. Invitation à déchiffrer le passé pour rendre intelligible l'avenir, manuel de survie à l'usage des sages d'aujourd'hui.


Au départ, La mémoire d'Abraham est née de l'envie de retracer les origines de votre nom de famille? l'envie de La mémoire d'Abrahamperpétuer une mémoire, la mémoire du peuple juif?
Les deux. Vous avez presque répondu à votre question. Circulait toujours dans ma famille une légende qui disait que nous appartenions à l'une des plus anciennes familles juives. Dans la famille, existait un manuscrit qui retraçait notre histoire - manuscrit que je n'ai jamais vu bien entendu - et je trouvais cette légende extrêmement attrayante sur le plan littéraire et je me suis dit qu'au fond, n'ayant pas d'enfant - en général les parents racontent l'histoire familiale aux enfants, Grand-Papa, Grand-Maman etc...- oui, je me suis dit que si je pouvais retrouver les traces de cette famille à travers l'Histoire, je pourrais déjà partager avec les autres, juifs ou pas, le sens de l'histoire juive et la faire comprendre. En poursuivant la même interrogation que Chateaubriand dans un petit texte écrit en 1810, il y a deux siècles, qui se demandait, après avoir visité Jérusalem, pourquoi ce petit peuple, le plus petit peuple de l'antiquité, seul, a survécu à travers des millénaires.. en gardant ses traditions, sa langue, son alphabet etc...
Un jour, Max Gallo est venu nous rendre visite alors que nous étions, avec Bernard-Henry Lévy avec qui j'étais alors très proche, à la campagne; il travaillait à l'époque pour les éditions Robert Laffont et m'a demandé si j'avais un projet. Je lui ai dit : "Oui, j'ai un projet peut-être irréalisable: c'est raconter l'histoire d'une seule famille à travers deux mille ans." Il m'a dit que l'idée était formidable et m'a demandé si j'accepterais de venir avec lui voir Robert Laffont. Deux jours plus tard, il est revenu avec deux billets d'avion et on est allé voir Robert Laffont qui était un peu surpris de mon idée parce que je n'avais encore rien écrit à l'époque. J'avais en effet deux livres derrière moi mais pas extrêmement connus. Robert Laffont trouvait l'idée géniale et m'a demandé: "Pourquoi pensez-vous être plus à même de faire ce livre que d'autres écrivains d'origine juive qui ont plus d'expérience que vous?" Alors je l'ai regardé et lui ai répondu: "A cause de mon accent."...ça l'a fait rire et il m'a demandé de revenir le lendemain pour faire un contrat. C'était un contrat assez courageux puisqu'il savait que j'allais prendre plusieurs années pour écrire ce livre et il fallait me payer en plus. Et en effet, six ans après des recherches - des recherches policières d'une certaine manière - j'ai pondu ce livre de presque huit cents pages qui est devenu un énorme best-seller ( plus de cinq millions vendus à travers le monde sans parler des adaptations, des livres de poche etc...).

Vous avez donc fait à la fois un travail d'historien et de biographe...

Historien, biographe et un travail littéraire! vous savez, même si vous retrouvez les traces d'un des vôtres qui a travaillé avec Gutenberg, l'inventeur de l'imprimerie, en 1435 à Strasbourg, vous n'avez aucune information le concernant, vous avez seulement son nom. C'était un certain Gabriel dit le Halter ( halter c'était un métier: le scribe, le gardien des registres; ça vient d'un mot allemand Halt, en anglais "to hold", qui signifie garder, les gardiens). Il fallait faire donc tout un travail littéraire pour donner à ce nom un visage, un destin. D'une certaine manière, on peut appeler mon roman un docu-fiction et ça a été reçu comme une innovation dans la littérature puisque ce n'était pas tout à fait une histoire et pas tout à fait un roman. C'était un documentaire revu par le conteur que je suis.

Couverture AbrahamPensez-vous qu'avoir vécu au coeur de l'Histoire vous a permis, plus qu'à un autre, de pouvoir écrire l'histoire d'une famille juive sur deux millénaires?
C'est possible. Je n'ai jamais été à l'école par conséquent jamais à l'université - encore que je dirige aujourd'hui des universités françaises ( en Russie). J'ai appris tout sur le tas, dans la rue et d'abord à partir des histoires de l'Histoire juive. Je pars du principe que quand on connaît l'histoire d'un groupe, on connaît aussi l'histoire universelle. Nous sommes tous les mêmes et surtout les Juifs, éparpillés dans les nations ,car leurs histoires sont mêlées, liées, collées, entremêlées à l'Histoire des autres. C'est ainsi que François Mitterrand a pu écrire, un jour, qu'il avait découvert la France différemment à travers mon livre: il a découvert les juifs mainiers en France, ceux de Narbonne, les vignerons en Champagne - les gens ne savent pas que la plupart des Champenois qui produisaient le vin au 9ème, 10ème, 11ème siècle étaient juifs - les juifs pendant la révolution française et ainsi de suite...Du coup les gens ont découvert les juifs différemment, ont appris que les juifs étaient comme eux et qu'ils n'étaient pas des gens enfermés dans des synagogues et que la plupart d'entre eux ne sont même pas pratiquants...et pourtant ils sont juifs. Cette recherche-là a joué un rôle important dans ma vie car j'ai appris énormément.
Une anecdote extrêmement émouvante? Je voyage beaucoup à travers le monde et j'étais il n'y a pas si longtemps en Californie pour promouvoir mon dernier livre sorti en Amérique "The jews' Odyssey" et il y avait des gens qui venaient vers moi en me disant " c'est grâce à vous que nous avons découvert notre propre histoire", comme pour prouver que c'est à travers la fiction que on découvre peut-être le mieux l'Histoire. Au fond, dans Guerre et paix, on découvre mieux l'Histoire des guerres napoléoniennes que dans les bouquins d'Histoire car justement Tolstoï a mis en scène aussi bien Napoléon que le Tsar Alexandre ou le général koutouzov et ce sont des personnages qui nous sont devenus tout d'un coup familiers alors que lorsque vous lisez l'Histoire, ce sont des personnages abstraits dont vous parlez à l'école et que vous oubliez aussi sec.

Deux visions s'opposent constamment dans cette fresque familiale: ceux qui souhaitent se battre et offrir leur sang et ceux qui pensent que négocier et rester en vie est l'ultime résistance vis à vis de l'oppresseur. Est-ce deux postures entre lesquelles vous vous êtes toujours senti tiraillé?
Ce sont deux tendances qui ont toujours traversé le peuple juif. Mon grand-père Abraham, quand on l'insultait, il avait plutôt pitié de celui qui l'insultait parce qu'il trouvait minable quelqu'un qui n'avait trouvé pour seul moyen de s'affirmer que d'insulter un vieux juif ; et puis il y a ceux qui ne se laissaient pas insulter, qui disaient " il n'y a pas de raison" et qui cassaient la gueule à celui qui les insultait. Il y a donc deux cultures qui coexistent et qui ,peut-être , sont une des raisons de cette survie miraculeuse ,comme le disait Chateaubriand, de ce petit peuple à travers l'Histoire. Dans ces deux tendances, l' une a préservé une lignée universaliste et, contre ces valeurs universelles on ne peut rien : " tu me tues , d'accord, pourtant mon fils continuera à croire que tous les hommes sont égaux" et une autre ,la lignée plutôt nationaliste, qui affirme: " moi, j'appartiens à un groupe humain et je ne me laisserai pas faire; tu veux me faire la guerre, je te ferai la guerre", qui représente aujourd'hui Israël et la diaspora. Les gens qui sont en Israël répondent naturellement aux exigences d’un Etat avec des frontières, une armée et ils font la guerre car tu dois gagner les guerres parce que sans la guerre cette nation n'existerait plus... mais, d'une certaine manière, ils développent certaines tendances antinomiques aux valeurs mêmes qui ont préservé et qui entretiennent la diaspora.Abraham

La bd, est-ce un genre qui vous était familier lorsque l'on vous a proposé de scénariser votre roman?
C'est très amusant, moi je ne connaissais pas la bande-dessinée, j'étais toujours très admiratif quand je rentrais dans une librairie de voir les mômes assis par terre et plongés dans leurs bulles; je me disais: " c'est quand même fabuleux; vous pouvez crier, chanter...rien ne peut les détourner tant ces bulles les absorbent". Et puis, un jour, j'ai reçu un coup de fil d'Amérique d'un Monsieur qui s'appelait Art Spiegelman et qui m'a dit: "je suis un peu l'enfant de La mémoire d'Abraham, j'ai lu tout jeune votre livre, The Book of Abraham, il a joué un rôle important dans ma vie. Ma bande dessinée, Maus, va sortir en France, est-ce que vous accepteriez d'en écrire la préface?" Du coup, je me suis plongé dans cette bande dessinée. D'abord, j'étais flatté, bien entendu car, comme tout le monde, j'ai mon ego; j'ai parcouru sa bande dessinée et j'étais impressionné parce que j'ai vu qu'à travers une bande dessinée on pouvait raconter quelque chose qui était difficile à raconter avec des mots: la Shoah, le génocide du peuple juif. Voilà ce qui m'a fait découvrir la bande dessinée. Des années plus tard, j'ai reçu un coup de fil d'un Monsieur qui s'appelle Moïse Kissous qui travaille chez Casterman - un nom prédestiné! - et qui voulait me proposer de transposer mon roman La mémoire d'Abraham en bande dessinée. Il a amené toute l'équipe de scénaristes, de dessinateurs et je me suis passionné pour cette entreprise. Les deux premiers volumes sont parus, on en prévoit 14, nous n'en sommes donc qu'au commencement.

Lorsqu'on vous a proposé cette adaptation en bande dessinée, avez-vous pensé que c'était un projet trop ambitieux?
Ah oui! c'était un projet ambitieux mais il y a deux choses qui sont intervenues. Un jour- comme quoi il y a toujours des hasards- j'étais à la FNAC en train de signer un livre et un de mes voisins de dédicace était un dessinateur bd qui signait ses albums. Il se tourne vers moi et il me dit: " Marek c'est un prénom polonais" et j'acquiesce et c'était Grzegorz Rosinkski, je ne savais pas mais il paraît que c'est un très grand de la bd .Je lui ai raconté la proposition qui m'avait été faite et il m'a demandé de lui envoyer mon roman mais en polonais.J'ai accepté puisque le roman était publié dans 25 langues. Je lui ai envoyé en polonais et quelques jours plus tard, il m'appelle et me dit qu'il a passé une semaine à lire mon livre et qu'il est prêt à participer en faisant la couverture et , quand on arriverait au passage concernant la Pologne, à dessiner l'album. Et là, j'étais déjà emballé et déjà engagé, je ne pouvais plus reculer, j'avais déjà un premier dessinateur et de surcroît un des plus connus!
Il a fallu , bien sûr, découper le roman, on ne pouvait pas raconter toutes les histoires et évènements qui ont touché 80 générations.. Il a fallu en choisir, disons, une quinzaine de générations, les plus marquantes. On a donc fait le découpage et puis on a eu l'idée de me transformer en un personnage de la bande dessinée.

Vous apparaissez, en effet, dans la bande dessinée en tant que narrateur-auteur qui fait le lien avec le monde contemporain et ce passé lointain. Etait-ce déjà présent dans le roman?
J'étais dans le roman pour que le lecteur ne perde pas l'intérêt, pour le tenir en haleine puisqu'il y a des histoires qui se suivent et qu'entre les histoires dans le roman, j'interviens en italiques et je raconte comme un détective, comme dans les premiers grands romans de détective de Perry Mason en Amérique qui va sur les traces de sa propre histoire. Il y a donc des aventures qui m'arrivent: je trouve des documents, on me les vole, je vais à leur recherche etc...L'idée est donc apparue tout de suite évidente, même s'il fallait prendre un dessinateur spécialement engagé pour me dessiner en tant que personnage...et là je me suis souvenu de ces fameux grands films américains comme Jesse James, le brigand bien-aimé ou Liberty Wallace où il y avait toujours un journaliste qui racontait l'histoire qui se déroulait devant nos yeux. On voyait le journaliste, au moment où Jesse James attaquait une banque avec sa bande, qui, lui, était au milieu en train de prendre des notes. Pendant tout le film on entendait sa voix, un petit peu comme une ballade, comme les chants de Country Music américains et j'ai proposé à la bande de Casterman de faire la même chose..et ils l'ont fait.

marek Halter - ArnooLe dessin a-t-il plus de force, plus d'impact que le texte auprès de la nouvelle génération selon vous?
C'est difficile à dire. Nous vivons avec les images d'abord avec la télévision, internet etc...ce qui modifie le langage. Le langage devient plus rapide puisque vous utilisez votre téléphone portable , iphone ou autre, et que si vous voulez contacter votre copain ou votre copine, vous n'allez pas faire un roman, vous écrivez au plus rapide. Vous écrivez: A et vous rajoutez un +: A+ et vous n'écrivez même pas le mot "plus" parce que ça prendrait une seconde de plus...et ça, bien sûr, ça influence la littérature d'aujourd'hui, on n'écrit plus comme Flaubert, bien entendu, mais on lit encore Flaubert. Alors on nous dit que les bibliothèques risquent de disparaître parce qu'on a maintenant sur les tablettes un, dix , vingt livres et que c'est plus facile à transporter dans un train, un avion etc...et alors? l'image est là, les mots sont toujours là! D'ailleurs ces images que l'on voit dans les bandes dessinées ne seront pas compréhensibles ,ou lisibles, sans les bulles, dans lesquelles il y a... des mots! Je sais qu'il y a un débat à savoir si c'est la fin de la littérature et des bibliothèques mais pour ma part je ne le crois pas.

Vous montrez des enfants qui perpétuent la tradition de leurs pères, sont pleins de gratitude vis à vis de leurs parents ( à l'exception d'Arsinoé)...pourtant la jeunesse d'aujourd'hui ( sans trop caricaturer) se démarque souvent de celle de ses parents et dénigrent même la façon dont ils vivent. Pensez-vous que ce soit le sentiment de piété qui rendent vos personnages plus respectueux de leurs ancêtres?
Il y a d'abord la révolte. Freud disait qu'il faut tuer le père, pas avec un revolver bien entendu, mais se détacher pour prendre son destin entre ses mains. Puis il y a toujours, dans la plupart des cas, le retour. D'ailleurs, à la télévision vous avez des reportages , on voit bien que les plus malheureux, les sans abri etc... ce sont souvent ceux qui n'ont pas su revenir à la cellule familiale et n'ont pas su renouer les liens avec la famille. La famille reste quand même. Alors bien sûr la télévision a remplacé les petits vieux qui, le soir, nous racontaient leurs histoires et qui nous donnaient le sentiment que nous n'étions pas nés d'hier, que nous étions là déjà il y a un siècle, deux siècles, que nos ancêtres étaient en Russie avec Napoléon, étaient peut-être à Marignan aux côtés de François 1er etc...A mon avis, dans un monde de plus en plus désordonné, on s'accrochera de plus en plus à notre histoire propre, familiale ou de groupe. D'ailleurs parfois c'est dangereux parce qu'apparaissent les nationalismes. Quand on voit tous les mouvements chauvins qui renaissent dans toute l'Europe: il y a l'extrême-droite qui prend le pouvoir en Hongrie, qui rentre dans le parlement finlandais, qui entre en France et qui est présente en Italie. Sur quoi s'appuient-ils? sur ce sentiment qui est "revenons vers notre propre histoire, apprenons ce que nous sommes" pour ne pas se fondre dans cette mondialisation dont on ne comprend pas très bien où elle nous mène. Sauf que moi j'ai décrit ce respect des ancêtres et de sa communauté de manière positive alors que les autres essaient d'entraîner les français, les italiens, les hongrois, les finlandais sur des sentiers de guerre parce que si vous vous repliez sur vous-même, en même temps vous avez tendance à rejeter les autres qui se replient aussi sur eux-mêmes au lieu de dire: "j'ai une histoire et nos histoires en commun font les civilisations." Un repas entre amis, c'est simplement que chacun amène quelque chose et du coup le repas devient un festin....mais tout ça, c'est un débat trop long...( sourires)

Rester en lien avec notre passé est-il le secret d’un avenir serein ?
Je pars d'un principe simple: un individu qui ne sait pas d'où il vient, il ne sait pas où il va.

Votre credo, cela pourrait-il être: transmettre c'est ne jamais mourir?
Vous avez très bien résumé. Il y a à ce propos un philosophe chrétien français, Paul Ricoeur, qui m'a appelé, un jour dans Le Monde, "Le passeur" et je trouvais ça magnifique, c'est le meilleur des compliments que l'on m'ait jamais donné.

A l'heure d'un débat médiatique (et politique) obnubilé par les conflits entre les religions et la notion de communautarisme, votre ouvrage doit-il se lire comme un message porteur de fraternité?
C'est possible. Il y a aura un album qui parlera des juifs et des musulmans à l'époque des califats à Cordoue ; c'est eux ensemble qui participent à la création de ces califats parce que les berbères qui viennent du Maroc - des juifs convertis à l'Islam ( le plus drôle!) - arrivent seulement à 12 000 mais réussissent à construire un empire dans la péninsule ibérique parce qu'il y a là les juifs qui les aident à créer ces califats dans lesquels juifs, chrétiens, musulmans vivent ensemble jusqu'au jour où les Almohades, les islamistes de l'époque, arrivent et commencent à brûler les livres y compris les livres d'Averroès, ce grand philosophe arabe qui a traduit Aristote. Donc,dans cet album, chacun apprendra une part de son histoire, bien sûr.

Vous qui avez oeuvré au rapprochement pacifiste du peuple palestinien et du peuple israélien, êtes-vous fataliste vis à vis de cette situation conflictuelle qui s'enlise? Lorsqu'on lit la mémoire d'Abraham, on revit toutes les violences qu'ont provoqué les guerres de religion depuis des siècles et on s'interroge sur le progrès de l'humanité à cet égard....

Vous avez raison...ce qui progresse, c'est la connaissance, pas le comportement. Aujourd'hui nous apprenons plus vite qu'avant ce que se passe au bout du monde et nous sommes sommés à réagir. Autrement l'homme ne change pas. l'homme , comme disait Freud , est toujours mu par les mêmes pulsions: pulsions de mort , pulsions de vie..et ce qui change en vérité, c'est la technologie, la communication. Mon arrière grand-père n'a jamais connu ni le téléphone, ni l'avion; Aujourd'hui nous avons des portables, en six heures nous sommes en Amérique et en gagnant six heures nous prenons un second petit déjeuner avec nos copains à New-York. C'est ça qui change.
Est-ce que nous avons tiré quelques éléments d'enseignement grâce à ces changements? Peu.
Pour ce qui est de la guerre Israélo-palestinienne, il faut se rendre compte : nous sommes impatients et nous avons raison. Nous sommes impatients parce que nos vies sont courtes: soixante-dix ans, c'est une vie! Or une guerre de 70 ans sera résumée dans nos manuels scolaires en trois lignes, un petit paragraphe. La guerre de religions par exemple, cent ans, des millions de morts chez nous en Europe, ça ne fait même pas un chapitre donc il faut relativiser les guerres d'indépendance ou qui opposent deux peuples. L'Inde et le Pakistan par exemple. Les pakistanais et les hindous, ce sont les mêmes, vous lisez Kipling, ce sont les mêmes. La seule différence, c'est la religion et cette différence de religion a causé vingt millions de morts, des millions et des millions de déplacés, 9 millions dans un sens, 35 millions dans l'autre et aujourd'hui on est en face de deux états toujours en état de guerre, l'un hindou et l'autre musulman et ça s'est passé en même temps que la naissance de l'état d'Israël en 1948. De toutes façons , les solutions on les trouve. La preuve, toutes les guerres terminent un jour. C'est la règle même si c'est idiot de le dire parce que ça paraît banal. Alors c'est dommage pour les morts, surtout les derniers morts juste avant que le conflit se termine...mais c'est comme ça. J'ai oeuvré pour la paix au Proche-Orient, j'étais un de ceux qui étaient à l'origine des accords d' Oslo, avant l'assassinat de Yitzhak Rabin. C'est là où l'on peut parler de destin car on ne peut pas contrôler. On ne pouvait pas prévoir qu'un fanatique juif tuerait Rabin comme on ne pouvait pas prévoir qu'un fanatique musulman assassinerait Anouar el-Sadate. Sadate vivant aujourd'hui, l'Egypte aurait été complètement différente. L'Histoire on ne l'écrit pas avec des si mais en la connaissant, ça nous rend un peu plus modeste dans nos prévisions et nos jugements. Mais, pour finir, oui, il y aura la paix entre les israëliens et les palestiniens...

Comment vit un homme, dont l'imaginaire est ancré dans un passé peuplé de caravanes, de temples à protéger et de
Arnaud Taeronmariages pieusement amoureux, au coeur d'un vingt et unième siècle qui oublie le passé, fait la course à la technologie sans cesse ?Comment percevez-vous cette surenchère de la technologie aujourd'hui?
Là aussi, ça va se réguler. On trouvera un équilibre entre cette course à la technologie - d'ailleurs on n'est qu'à mi-chemin puisque bientôt on rentrera dans les siècles de la nonotechnologie qui ouvrira l'ère de la microtechnologie où de petites puces nous permettront de tout faire avec le même petit appareil, la voiture, mettre en route l'électricité, l'ascenseur, la cuisinière...on va donc aller dans le sens de la facilité, de la simplification de notre vie mais ça ne changera pas nos rêves. Moi, à l'époque où je n'avais pas assez d'argent pour m'acheter un appartement, je pensais acheter une oasis, planter une grande tente et voilà..

Nos rêves ne sont-ils pas conditionnés par notre environnement? Un enfant qui naît dans un monde technologique a-t-il les mêmes rêves que les générations précédentes?
Regardez l'écologie. Ces millions de jeunes écolos veulent le retour à la nature. Ils veulent préserver ce qui était important il y a deux siècles mais ils ne veulent tout de même pas abandonner leurs mobiles et ils continuent d'envoyer leurs sms...

Pour conclure: s'il y a une matière à enseigner et à ne pas supprimer aujourd'hui à l'école, c'est bien l'histoire?

oui, l'Histoire et je dirais même qu'il faudrait introduire l'enseignement de l'Histoire des religions parce que, peut-être, cela faciliterait la compréhension de l'Autre.

Crédit- Illustrations:
Dessins Marek Halter et la colombe et Réflexions / Arnaud Taeron
Planches de BD: Steven Dupré - Jean-David Morvan - Ersel - Fédérique Voulyzé

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