Retrouvez les Grandes Interviews du BSC NEWS.  Les interviews fouillées des personnalités de la culture sont à retrouver dans cette rubrique culturelle.

 

 

 

Marek HalterINTERVIEW MAREK HALTER- Photo JM Perier/ Propos recueillis par Julie Cadilhac- Bscnews.fr/ 1983: Marek Halter publie aux éditions Robert Laffont La mémoire d'Abraham qui devient un best-seller vendu à plus de 25 millions d'exemplaires dans le monde entier. 2011: Parution des deux premiers tomes de l'adaptation en bande dessinée du roman.
De la genèse du roman à la publication de la bd, l'auteur revient sur cette formidable aventure littéraire, historique et personnelle et nous explique les enjeux de son ambitieux projet: brosser la vie d'une famille juive sur deux millénaires, raconter l'enquête d'un homme d'aujourd'hui qui souhaite remonter l'Histoire en suivant la trace de ses ancêtres depuis l'an 70 après J.C. Une rencontre pleine de sagesse au coeur de l'Histoire et de la Littérature qui ne manque ni d'humour et ni de modestie.
Plus que jamais dans une société pressée et empêtrée dans une technologie aux progrès galopants, l'être humain a besoin de se rattacher à son passé, garde-fou des comportements égoïstes qui génèrent les mouvements nationalistes. Connaître son histoire, c'est renouer avec l'Histoire universelle des peuples qui ont dû apprendre à vivre ensemble depuis toujours. Transmettre cette vérité, partager sa culture, découvrir l'Autre et l'accepter avec ses différences, c'est le credo de Marek Halter, non seulement écrivain mais aussi président d'universités françaises et d'associations humanitaires, médiateur pour la paix au Proche-Orient, philosophe. Sa participation enthousiaste et passionnée à un projet de bande dessinée illustre une nouvelle fois sa volonté de lier le passé et l'avenir et prouve toute la modernité de ce conteur d'exception dont les récits sont parfumés d'horizons lointains, les personnages pétris d'humanité et le message empli de tolérance qui résonne tant dans nos âmes contemporaines que nous sommes extrêmement honorés de le recevoir dans La Grande Interview. Invitation à déchiffrer le passé pour rendre intelligible l'avenir, manuel de survie à l'usage des sages d'aujourd'hui.


Au départ, La mémoire d'Abraham est née de l'envie de retracer les origines de votre nom de famille? l'envie de La mémoire d'Abrahamperpétuer une mémoire, la mémoire du peuple juif?
Les deux. Vous avez presque répondu à votre question. Circulait toujours dans ma famille une légende qui disait que nous appartenions à l'une des plus anciennes familles juives. Dans la famille, existait un manuscrit qui retraçait notre histoire - manuscrit que je n'ai jamais vu bien entendu - et je trouvais cette légende extrêmement attrayante sur le plan littéraire et je me suis dit qu'au fond, n'ayant pas d'enfant - en général les parents racontent l'histoire familiale aux enfants, Grand-Papa, Grand-Maman etc...- oui, je me suis dit que si je pouvais retrouver les traces de cette famille à travers l'Histoire, je pourrais déjà partager avec les autres, juifs ou pas, le sens de l'histoire juive et la faire comprendre. En poursuivant la même interrogation que Chateaubriand dans un petit texte écrit en 1810, il y a deux siècles, qui se demandait, après avoir visité Jérusalem, pourquoi ce petit peuple, le plus petit peuple de l'antiquité, seul, a survécu à travers des millénaires.. en gardant ses traditions, sa langue, son alphabet etc...
Un jour, Max Gallo est venu nous rendre visite alors que nous étions, avec Bernard-Henry Lévy avec qui j'étais alors très proche, à la campagne; il travaillait à l'époque pour les éditions Robert Laffont et m'a demandé si j'avais un projet. Je lui ai dit : "Oui, j'ai un projet peut-être irréalisable: c'est raconter l'histoire d'une seule famille à travers deux mille ans." Il m'a dit que l'idée était formidable et m'a demandé si j'accepterais de venir avec lui voir Robert Laffont. Deux jours plus tard, il est revenu avec deux billets d'avion et on est allé voir Robert Laffont qui était un peu surpris de mon idée parce que je n'avais encore rien écrit à l'époque. J'avais en effet deux livres derrière moi mais pas extrêmement connus. Robert Laffont trouvait l'idée géniale et m'a demandé: "Pourquoi pensez-vous être plus à même de faire ce livre que d'autres écrivains d'origine juive qui ont plus d'expérience que vous?" Alors je l'ai regardé et lui ai répondu: "A cause de mon accent."...ça l'a fait rire et il m'a demandé de revenir le lendemain pour faire un contrat. C'était un contrat assez courageux puisqu'il savait que j'allais prendre plusieurs années pour écrire ce livre et il fallait me payer en plus. Et en effet, six ans après des recherches - des recherches policières d'une certaine manière - j'ai pondu ce livre de presque huit cents pages qui est devenu un énorme best-seller ( plus de cinq millions vendus à travers le monde sans parler des adaptations, des livres de poche etc...).

Vous avez donc fait à la fois un travail d'historien et de biographe...

Historien, biographe et un travail littéraire! vous savez, même si vous retrouvez les traces d'un des vôtres qui a travaillé avec Gutenberg, l'inventeur de l'imprimerie, en 1435 à Strasbourg, vous n'avez aucune information le concernant, vous avez seulement son nom. C'était un certain Gabriel dit le Halter ( halter c'était un métier: le scribe, le gardien des registres; ça vient d'un mot allemand Halt, en anglais "to hold", qui signifie garder, les gardiens). Il fallait faire donc tout un travail littéraire pour donner à ce nom un visage, un destin. D'une certaine manière, on peut appeler mon roman un docu-fiction et ça a été reçu comme une innovation dans la littérature puisque ce n'était pas tout à fait une histoire et pas tout à fait un roman. C'était un documentaire revu par le conteur que je suis.

Couverture AbrahamPensez-vous qu'avoir vécu au coeur de l'Histoire vous a permis, plus qu'à un autre, de pouvoir écrire l'histoire d'une famille juive sur deux millénaires?
C'est possible. Je n'ai jamais été à l'école par conséquent jamais à l'université - encore que je dirige aujourd'hui des universités françaises ( en Russie). J'ai appris tout sur le tas, dans la rue et d'abord à partir des histoires de l'Histoire juive. Je pars du principe que quand on connaît l'histoire d'un groupe, on connaît aussi l'histoire universelle. Nous sommes tous les mêmes et surtout les Juifs, éparpillés dans les nations ,car leurs histoires sont mêlées, liées, collées, entremêlées à l'Histoire des autres. C'est ainsi que François Mitterrand a pu écrire, un jour, qu'il avait découvert la France différemment à travers mon livre: il a découvert les juifs mainiers en France, ceux de Narbonne, les vignerons en Champagne - les gens ne savent pas que la plupart des Champenois qui produisaient le vin au 9ème, 10ème, 11ème siècle étaient juifs - les juifs pendant la révolution française et ainsi de suite...Du coup les gens ont découvert les juifs différemment, ont appris que les juifs étaient comme eux et qu'ils n'étaient pas des gens enfermés dans des synagogues et que la plupart d'entre eux ne sont même pas pratiquants...et pourtant ils sont juifs. Cette recherche-là a joué un rôle important dans ma vie car j'ai appris énormément.
Une anecdote extrêmement émouvante? Je voyage beaucoup à travers le monde et j'étais il n'y a pas si longtemps en Californie pour promouvoir mon dernier livre sorti en Amérique "The jews' Odyssey" et il y avait des gens qui venaient vers moi en me disant " c'est grâce à vous que nous avons découvert notre propre histoire", comme pour prouver que c'est à travers la fiction que on découvre peut-être le mieux l'Histoire. Au fond, dans Guerre et paix, on découvre mieux l'Histoire des guerres napoléoniennes que dans les bouquins d'Histoire car justement Tolstoï a mis en scène aussi bien Napoléon que le Tsar Alexandre ou le général koutouzov et ce sont des personnages qui nous sont devenus tout d'un coup familiers alors que lorsque vous lisez l'Histoire, ce sont des personnages abstraits dont vous parlez à l'école et que vous oubliez aussi sec.

Deux visions s'opposent constamment dans cette fresque familiale: ceux qui souhaitent se battre et offrir leur sang et ceux qui pensent que négocier et rester en vie est l'ultime résistance vis à vis de l'oppresseur. Est-ce deux postures entre lesquelles vous vous êtes toujours senti tiraillé?
Ce sont deux tendances qui ont toujours traversé le peuple juif. Mon grand-père Abraham, quand on l'insultait, il avait plutôt pitié de celui qui l'insultait parce qu'il trouvait minable quelqu'un qui n'avait trouvé pour seul moyen de s'affirmer que d'insulter un vieux juif ; et puis il y a ceux qui ne se laissaient pas insulter, qui disaient " il n'y a pas de raison" et qui cassaient la gueule à celui qui les insultait. Il y a donc deux cultures qui coexistent et qui ,peut-être , sont une des raisons de cette survie miraculeuse ,comme le disait Chateaubriand, de ce petit peuple à travers l'Histoire. Dans ces deux tendances, l' une a préservé une lignée universaliste et, contre ces valeurs universelles on ne peut rien : " tu me tues , d'accord, pourtant mon fils continuera à croire que tous les hommes sont égaux" et une autre ,la lignée plutôt nationaliste, qui affirme: " moi, j'appartiens à un groupe humain et je ne me laisserai pas faire; tu veux me faire la guerre, je te ferai la guerre", qui représente aujourd'hui Israël et la diaspora. Les gens qui sont en Israël répondent naturellement aux exigences d’un Etat avec des frontières, une armée et ils font la guerre car tu dois gagner les guerres parce que sans la guerre cette nation n'existerait plus... mais, d'une certaine manière, ils développent certaines tendances antinomiques aux valeurs mêmes qui ont préservé et qui entretiennent la diaspora.Abraham

La bd, est-ce un genre qui vous était familier lorsque l'on vous a proposé de scénariser votre roman?
C'est très amusant, moi je ne connaissais pas la bande-dessinée, j'étais toujours très admiratif quand je rentrais dans une librairie de voir les mômes assis par terre et plongés dans leurs bulles; je me disais: " c'est quand même fabuleux; vous pouvez crier, chanter...rien ne peut les détourner tant ces bulles les absorbent". Et puis, un jour, j'ai reçu un coup de fil d'Amérique d'un Monsieur qui s'appelait Art Spiegelman et qui m'a dit: "je suis un peu l'enfant de La mémoire d'Abraham, j'ai lu tout jeune votre livre, The Book of Abraham, il a joué un rôle important dans ma vie. Ma bande dessinée, Maus, va sortir en France, est-ce que vous accepteriez d'en écrire la préface?" Du coup, je me suis plongé dans cette bande dessinée. D'abord, j'étais flatté, bien entendu car, comme tout le monde, j'ai mon ego; j'ai parcouru sa bande dessinée et j'étais impressionné parce que j'ai vu qu'à travers une bande dessinée on pouvait raconter quelque chose qui était difficile à raconter avec des mots: la Shoah, le génocide du peuple juif. Voilà ce qui m'a fait découvrir la bande dessinée. Des années plus tard, j'ai reçu un coup de fil d'un Monsieur qui s'appelle Moïse Kissous qui travaille chez Casterman - un nom prédestiné! - et qui voulait me proposer de transposer mon roman La mémoire d'Abraham en bande dessinée. Il a amené toute l'équipe de scénaristes, de dessinateurs et je me suis passionné pour cette entreprise. Les deux premiers volumes sont parus, on en prévoit 14, nous n'en sommes donc qu'au commencement.

Lorsqu'on vous a proposé cette adaptation en bande dessinée, avez-vous pensé que c'était un projet trop ambitieux?
Ah oui! c'était un projet ambitieux mais il y a deux choses qui sont intervenues. Un jour- comme quoi il y a toujours des hasards- j'étais à la FNAC en train de signer un livre et un de mes voisins de dédicace était un dessinateur bd qui signait ses albums. Il se tourne vers moi et il me dit: " Marek c'est un prénom polonais" et j'acquiesce et c'était Grzegorz Rosinkski, je ne savais pas mais il paraît que c'est un très grand de la bd .Je lui ai raconté la proposition qui m'avait été faite et il m'a demandé de lui envoyer mon roman mais en polonais.J'ai accepté puisque le roman était publié dans 25 langues. Je lui ai envoyé en polonais et quelques jours plus tard, il m'appelle et me dit qu'il a passé une semaine à lire mon livre et qu'il est prêt à participer en faisant la couverture et , quand on arriverait au passage concernant la Pologne, à dessiner l'album. Et là, j'étais déjà emballé et déjà engagé, je ne pouvais plus reculer, j'avais déjà un premier dessinateur et de surcroît un des plus connus!
Il a fallu , bien sûr, découper le roman, on ne pouvait pas raconter toutes les histoires et évènements qui ont touché 80 générations.. Il a fallu en choisir, disons, une quinzaine de générations, les plus marquantes. On a donc fait le découpage et puis on a eu l'idée de me transformer en un personnage de la bande dessinée.

Vous apparaissez, en effet, dans la bande dessinée en tant que narrateur-auteur qui fait le lien avec le monde contemporain et ce passé lointain. Etait-ce déjà présent dans le roman?
J'étais dans le roman pour que le lecteur ne perde pas l'intérêt, pour le tenir en haleine puisqu'il y a des histoires qui se suivent et qu'entre les histoires dans le roman, j'interviens en italiques et je raconte comme un détective, comme dans les premiers grands romans de détective de Perry Mason en Amérique qui va sur les traces de sa propre histoire. Il y a donc des aventures qui m'arrivent: je trouve des documents, on me les vole, je vais à leur recherche etc...L'idée est donc apparue tout de suite évidente, même s'il fallait prendre un dessinateur spécialement engagé pour me dessiner en tant que personnage...et là je me suis souvenu de ces fameux grands films américains comme Jesse James, le brigand bien-aimé ou Liberty Wallace où il y avait toujours un journaliste qui racontait l'histoire qui se déroulait devant nos yeux. On voyait le journaliste, au moment où Jesse James attaquait une banque avec sa bande, qui, lui, était au milieu en train de prendre des notes. Pendant tout le film on entendait sa voix, un petit peu comme une ballade, comme les chants de Country Music américains et j'ai proposé à la bande de Casterman de faire la même chose..et ils l'ont fait.

marek Halter - ArnooLe dessin a-t-il plus de force, plus d'impact que le texte auprès de la nouvelle génération selon vous?
C'est difficile à dire. Nous vivons avec les images d'abord avec la télévision, internet etc...ce qui modifie le langage. Le langage devient plus rapide puisque vous utilisez votre téléphone portable , iphone ou autre, et que si vous voulez contacter votre copain ou votre copine, vous n'allez pas faire un roman, vous écrivez au plus rapide. Vous écrivez: A et vous rajoutez un +: A+ et vous n'écrivez même pas le mot "plus" parce que ça prendrait une seconde de plus...et ça, bien sûr, ça influence la littérature d'aujourd'hui, on n'écrit plus comme Flaubert, bien entendu, mais on lit encore Flaubert. Alors on nous dit que les bibliothèques risquent de disparaître parce qu'on a maintenant sur les tablettes un, dix , vingt livres et que c'est plus facile à transporter dans un train, un avion etc...et alors? l'image est là, les mots sont toujours là! D'ailleurs ces images que l'on voit dans les bandes dessinées ne seront pas compréhensibles ,ou lisibles, sans les bulles, dans lesquelles il y a... des mots! Je sais qu'il y a un débat à savoir si c'est la fin de la littérature et des bibliothèques mais pour ma part je ne le crois pas.

Vous montrez des enfants qui perpétuent la tradition de leurs pères, sont pleins de gratitude vis à vis de leurs parents ( à l'exception d'Arsinoé)...pourtant la jeunesse d'aujourd'hui ( sans trop caricaturer) se démarque souvent de celle de ses parents et dénigrent même la façon dont ils vivent. Pensez-vous que ce soit le sentiment de piété qui rendent vos personnages plus respectueux de leurs ancêtres?
Il y a d'abord la révolte. Freud disait qu'il faut tuer le père, pas avec un revolver bien entendu, mais se détacher pour prendre son destin entre ses mains. Puis il y a toujours, dans la plupart des cas, le retour. D'ailleurs, à la télévision vous avez des reportages , on voit bien que les plus malheureux, les sans abri etc... ce sont souvent ceux qui n'ont pas su revenir à la cellule familiale et n'ont pas su renouer les liens avec la famille. La famille reste quand même. Alors bien sûr la télévision a remplacé les petits vieux qui, le soir, nous racontaient leurs histoires et qui nous donnaient le sentiment que nous n'étions pas nés d'hier, que nous étions là déjà il y a un siècle, deux siècles, que nos ancêtres étaient en Russie avec Napoléon, étaient peut-être à Marignan aux côtés de François 1er etc...A mon avis, dans un monde de plus en plus désordonné, on s'accrochera de plus en plus à notre histoire propre, familiale ou de groupe. D'ailleurs parfois c'est dangereux parce qu'apparaissent les nationalismes. Quand on voit tous les mouvements chauvins qui renaissent dans toute l'Europe: il y a l'extrême-droite qui prend le pouvoir en Hongrie, qui rentre dans le parlement finlandais, qui entre en France et qui est présente en Italie. Sur quoi s'appuient-ils? sur ce sentiment qui est "revenons vers notre propre histoire, apprenons ce que nous sommes" pour ne pas se fondre dans cette mondialisation dont on ne comprend pas très bien où elle nous mène. Sauf que moi j'ai décrit ce respect des ancêtres et de sa communauté de manière positive alors que les autres essaient d'entraîner les français, les italiens, les hongrois, les finlandais sur des sentiers de guerre parce que si vous vous repliez sur vous-même, en même temps vous avez tendance à rejeter les autres qui se replient aussi sur eux-mêmes au lieu de dire: "j'ai une histoire et nos histoires en commun font les civilisations." Un repas entre amis, c'est simplement que chacun amène quelque chose et du coup le repas devient un festin....mais tout ça, c'est un débat trop long...( sourires)

Rester en lien avec notre passé est-il le secret d’un avenir serein ?
Je pars d'un principe simple: un individu qui ne sait pas d'où il vient, il ne sait pas où il va.

Votre credo, cela pourrait-il être: transmettre c'est ne jamais mourir?
Vous avez très bien résumé. Il y a à ce propos un philosophe chrétien français, Paul Ricoeur, qui m'a appelé, un jour dans Le Monde, "Le passeur" et je trouvais ça magnifique, c'est le meilleur des compliments que l'on m'ait jamais donné.

A l'heure d'un débat médiatique (et politique) obnubilé par les conflits entre les religions et la notion de communautarisme, votre ouvrage doit-il se lire comme un message porteur de fraternité?
C'est possible. Il y a aura un album qui parlera des juifs et des musulmans à l'époque des califats à Cordoue ; c'est eux ensemble qui participent à la création de ces califats parce que les berbères qui viennent du Maroc - des juifs convertis à l'Islam ( le plus drôle!) - arrivent seulement à 12 000 mais réussissent à construire un empire dans la péninsule ibérique parce qu'il y a là les juifs qui les aident à créer ces califats dans lesquels juifs, chrétiens, musulmans vivent ensemble jusqu'au jour où les Almohades, les islamistes de l'époque, arrivent et commencent à brûler les livres y compris les livres d'Averroès, ce grand philosophe arabe qui a traduit Aristote. Donc,dans cet album, chacun apprendra une part de son histoire, bien sûr.

Vous qui avez oeuvré au rapprochement pacifiste du peuple palestinien et du peuple israélien, êtes-vous fataliste vis à vis de cette situation conflictuelle qui s'enlise? Lorsqu'on lit la mémoire d'Abraham, on revit toutes les violences qu'ont provoqué les guerres de religion depuis des siècles et on s'interroge sur le progrès de l'humanité à cet égard....

Vous avez raison...ce qui progresse, c'est la connaissance, pas le comportement. Aujourd'hui nous apprenons plus vite qu'avant ce que se passe au bout du monde et nous sommes sommés à réagir. Autrement l'homme ne change pas. l'homme , comme disait Freud , est toujours mu par les mêmes pulsions: pulsions de mort , pulsions de vie..et ce qui change en vérité, c'est la technologie, la communication. Mon arrière grand-père n'a jamais connu ni le téléphone, ni l'avion; Aujourd'hui nous avons des portables, en six heures nous sommes en Amérique et en gagnant six heures nous prenons un second petit déjeuner avec nos copains à New-York. C'est ça qui change.
Est-ce que nous avons tiré quelques éléments d'enseignement grâce à ces changements? Peu.
Pour ce qui est de la guerre Israélo-palestinienne, il faut se rendre compte : nous sommes impatients et nous avons raison. Nous sommes impatients parce que nos vies sont courtes: soixante-dix ans, c'est une vie! Or une guerre de 70 ans sera résumée dans nos manuels scolaires en trois lignes, un petit paragraphe. La guerre de religions par exemple, cent ans, des millions de morts chez nous en Europe, ça ne fait même pas un chapitre donc il faut relativiser les guerres d'indépendance ou qui opposent deux peuples. L'Inde et le Pakistan par exemple. Les pakistanais et les hindous, ce sont les mêmes, vous lisez Kipling, ce sont les mêmes. La seule différence, c'est la religion et cette différence de religion a causé vingt millions de morts, des millions et des millions de déplacés, 9 millions dans un sens, 35 millions dans l'autre et aujourd'hui on est en face de deux états toujours en état de guerre, l'un hindou et l'autre musulman et ça s'est passé en même temps que la naissance de l'état d'Israël en 1948. De toutes façons , les solutions on les trouve. La preuve, toutes les guerres terminent un jour. C'est la règle même si c'est idiot de le dire parce que ça paraît banal. Alors c'est dommage pour les morts, surtout les derniers morts juste avant que le conflit se termine...mais c'est comme ça. J'ai oeuvré pour la paix au Proche-Orient, j'étais un de ceux qui étaient à l'origine des accords d' Oslo, avant l'assassinat de Yitzhak Rabin. C'est là où l'on peut parler de destin car on ne peut pas contrôler. On ne pouvait pas prévoir qu'un fanatique juif tuerait Rabin comme on ne pouvait pas prévoir qu'un fanatique musulman assassinerait Anouar el-Sadate. Sadate vivant aujourd'hui, l'Egypte aurait été complètement différente. L'Histoire on ne l'écrit pas avec des si mais en la connaissant, ça nous rend un peu plus modeste dans nos prévisions et nos jugements. Mais, pour finir, oui, il y aura la paix entre les israëliens et les palestiniens...

Comment vit un homme, dont l'imaginaire est ancré dans un passé peuplé de caravanes, de temples à protéger et de
Arnaud Taeronmariages pieusement amoureux, au coeur d'un vingt et unième siècle qui oublie le passé, fait la course à la technologie sans cesse ?Comment percevez-vous cette surenchère de la technologie aujourd'hui?
Là aussi, ça va se réguler. On trouvera un équilibre entre cette course à la technologie - d'ailleurs on n'est qu'à mi-chemin puisque bientôt on rentrera dans les siècles de la nonotechnologie qui ouvrira l'ère de la microtechnologie où de petites puces nous permettront de tout faire avec le même petit appareil, la voiture, mettre en route l'électricité, l'ascenseur, la cuisinière...on va donc aller dans le sens de la facilité, de la simplification de notre vie mais ça ne changera pas nos rêves. Moi, à l'époque où je n'avais pas assez d'argent pour m'acheter un appartement, je pensais acheter une oasis, planter une grande tente et voilà..

Nos rêves ne sont-ils pas conditionnés par notre environnement? Un enfant qui naît dans un monde technologique a-t-il les mêmes rêves que les générations précédentes?
Regardez l'écologie. Ces millions de jeunes écolos veulent le retour à la nature. Ils veulent préserver ce qui était important il y a deux siècles mais ils ne veulent tout de même pas abandonner leurs mobiles et ils continuent d'envoyer leurs sms...

Pour conclure: s'il y a une matière à enseigner et à ne pas supprimer aujourd'hui à l'école, c'est bien l'histoire?

oui, l'Histoire et je dirais même qu'il faudrait introduire l'enseignement de l'Histoire des religions parce que, peut-être, cela faciliterait la compréhension de l'Autre.

Crédit- Illustrations:
Dessins Marek Halter et la colombe et Réflexions / Arnaud Taeron
Planches de BD: Steven Dupré - Jean-David Morvan - Ersel - Fédérique Voulyzé
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Par Aline Apostolska - BSCNEWS.FR / Littérature française et Littérature québécoise : dialogue de sourds ou partenariat à développer ? À vous d’apporter vos conclusions au travers de cette interview, longue et très renseignée, d’un acteur important, et pluriel du monde littéraire et éditorial québécois, Gaston Bellemare qui a répondu à nos questions, parfois difficiles, sans langue de bois.

Nous nous croisons depuis plusieurs années à diverses occasions et à divers titres de la vie littéraire québécoise et canadienne dont vous êtes depuis longtemps, un membre édifiant, actif et incontournable. Fondateur du Festival International de Poésie de Trois-Rivières, de réputation mondiale depuis près de trente ans, co-fondateur et éditeur de la maison Écrits des Forges, poésie internationale, pendant 37 ans, organisateur d’évènements de poésie, autour de revues et de spectacles, président de l’ANEL (Association nationale des éditeurs de livres), membre du Conseil d’administration de BAnQ (Bibliothèque et Archives nationales du Québec) et membre de la Commission du Droit du Prêt Public où nous siégeons ensemble. Grand voyageur au long court car toutes ces casquettes se font aussi au gré de voyages dans le monde entier pour rencontrer auteurs, éditeurs et institutions gouvernementales. En somme, défenseur de la littérature et des auteurs, vous avez maintenant pris votre nouveau bâton de pèlerin pour dénoncer la loi C-32 que le gouvernement conservateur fédéral actuel voudrait faire passer au Canada. De vous on dit sans blaguer que vous « savez tout sur tout concernant les livres au Canada comme ailleurs »… Ma première question est non pas « trouvez-vous le temps de dormir » avec tout ça, mais est-ce cet intérêt engagé est le résultat d’une vocation de jeunesse ? Comment avez-vous débuté dans le monde des livres, par quelle porte et avec quelle vision ?

Très jeune, par la porte de la lecture de Terraqué et de d’autres poèmes de Guillevic dont je suis devenu un des éditeurs, plusieurs années plus tard. Celle de Ode au Saint-Laurent (1963) du poète Gatien Lapointe avec qui, en compagnie de 3 autres personnes, nous avons fondé Écrits des Forges, en 1971 et celle de l’Homme rapaillé de Gaston Miron (1970), 2 titres que je relis encore. Sans oublier la création du Ministère de la culture du Québec, au début des années 60, qui a dynamisé ma volonté d’œuvrer dans le monde culturel.

Dans notre société nord-américaine nettement aveuglée par le verbe avoir – avoir toujours plus – j’ai toujours ressenti profondément le besoin – comme le peuple québécois entêté d’exister – d’être, et d’être profondément d’abord, sachant que ce sont les émotions et non les avoirs qui rendent les humains heureux ou moins heureux. J’ai donc choisi ce verbe pour définir et bonifier mon existence. Or être est justement le verbe clé des poètes et de la poésie. Il questionne sans cesse, via la voix des poètes, les trois seuls mots importants de ce monde : la vie, l’amour, la mort. La poésie et moi : même territoire intérieur.

Le Québec en 40 ans a effectué une véritable révolution culturelle, notamment dans le développement et la diversité de sa littérature. Comment l’analysez-vous et que diriez-vous de cette évolution aujourd’hui ? Est-elle toujours en croissance pertinente, en quantité, et en qualité ?
La diversité et le développement de la littérature d’un pays suivent la production et le cheminement en création de ses auteurs tant connus, reconnus que débutants. Le Québec et sa littérature sont le reflet très exact de ses auteurs. Plusieurs ont cette faim insatiable d’explorer et tenter de dire toujours plus minutieusement leurs vécus réels ou imaginaires de la condition humaine et l’indicible de la vie. Leur écriture fait voir également cette croissance intérieure. D’autres, réécrivent le même niveau d’émotions dans un nouveau livre. Plusieurs, par contre, cessent d’écrire. Il y a au Québec, comme dans tous les ailleurs, des lecteurs de divers niveaux de qualité pour chaque livre. Oui, notre littérature et notre industrie de l’édition sont en croissance qualitative et quantitative. Mais avons-nous une population suffisante de lecteurs et de critiques et la visibilité médiatique requises pour engendrer la reconnaissance internationale de nos écrivains ? Quelques-uns de nos écrivains bénéficient déjà de cette reconnaissance. Combien d’écrivains – et depuis combien d’années -- sont actifs en France, en Belgique, au Danemark, en Norvège ou en Finlande ? Quel pourcentage d’entre eux a atteint cette reconnaissance internationale ? Il faut combien d’écrivains dans un pays pour qu’un seul atteigne ce niveau ? C’est un par combien et sur combien d’année ? Notre édition et notre littérature sont âgées de plus ou moins 50 ans. Soyons patients et mûrissons encore.

Quels en sont aujourd’hui les freins et les problèmes identifiés et quelles perspectives de solution verriez-vous ?
Le principal frein au développement de notre littérature est le bilan anorexique de visibilité du livre de littérature québécoise. Visibilité dans les médias importants, sauf Le Devoir, Vous m’en lirez tant, le dimanche après-midi, à la radio de Radio-Canada, quelques reprises et émissions originales présentées par le Canal Savoir et une ou deux des trois pages du Cahier Week-end du Journal de Montréal, reprises dans les autres journaux de Quebecor Média. L’année où Montréal fut la Capitale Mondiale du livre, la visibilité au livre québécois donnée généreusement par ce groupe s’est traduite par une augmentation des ventes de 60 M $. Une anorexie de visibilité dans les médias n’engendre pas un surpoids de visibilité dans le système de diffusion et de distribution. Le Ministère de la Culture du Québec, la SODEC (Société de développement des entreprises culturelles), le CALQ (Conseil des arts et des lettres du Québec), le Conseil des Arts du Canada (CAC), les auteurs et les éditeurs québécois veulent une littérature québécoise forte et lue. Mais nous comprenons, même si c’est au dépends de nos auteurs et de notre marché de l’édition, que la diffusion et la distribution se doivent d’être rentables. C’est pourquoi, la littérature de France et étrangère traduite en France « accompagnent » lourdement la littérature québécoise dans la caisse des diffuseurs et des librairies. Le Québec édite annuellement entre 5 000 et 6 000 nouveautés. La France en exporte ici, de 35 000 à 45 000. Il y a donc mathématiquement en librairies 1 nouveau titre québécois pour 7 à 9 nouveaux titres de France.

Mais quel pays sait mieux vendre sa culture que la France ? Aucun. La France – population de 60 millions de personnes -- reçoit annuellement 90 millions de touristes en axant sa publicité sur sa culture. Les 33 millions de citoyens canadiens n’accueillent que 11 millions de touristes. Ici, la publicité n’est pas axée sur la culture canadienne mais bien sur les grands espaces. Les inhabités, nécessairement. Difficile de faire connaissance avec notre culture. La France est millénaire. Le Canada a 145 ans. Manque d’expertise flagrant : le Canada ne réalise pas que dans les villes – de Trois-Rivières à Toronto, Montréal et Vancouver – c’est la culture qui remplace la nature.

Enfin, la France soutient financièrement l’édition nationale avec comme critère de base, la francité de l’éditeur. Le Canada soutient l’édition nationale avec comme critère de base, la canadianité de l’auteur. Voilà pourquoi un pays officiellement bilingue ne soutient pas les éditeurs qui aimeraient, comme les éditeurs français vivant dans un pays unilingue, être soutenus financièrement pour traduire les grands auteurs d’autres pays. Cette traduction des grands auteurs permet de traduire leurs processus de création. Et ce sont les auteurs-traducteurs de France qui en bénéficient.

Est-ce que notamment, selon vous, la littérature québécoise est suffisamment défendue parmi la littérature francophone au Québec, littérature francophone voulant dire de fait la littérature française ?
La France est, dans l’histoire du monde occidental, un des grands pays de littérature qui s’appuie sur plus de mille ans d’histoire et de création. Les Québécois francophones, jusqu’à tout récemment, compte tenu du si peu de livres québécois, ont toujours lu la littérature française en la faisant, par défaut, leur littérature nationale. Elle fait encore partie de tous les niveaux d’enseignement collégial et universitaire de même que de la formation des enseignants et des professeurs (aux trois cycles universitaires). Pour ces derniers, il est donc logique que les professeurs, les libraires, les diffuseurs, les écrivains et les lecteurs qu’ils ont formés continuent de la fréquenter et d’en faire la promotion. Au Québec, les prix littéraires et les palmarès de vente se déclinent toujours en double nationalité : -- sauf pour la poésie, qui elle est nationale -- Prix du meilleur roman québécois et du meilleur roman étranger (comprendre de France). Ainsi pour l’essai. Le Devoir comme Livre d’ici font hebdomadairement état des ventes de livres québécois et de livres étrangers (comprendre encore de France). Les prix littéraires français (Grand Prix de l'Académie Française, Prix Femina, Prix Goncourt, Prix Interallié, Prix Médicis, Prix Renaudot, Goncourt des lycéens, etc.) font souvent partie des manchettes tant lors des bulletins de nouvelles télé, radio que dans les rares pages littéraires des quotidiens et revues spécialisées. Les livres lauréats nichent longuement dans les vitrines des librairies, les quotidiens, les revues et les piles savamment orchestrées avec parfois un pourcentage plus élevé de remise, près des caisses. Très très peu de prix littéraires canadiens et québécois reçoivent cette visibilité et ce soutien à la mise en marché.

La littérature québécoise n’a pas le soutien financier ni la visibilité de notoriété équivalents à ceux de la littérature de France tant en France qu’au Québec et tant dans les médias, aux heures de grande écoute, que dans les quotidiens, les revues spécialisées et tous les niveaux d’enseignement. La littérature québécoise, même si elle a beaucoup progressé depuis les 40 dernières années, a encore une trop grande dépendance de comparaison et de filiation avec celle de France. De fait, il n’existe qu’une seule revue qui ne parle que des livres québécois : Lettres québécoises. Sa continuité et celles de toutes les petites revues culturelles québécoises viennent d’être mises en danger par le ministre du Patrimoine canadien qui a décidé de ne soutenir financièrement que les revues se vendant à plus de 6 000 exemplaires. Donc, celles qui n’en ont pas besoin. Où publiera la relève sans revue ?

Un jour, que j’espère plus proche que lointain, cet « accompagnement à la caisse » diminuera graduellement et la littérature de France sera normalement au Québec une littérature étrangère comme celle des États-Unis, de la Suisse, de la Norvège et celle du Québec prendra la place qui lui revient : celle de littérature nationale. Le livre québécois a gagné 40 parts de marché au cours des 40 dernières années. Nous faisons 45 % du chiffre des ventes de livres au Québec et 51% des ventes pancanadiennes de tous les éditeurs inscrits aux programmes de soutien du ministère du Patrimoine canadien. Mais la France nous aime jusqu’à nous rendre la vie difficile parfois avec 55% du chiffre des ventes au Québec et entre 7 et 9 nouveautés contre une, annuellement, dans nos librairies.

Si la littérature francophone envahit les librairies, bibliothèques et médias québécois, la littérature québécoise et francophone canadienne ne peut toujours pas trouver une place en France. Il faut une co-édition ou deux contrats territoriaux distincts (un pour le Québec avec un éditeur québécois et pour la France avec un autre éditeur) pour que les auteurs d’ici soient présents dans les librairies françaises. Pourquoi cette situation n’évolue-t-elle donc pas ? Comme éditeur et comme spécialiste comment l’analysez-vous et que suggérez-vous ?
En France, la littérature québécoise qu’on appelle canadienne – comme notre passeport -- occupe normalement l’espace qui est normalement dévolue aux littératures étrangères. Même les diffuseurs qui sont de propriété française totale ou partielle et qui opèrent tant au Québec qu’en France ou d’autres qui ont des accords de diffusion réciproque avec des diffuseurs de propriété québécoise ne font pas plus que le travail requis pour la garder dans son statut normal de littérature étrangère.

Pour devenir un auteur connu ou reconnu en France, il existe trois façons : a) celle de Anne Hébert : s’y installer et y vivre et être perçue comme « française » ou b) s’adresser directement au public français dans le maximum de petits salons (oui, hors Paris) du livre et événements culturels ou c) conclure des accords de coédition avec des éditeurs français (ex. :Leméac/ Acte sud ou encore Écrits des Forges avec une vingtaine d’éditeurs de plus de 15 pays). En coédition, l’auteur québécois est « francisé » par son appartenance à l’éditeur de ce pays alors que l’auteur français, belge ou mexicain est « québécisé » par l’éditeur québécois.

Le cas particulier de la poésie vous est tout spécialement bien connu. Plusieurs questions sur ce point. Comment la poésie québécoise s’est-elle développée au point de connaître un beau rayonnement aujourd’hui, en belle partie grâce à vous et au Festival de Trois-Rivières. Mais le public suit, pourquoi à votre avis ? Comment fait-on pour faire tourner une maison d’édition qui publie uniquement de la poésie, est-ce surtout par des subventions ?
Depuis les premiers voyages de Jacques Cartier, en 1534, et autres tels Champlain et suivants, nous estimons que nous sommes un peuple parlant français en Amérique. Et la poésie a toujours été au plus près – et très souvent en prenant les devants et le leadership – de la définition et du développement de ce que nous sommes devenus, 400 ans après la création de la ville de Québec. Nous avons notre génération de « poètes du pays ». Et ces poètes ont chanté et chantent encore l’émotion profonde de ce que nous sommes et de ce que nous voulons devenir sur la place publique depuis plus de 50 ans. Si Gaston Miron n’est plus là pour nous réciter un poème de L’Homme rapaillé, Carré St-Louis, rue St-Denis, 12 chanteurs et Chloé Sainte-Marie le chantent tous les jours.

Comment la poésie a-t-elle réussi un si fort développement dans la petite ville de Trois-Rivières ?
Dès 1971, et toujours depuis cette année-là, nous avons fait notre mise en marché à partir de l’équation suivante qui est devenue fort rentable : poésie = Trois-Rivières et Trois-Rivières = poésie. Nous avons établi des listes de clients potentiels et avons communiqué régulièrement avec eux. Nous avons développé des stratégies gagnantes alliant les façons b) et c) précédentes. Nous avons fréquenté assidûment tous les salons du livre du Québec, plusieurs de France, de Belgique, de Suisse et ceux de l’Amérique latine, dès le début des années 90. Nous nous sommes toujours adressés directement au public de ces pays et publiant d’abord un poète important de ces pays dans des coéditions bilingues, en y organisant des récitals internationaux de poésie, etc. Et toujours en enrichissant notre carnet d’adresses des coordonnées de ces nouveaux clients. Et c’est cette relation complice et affective éditeur-clients qui a fait que nous vendions – je ne dirige plus la maison, depuis 2008 – plus de livres au Mexique qu’au Québec. Un éditeur de poésie qui s’en remet uniquement au soutien financier gouvernemental meurt à court terme. Développer son lectorat et lui faire savoir régulièrement que nous l’aimons : la clé. Et, lorsque nous avons lancé le Festival International de la Poésie en 1985, toute notre démarche était axée sur le public, sur l’établissement d’une relation durable, affective et irréversible entre le public, les poètes et la poésie.

Le Festival de Trois-Rivières se déroule chaque début octobre et c’est un événement très intense et intensif, qui présente une centaine de poètes venus des cinq continents pour des lectures et autres évènements grand-public, dans les lieux publics, notamment dans des restaurants, bars, cafés, galeries d’art, musées, maisons de la culture, etc. C’est un moment phare qui a connu une spectaculaire croissance, aussi improbable qu’inattendue quand on sait que T-R est une petite ville dont la vocation a longtemps été la fabrication du papier. Comment l’avez-vous transformée en une des capitales de la poésie francophone avec des partenaires partout dans le monde ? Nommez quelques pays partenaires récurrents.

Quand nous jetons un coup d’œil aux 26 premières années du FIP, nous en tirons des constats importants qui en font un succès, année après année :

Trois-Rivières est devenue la ville reconnue de la poésie au quotidien, non seulement par les poètes, mais surtout par le public du Canada et d’Europe qui assiste au FIP et cet autre public qui vient, en cours d’année, lire les 300 extraits de poèmes accrochés aux murs de notre ville ou les 100 de poètes de 42 pays écrits en français et en 21 autres langues, au Parc Portuaire, les 100 dans les autobus de la ville ou encore nous déposer un poème dans la Boîte à poèmes, Place du poète Alphonse-Piché, près de l’Hôtel-de-ville, après avoir emprunté la Promenade de la poésie.
Nous avons développé un mode original, efficace et accepté de communication et de cohabitation entre poètes et public dans les cafés, bars et restaurants de notre ville : pendant 3 minutes d’un silence complet : un poète, un micro, un public. Puis nous redonnons la parole au public pour le double du temps. Cette stratégie de communication établie, dès le premier festival, s’est avérée la clé de l’écoute silencieuse du public, la réussite de la relation d’affection poète-public-poète et l’augmentation constante de la participation du public au FIP.
Nous avons fait la preuve qu’il vaut mieux amener les poètes dans des lieux que le public aime fréquenter, à des heures qui lui conviennent plutôt que d’essayer d’amener le public dans des lieux qu’il ne fréquente pas quotidiennement.
Noua avons fait de ce festival, un festival axé sur le public, sur la relation poète à public et non sur les relations poète à poète devant un public ou sans public comme vécu à plusieurs reprises à travers le monde.
Nous avons, de ce fait, donné un vrai public à la poésie et aux poètes de ce monde, un public qui crée, chez tous les poètes, cette sensation très forte et très valorisante qu’à Trois-Rivières, ils se sentent et se savent poètes : conséquence directe du haut niveau de qualité du public qui les écoute. Si les applaudissements constituent, pour les comédiens, le signe visible de la satisfaction du public, le silence est celui qui annonce au poète que le public reçoit, sent et aime son poème. Cette magie, cette complicité entre poètes et public constitue l’élément le plus fort de la notoriété du FIP.
Le courant qui passe entre le public et les poètes est nettement perceptible lors des lectures. Il reste encore suffisamment d’électricité née de ce rapport pour que nous la sentions chez le public même dans les rues du centre ville.
Nous avons fait de ce festival un lieu où naît et grandit d’inestimables amitiés entre poètes. Celles-ci constituent un grand cadeau de notre festival à la poésie du monde. Le très haut niveau de satisfaction des poètes et du public constitue la plus belle paie de notre organisation.
Comme le public nous dit et redit toute l’année que le FIP le rend heureux et qu’il a hâte à la prochaine édition, nous estimons que ce festival crée du bonheur durable. Le client-type a participé à au moins 5 éditions.
Ce festival est aussi –- plusieurs poètes en témoignent dans leurs évaluations du FIP – un lieu qui les stimule au plan de l’écriture. Rares sont ceux et celles qui quittent Trois-Rivières sans avoir déjà écrits quelques-uns des poèmes qui constitueront l’épine de leur prochain recueil.
Nous avons fait du FIP le lieu, au Québec, d’où émerge la poésie québécoise à travers le monde :
jamais les poètes québécois n’ont été autant invités dans de nombreux festivals à l’étranger,
jamais les poètes québécois n’ont été autant traduits, édités, coédités et lus à l’étranger,± 15 000 exemplaires de livres de poésie québécoise auront été exportés en 2010. Le FIP a signé des accords de réciprocité avec une douzaine d’événements de poésie, à travers le monde (Argentine, Mexique, France, Bénin, Allemagne, Colombie, etc.).

C’est donc le public venu écouter amoureusement les poètes qui a fait de cette ville, la Capitale de la poésie et fait un succès du FIP. Et c’est pour connaître ou retrouver ce public que chaque année des dizaines et des dizaines de poètes nous écrivent pour nous demander de les inviter ou de les réinviter afin de ressentir ce grand frisson, cette électricité, cette magie qui habite cette ville, pendant 10 jours.

Tant qu’il y aura cette grande complicité entre poètes et public, nous en garderons intact les ingrédients qui en assurent le succès. Peu importe que quelques personnes aimeraient en faire un lieu de discussions savantes sur la poésie ou encore un lieu où toute personne qui passe dans la ville pourrait lire un poème. Encore une fois, la diversité des poètes, des lieux d’activités, des menus, des prix, des menus, des cafés, bars et restaurants ainsi que celle de l’horaire des lectures sont à la base de la réussite du FIP, en complément de la mise en commun avec les nôtres des budgets, des compétences et des responsabilités de nos partenaires.

Voilà un vrai manifeste, certains pourraient croire en faire un mode d’emploi !... Revenons notamment vos liens étroits avec le Mexique et la littérature sud-américaine sont privilégiés, pourquoi et comment ?
Il existe des correspondances très intimes et très naturelles entre les poésies, les poètes et les peuples des nouveaux pays qui ont gardé leurs vieilles langues européennes pour s’enraciner sur de nouveaux espaces possédant de vieux ancêtres autochtones. Depuis, nous sommes toujours des êtres latins en devenir et subissons le dynamisme d’une langue qui doit s’adapter à de nouvelles terres et migrations, nouveaux climats, nouveaux passés, nouvelles solitudes, etc. Les Mexicains ont intitulé Latinos del norte, une anthologie de la poésie québécoise.

Pour vous la littérature québécoise se définit par quels critères clés ? Est-elle d’abord une littérature américaine ou d’abord une littérature francophone, en quoi est-elle canadienne c’est-à-dire appartenant au Canada spécifiquement ?
Notre littérature et notre langue française reflètent notre vision anthropologique d’être, et de demeurer, des latins dans une nord-américanité assumée en constante évolution.

Vous êtes très engagé sur la question du droit d’auteur. La Loi C-32 que Stephen Harper et son gouvernement fédéral conservateur voudraient faire passer apparaît scandaleuse. Pouvez-vous la résumer et expliquer ce qu’elle a à la fois de régressif et de révoltant. Passera-t-elle à votre avis ?

Le Gouvernement du Canada, par la voix de son premier ministre Stephen Harper, du ministre Industries Canada, Tony Clement et du ministre de Patrimoine Canada, James Moore, veut réduire à une dimension anorexique les revenus de droits des auteurs, des créateurs, des éditeurs et des producteurs. Il propose une multitude d’exceptions qui ne rémunéreront pas les ayants droit contrairement à la Loi actuelle et aux engagements internationaux du Canada sur ce sujet.
Vous trouverez la liste de ces exceptions sur le site www.cultureequitable.org ainsi que les argumentaires des éditeurs, des auteurs, d’organismes internationaux appuyant les ayants droit canadiens.
Les trois revendications majeures sont les suivantes :
qu’il est inacceptable de priver auteurs, créateurs, éditeurs et producteurs d’une rémunération équitable en échange de l’utilisation de leurs œuvres;
que rien ne justifie qu’une catégorie de travailleurs soit contrainte par une loi à renoncer à être rémunérée pour son travail ;
qu’il est injuste de faire reposer sur les seules épaules des créateurs la défense de leurs droits, en la faisant dépendre d'un recours obligé aux tribunaux ou de la mise en place de mesures de protection technologiques coûteuses.

D’ailleurs le 8 novembre dernier, madame Christine Saint-Pierre, ministre de la Culture, des Communications et de la Condition féminine du Québec a fustigé ce projet de Loi :
« Je veux vous dire aussi que, en tant que ministre chargée du développement culturel, je resterai à vos côtés pour faire en sorte que vous puissiez vivre de votre art, à une époque où les nouvelles technologies changent complètement la donne… Je suis résolue à favoriser l’accès aux œuvres pour les utilisateurs, mais je partage avec vous la conviction qu’il ne faut pas que cet accès se fasse au détriment de nos créateurs.
Concrètement… certaines dispositions doivent être annulées, ou à tout le moins modifiées. Celles-ci portent sur l’élargissement de la notion d’utilisation équitable à des fins d’éducation, sur la non-actualisation du régime de copie privée en regard des nouveaux supports audionumériques et sur le rôle des fournisseurs de services Internet. Nous faisons ces demandes parce que ces dispositions ont toutes en commun de ne pas offrir pas aux créateurs de garanties suffisantes pour que l’utilisation de leur travail s’accompagne d’une rétribution appropriée. Or, nous croyons que toute œuvre de création mérite sa juste rémunération. »
Même de France, Il vous faut appuyer les créateurs, leurs producteurs, les écrivains et leurs éditeurs en signant la pétition que vous trouverez sur le site www.cultureequitable.org . Maintenant que vous savez qu’il y a plus de livres de France dans nos librairies que de livres québécois, sachez aussi que si ce projet de Loi est adopté, vous pourriez être les grands perdants. Pour enrayer totalement la piraterie, le Gouvernement du Canada a choisi d’éliminer le droit d’auteur.

Enfin, la question de l’heure est donc au questionnement sur les droits d’auteur concernant les œuvres sur internet. Qu’en pensez-vous et que préconisez- vous ?

Tout travail de création a droit à sa juste part de rétribution, peu importe le support technologique qui la diffuse. Mettons les pirates sous verrous. Pas les œuvres.

Vous-même lirez-vous jamais sur IPad ?

Oui, si j’apporte, en avion, avec moi 15 ou 20 livres de littérature, le coût exorbitant du surpoids de bagages me mène directement chez un vendeur d’IPAD. Le livre électronique contient de nombreux avantages si vous vous déplacez souvent, comme moi, ordinateur au dos et valises à faire rouler. Mais les droits sur ces livres électroniques doivent avoir été payés.

Quand vous voyagez (vous voyagez tout le temps en fait !) que lisez-vous : un journal ou une revue, un roman, un livre de poésie, ou bien regardez-vous des films ?
IPOD aux oreilles, j’écoute Haëndel, Mozart, Chloé Sainte-Marie, Miron ou encore des poèmes lus par des poètes étrangers dans des langues que je connais ou ne connais pas. J’adore la musique baroque et celle des langues. Je lis peu en avion et ne regarde jamais les films américains. Je ne change pas…

De notre correspondante à Montréal, Aline Apostolska
Crédit Photo Gaston Bellemare - A.Meyer
Eric Fottorino - Interview pour le BSCNEWSInterview d'Eric Fottorino par Julie Cadilhac- Bscnews.fr / Illustrations : Arnaud Taeron.
Lutter à contre-courant, se rencontrer dans un écrin de papier et d'encre, conserver la beauté fragile de l'instant et ses parfums, voilà l'enjeu difficile du récit autobiographique. Eric Fottorino, dans L'homme qui m'aimait tout bas, hommage pudique à son père adoptif défunt et dans Questions à mon père, quête d'identité et retrouvailles dans l'urgence d'un père biologique, s'est confronté à l'exercice périlleux de la sincérité. Deux textes touchants de sensibilité et de tendresse vive, deux occasions de voyager au milieu des effluves appétissantes, des plats de la Tunisie de Michel ou en compagnie des ancêtres nomades Filali de Maurice, une voix de fils pour deux pères aimés.
Les souvenirs glissent, se défilent, nous font des pieds de nez pour se laisser ensuite apprivoiser. Parce qu'ils ne peuvent pas vivre sans nous, parce qu'ils sont des liens "plus solides que la vie", parce qu'ils savent qu'en nous ressemblant, ils nous rassemblent. Rencontre avec un fils, un père, journaliste et directeur du Monde, un écrivain, un passeur d'émotions qui nous offre deux confidences saisissantes. Elles donnent envie de mieux connaître les nôtres... pour se découvrir soi.


Dans Questions à mon père, vous citez entre autres Le Livre de ma Mère d'Albert Cohen que votre père Maurice aime tant. Qu'appréciait-il en particulier dans l'oeuvre de cet écrivain?
Je pense que ce qu'a apprécié Maurice dans Cohen, c'est cette famille de Céphalonie, ses origines juives et cette truculence entre les oncles, tous ces personnages assez haut en couleur, à la fois joyeux et retors. Il y a retrouvé le petit monde de Fès qu'il avait connu dans sa jeunesse même si chacun se fait une projection des personnages de roman. Comme la Céphalonie d'Albert Cohen est un peu imaginaire, Maurice a pu plaquer cette part fictive dans sa vie de jeune homme. Ayant connu l'exil ensuite, le Maroc qu'il avait vécu a ainsi cédé la place à un Maroc reconstruit, imaginé, romancé: la fibre romanesque de Cohen est tombée à point nommé d'une certaine manière.
Avez-vous délibérément utilisé cette tendresse moqueuse dont use si délicieusement Albert Cohen pour décrire ses Questions à mon pèrerelations avec sa mère?
C'est vrai, il y a quelque chose qui n'y est pas étranger. C’est arrivé à mesure que Maurice m'a initié aux arcanes de sa famille, avec ses oncles qui pouvaient faire penser à Mangeclous et les autres Valeureux, en voyant quelquefois leurs équipées un peu folles, notamment celle où certains ont voulu aller vendre des tapis à Chicago. Ce regard que j'ai porté sur lui et sur eux, comme je savais qu'il y avait une sorte d'inspiration voisine ou cousine de celle de Cohen, je me suis presque inconsciemment porté vers cela.
En confrontant les deux ouvrages dédiés à vos pères qui sont très émouvants, par la pudeur des sentiments qui y habite mais aussi par une volonté manifeste de sincérité, on réalise qu'ils se complètent mais qu'ils sont en même temps très différents et d'abord par l'écriture. Dans "Questions à mon père", il y a un tu vivace qui s'adresse à un interlocuteur vivant, dans l'autre récit, l'évocation de souvenirs ébréchés et itératifs.
Pour moi, la différence majeure entre ces deux livres, c'est qu'il y en a un qui est pour un mort et l'autre pour un vivant; ça change beaucoup de choses. Il y a un caractère évidemment moins dramatique dans Questions à mon père même s'il y a cette épée de Damoclès qui est la maladie, donc l'ombre de la mort, mais il n'y a pas cette brutalité que contient "L'homme qui m'aimait tout bas" qui parle d'un homme qui s'est donné la mort.
«Questions à mon père» a t-il été déclenché aussi par le décès de votre père adoptif ? Cette disparition laissait-t-elle une place vacante? Y avait-il une forme de culpabilité vis à vis de Michel?
Non, il n'y a pas de culpabilité. Il y a forcément toujours le regret peut-être de ne pas avoir fait ce qu'il aurait fallu faire face au suicide mais ça c'est tellement complexe. Mais je n'ai pas de culpabilité particulière vis à vis de Michel. Le déclencheur, ça a été bien sûr sa mort aussi brutale qui fait qu'à un moment donné j'ai voulu le plus vite essayer de restituer ce qu'il avait été et ce qu'avait été notre relation. La suite est venue finalement assez logiquement même si je n'en avais pas pris conscience au départ. Maurice, la maladie Arnaud Taeron pour Eric Fottorino- interviewde Maurice, je me disais bien qu'on n'avait pas a priori un temps fou devant nous et pour le coup, il y avait, sinon un sentiment de culpabilité, pour le moins le sentiment qu'il fallait que j'essaye avec les mots de réparer quelque chose, de réparer une relation qui n'a pas réussi, une relation entravée, empêchée pendant longtemps et j'ai voulu qu'il puisse lire de son vivant ce livre.
C'est ainsi que vous écrivez " l'écriture est un fil plus solide que la vie" , ces deux livres sont un moyen de maintenir un lien.
Exactement.
Deux pères différents et pourtant des univers communs. L'Afrique du nord pour point commun, la médecine, ce M magnifique qui débute les deux prénoms. Pourtant l'un semble disposer d'une figure rassurante tandis que l'autre fascine davantage et effraie peut-être un peu aussi...
C'est vrai que lorsque Michel est arrivé, j'étais un enfant :il a vraiment incarné cette figure du père qui faisait défaut. Quand à Maurice, il y a l'attrait parce que c'est mon père biologique. Il est vrai que c'est quelqu'un d'assez brillant, séduisant intellectuellement. En même temps, j'avais une forme de répulsion en me disant qu'après tout la vie avait fait que nous n'avions pas vécu ensemble et que peut-être même il m'avait abandonné. J'avais une écriture assez imprécise de notre histoire et ce n'était pas vraiment fait pour nous rapprocher. Il n' y avait pas de la crainte mais, en tous cas, une méfiance un peu instinctive vis à vis de lui qui a duré longtemps.
Lire ces deux textes en parallèle permet une réflexion sur les mécanismes de l'écriture autobiographique: la pédale est-elle votre madeleine?
C'est sûr que le vélo a été une manière de remonter le fil de la vie dans tous les sens, d'avancer mais aussi de revenir en arrière c'est pourquoi il m'accompagne toujours aujourd'hui. La bicyclette a été un moyen de créer un lien très particulier avec Michel dans la mesure où il a accompagné cette aventure, il l'a suscitée, l'a encouragée. Il y avait entre nous, comme il était masseur kinésithérapeute, cette complicité qui venait à la fois de l'effort physique, du sport et puis aussi de ses massages qu'il me prodiguait le soir dans son cabinet. C'était à la fois quelque chose de physique et d'affectif parce qu'il a passé beaucoup de temps au bord des routes à me soutenir.
Dans «Questions à mon père» , vous dîtes "J'ai préféré le romanesque à l'abrupt de la vie " pendant longtemps: ce texte a-t-il réussi à réparer ce travers?
C'est vrai qu'il n'y a pas de romanesque dans Questions à mon père ou alors il est involontaire, d'ailleurs j'ai pris le soin - je sais qu'aujourd'hui c'est très à la mode lorsqu'on écrit un récit autobiographique d'écrire roman dessus - de ne pas mettre roman parce que c'est un récit et que j'ai voulu être au plus près de la réalité. Le personnage de Maurice est apparu dans plusieurs de mes romans sous des masques alors que là, il apparaît vraiment comme il est, avec ses faiblesses, avec une sorte de grandeur aussi, avec ses peurs et donc il n'y a rien de romanesque là, en tous cas rien de romancé. On est au plus près d'une réalité vécue et subie quelquefois.
Et pourtant il pourrait y avoir la tentation de céder à un récit romancé quand on lit la destinée de votre père Maurice...
Ah oui, c'est sûr que de ce point de vue là, quand on dit que la vie est un roman, sa vie et celle de sa famille ont quand même quelque chose d'assez romanesque mais sans qu'on force le trait. Leur vie a été ainsi.
Ces deux ouvrages mettent en place un monde d'hommes. En tous cas, un monde où les hommes sauvent, Michel par l'adoption et grâce à son vélo et puis Maurice en vivant. Aujourd'hui, entourée de filles, avez-vous perdu vos repères?
Non, les repères, j'ai passé pas mal de temps à essayer de les trouver - il m'a fallu quasiment cinquante ans pour m'en trouver et pour essayer de devenir moi-même un point de repère pour mes enfants - j'ai plutôt eu tendance à les consolider, à les élucider, à savoir quelle était la part de chacun, l'importance que je leur accordais et c'est vrai que d'une certaine manière, j'y suis arrivé par le roman: le romanesque a élucidé le réel. C'est quelque chose qui peut paraître paradoxal mais c'est par la fiction que je suis allé de plus près vers ma propre réalité.
Réfléchir sur les liens avec vos pères a entraîné une réflexion sur votre propre statut de père...
Tout à fait, c'est vrai que, quand vous n'avez pas eu de père pendant longtemps, vous êtes un peu instable, vous n'êtes pas Arnaud Taeron- Eric Fottorino interviewtotalement assuré de votre solidité comme père mais ce sont aussi les enfants qui vous font devenir père par leurs exigences.
Votre écriture a un goût prononcé pour les images, influencée sans doute par votre métier de journaliste, et pourtant, si vous parlez de la fierté de Maurice qui place vos romans dans sa bibliothèque, vous évoquez assez peu son regard sur votre activité au Monde, vous l'évoquez à peine un peu plus dans «L'homme qui m'aimait tout bas», pourquoi?
C'est vrai que le fait d'être journaliste, d'être directeur du Monde, c'est quelque chose que Maurice apprécie, il est heureux de cela pour moi mais je ne pense pas qu'il y mette non plus une fierté particulière. Effectivement, il pense que j'ai bien réussi dans mon métier, il sait que c'est un métier assez difficile, lourd de responsabilités mais ça n'a pas provoqué de commentaires particuliers de sa part; il sait que c'est une charge difficile. Il sait très bien que le Monde est une partie de ma vie mais que ce ne sera pas toute ma vie, je ne serai pas, par définition, toute ma vie journaliste et directeur du Monde et à partir de là, il place les choses plus profondément que cela.
Dans Questions à mon Père, vous affirmez "Ma quête n'est pas une enquête": faites-vous donc la part belle à la subjectivité? Pourtant il y a dans ce texte tout un travail de répétition du souvenir qui donne l'impression d'un souci de rigueur...
Une enquête signifierait que j'ai enregistré précisément les différents protagonistes, que j'ai recoupé des choses or je ne l’ai absolument pas fait. J'avais un interlocuteur principal, un autre d'appoint qui était sa soeur et avec cela j'ai reconstruit une réalité avec les erreurs liées aux souvenirs estompés chez l'un ou l'autre. En tant que journaliste, je sais ce qu'est une enquête, on a plusieurs sources, on les confronte. Là, je me suis contenté d'interroger Maurice pour l'essentiel et par exemple pour ce qui lui est arrivé dans sa vie professionnelle à Toulouse ou à Muret lorsqu'il avait une clinique, je n'ai pas cherché à aller voir les protagonistes. Le coeur du récit c'est une quête, c'est à dire comprendre un lien, plus qu'une enquête où l'on accumule des informations pour faire la part des choses de la façon la plus précise.
Êtes-vous un peu mystique? vous évoquez Michel et son intérêt pour l'astrologie et de votre côté, vous insistez sur les signes et les coïncidences...
Franchement je ne sais pas... Je ne crois pas être vraiment mystique; il y a quelquefois des liens que les psychanalystes appellent des hasards exagérés, comme par exemple que l'un s'appelle Michel l'autre Maurice, qu'ils sont nés au Maroc et en Tunisie. Ce sont des constats objectifs devant lesquels vous restez impuissant. J'ai sûrement une propension à noter la dimension symbolique des choses mais ça ne va pas plus loin. Je ne m'enfonce pas pour autant dans une abîme de réflexion.
Dans l'autobiographie, il y a toujours une réflexion sur le rapport entretenu avec le lecteur: l'avez-vous conçu comme le partage d'une expérience?
Cela peut paraître étrange de dire cela mais je n'y ai pas pensé. Comme je le dis au début du livre, je voulais écrire un texte qui serait une sorte de justice établie noir sur blanc dans la relation avec Maurice, je crois que c'était cela le coeur et la clé. Après, ce que les lecteurs pourraient éprouver ou pas, s'ils pouvaient se sentir gênés par rapport à une intimité trop grande ou au contraire s'ils pouvaient avoir une curiosité, une saine curiosité bien sûr, sur ce que j'étais, j'avoue que cela ne m'a pas effleuré au moment de l'écrire. Après, forcément, quand cela devient un objet, un livre que l'on va diffuser, vous ne pouvez pas vous empêcher de vous dire mais est-ce que ce sujet - qui m'intéresse moi, qui intéresse mes proches- est-ce que pour autant cela mérite d'être un livre mais si j'avais posé cela comme un préalable je ne suis même pas sûr que je l'aurais écrit. En général quand j'écris, je m'affranchis de beaucoup de choses qui pourraient venir briser l'élan de l'écriture.
L'objectif de ce livre, c'était d'abord de faire un hommage à Maurice mais aussi la volonté de compenser ce qui a manqué, cette "épaisseur des jours " que vous regrettez. C'est donc l'épaisseur du livre qui compense cette épaisseur des jours ?
Je ne sais pas trop quoi rajouter à cela. Oui, c'est assez juste ce que vous dîtes.
Eric FottorinoVous écrivez dans L'homme qui m'aimait tout bas " la confiance est une forme d'inconscience": en qui et en quoi fait confiance Eric Fottorino aujourd'hui?
Quand on est à plus de la moitié de sa vie, je pense qu'on a choisi des proches à qui l'on accorde notre confiance déjà depuis longtemps. On a quand même déjà fait un peu la part des choses. Je fais d'abord confiance aux gens qui sont d'abord dans mon entourage proche, que j'aime et puis je me fais confiance à moi au fur et à mesure; ça n'a pas toujours été le cas puisque évoquer son identité, c'est, comme on disait, créer des repères, créer des racines. Quand vous êtes plus droit, plus en équilibre, vous avez plus confiance en vous pour avancer et pour découvrir d'autres choses, d'autres paysages mentaux. Je crois que la confiance, c'est quelque chose qui part de soi et qui doit mener à soi à un moment donné.
Enfin, avez-vous des ouvrages que vous avez remarqué en cette rentrée littéraire?
Moi, je n'ai pas lu énormément de choses sur cette rentrée mais je pense à «La possibilité d'une île» de Houellebecq; beaucoup en parle alors je ne vais pas m'y mettre à mon tour mais c'est vrai que c'est un livre important sur la définition de la modernité, la société industrielle, l'art, la société de consommation qui nous traite un peu comme du bétail que ce soit dans les avions - Holocauste - comme il le dit- ou dans les supermarchés où l'on finit par vivre une partie exagérée de son temps. Je trouve que c'est un livre qui fait réfléchir, je n'aime pas trop son écriture mais ce qu'il dit est intéressant. Il y a aussi le livre d'un jeune auteur qui se nomme Jérôme Ferrari, paru chez Actes Sud, «Où j'ai laissé mon âme», un récit à propos de deux officiers français pendant la guerre d'Algérie et un algérien rebelle, comme on les appelait, qui se suicide et qui s'appelle Tahar. C'est une très belle réflexion , très incarnée de façon romanesque, sur le Mal, sur une armée d'occupation, sur la libre destinée du peuple algérien.
Et pour vous, un roman en cours? en projet?
J'avais écrit un roman avant la mort de mon père; je pense que je vais le relire pour voir d'abord si je l'aime toujours et s'il est publiable. Sinon le Monde occupe quand même l'essentiel de mon temps et je ne peux pas entreprendre de projets littéraires trop ambitieux aujourd'hui.

Jérôme Garcin par Arnaud TaeronInterview de Jérôme Garcin par Julie Cadilhac- bscnews.fr / Illustrations Arnaud Taeron / photographies Pierre Gable.
Dès lors que l'on a gardé un contact moelleux quelques heures avec l'écriture de Jérôme Garcin, on s'exalte sur le lyrisme de sa plume et sur ses mots gandins qui n'hésitent pas à nous immerger dans un vocabulaire équestre érudit. Pourtant c'est avec le mot "juste" que cet écrivain définit ses voltes littéraires et l'on ne peut qu'acquiescer devant cet adjectif tout aussi humble que rigoureux. Son dernier roman " L'écuyer mirobolant" est une nouvelle déclinaison de sa passion pour les chevaux sur fond de paysages d'Afrique du Nord et des Landes françaises. On y rencontre Etienne Beudant, incarnation de l'écuyer idéal dont l'amour fiévreux pour les équidés force l'admiration et contamine le lecteur néophyte. Plaisir donc de rencontrer son créateur et d'obtenir quelques clés de lecture sensible. Une interview où la plume se démasque, où le mors se relâche le temps de quelques confessions, où le bucolique souffle comme un parfum exaltant sur nos jours citadins et où l'on finit par souhaiter que le galop de la plume de Jérôme Garcin poursuive sa course encore longtemps!

Le titre "l'écuyer mirobolant" est-il un pied de nez à la modestie de son personnage principal? Etienne Beudant aurait-il apprécié le compliment?
Pour tout vous dire, je pense que même si Beudant était effectivement tel que je l'imagine - puisque j'ai plus rêvé sa vie que je ne l'ai racontée dans la réalité - même s'il était très humble - ce qui est pour moi une loi fondamentale de l'équitation- je pense qu'il l'aurait aimé parce que j'ai clairement emprunté le titre au général Decarpentry qui a vraiment dit de Beudant qu'il était un écuyer mirobolant. Venant de Decarpentry qui était un homme de cheval, Beudant l'aurait non seulement accepté mais reconnu. En plus, mirobolant est un mot très joli parce qu'un peu daté. C'est le mot qu'a utilisé Decarpentry pour exprimer sa fascination pour un cavalier hors norme - c'est évidemment un éloge mais qui fait allusion à la magie de l'art de monter de Beudant.


Peut-on affirmer que vos romans tendent à enraciner leur récit dans l'Histoire? Pourquoi? Est-ce simplement un goût Cheval -livre Arnaud Taeronmarqué pour les crises historiques? pour les grands hommes? Jugez-vous plus pertinent de faire mouvoir un personnage au coeur d'une tempête? Pensez-vous que la littérature gagne à se nourrir des cicatrices et des envolées épiques de l'histoire?
Dans C'était tous les jours tempête et L'écuyer mirobolant, il y a effectivement un point commun - même si les personnages sont totalement opposés - je fais quelque chose que j'aime beaucoup faire et lire chez les autres, c'est à dire me glisser dans ce que j'appelle les " trous de l'Histoire", ces moments qui sont indéterminés. On ne sait absolument rien des jours qui ont précédé la mort d'Hérault de Séchelles et je me suis glissé dans ce trou-là pour imaginer ce qu'aurait pu être sa fin, la confession de Hérault de Séchelles avant d'être guillotiné. De la même manière, sur le véritable Etienne Beudant , on dispose de deux traités importants de technique pour les cavaliers et d'une biographie qui se réduit à quinze lignes. On sait ses dates de naissance et de mort, on sait qu'il a servi en Afrique du Nord mais tout le reste, ce sont des "trous de l'histoire" et je m'y suis glissé pour imaginer une rencontre avec Calamity Jane, pour composer, par exemple, des dialogues totalement imaginaires entre Lyautey et Beudant. J'aime me faufiler dans les moments de l'Histoire qui restent inconnus et en profiter pour y glisser en même temps des choses qui me sont très personnelles. J'abuse de mon pouvoir de romancier pour insérer, dans ces trous de l'Histoire, des obsessions, des idées qui sont les miennes.


L'écuyer mirobolant nous entraîne en Afrique du Nord : y-avait-il dessein de rendre hommage à des pays dont la culture vous émeut ou était-ce simplement le besoin esthétique de placer le personnage dans un cadre plus "exotique"? ou était-ce simplement par conformité historique?

La première raison est historique: le jeune Beudant est nommé d'abord en Algérie ensuite au Maroc et il va passer vingt cinq ans de sa vie en Afrique du Nord. C'est une vérité historique, je n'ai vraiment rien inventé.L'essentiel de sa vie de petit militaire - il était capitaine de l'armée française - aura été de servir en Algérie et au Maroc; il n' y a donc pas de choix exotique, c'est une réalité. Cependant c'est une culture qui a avec le cheval une relation passionnelle et de manière générale, les chevaux Arabes -qui sont à l'origine de toutes les races - ont avec leurs cavaliers des relations exceptionnelles. Donc je voulais insérer dans le décor cette relation historique. J'ajoute aussi que l'art de Beudant - et là, pour le coup, quelques photos l'attestent de manière très forte - a été précisément de pousser le génie jusqu'à faire de ces chevaux barbes - qui sont la race majoritaire dans ces pays du Maghreb - de véritables oeuvres d'art, y compris les chevaux abimés, cassés, fatigués, malades...et quand on le voit monter ces chevaux qui sont faits pour l'endurance, pour le terrain mais pas tellement pour la haute école, on constate qu'il a réussi à obtenir de ces chevaux qui ne sont pas faits pour ça des figures époustouflantes. Connaissant ces chevaux du Maghreb, nous avons donc la possibilité de juger de ce qu'était véritablement le génie d'Etienne Beudant. Arrivé à Dax, presque au milieu de sa vie, il a eu le regret de l'Afrique du nord mais aussi des chevaux qu'il montait dans ces paysages d'Afrique du nord car il y avait quelque chose là-bas de l'ordre de la mystique, il avait trouvé sa seconde patrie.


Jument - Arnaud TaeronLors de la sortie de votre roman "cavalier seul", vous parliez de cesser d'écrire sur les chevaux : qu'est-ce qui vous a remis en selle?
La passion chez moi pour les chevaux tourne un peu à l'obsession et j'ai eu le sentiment qu'après La chute de cheval, Bartabas roman et Cavalier seul, j'avais fait le tour de tout ce que je voulais écrire sur la question et qu'aller au delà, ce serait abuser de la sympathie, de la curiosité ou de l'intérêt des lecteurs et donc j'avais pris cette décision qui répondait à une réalité toute simple: j'ai mal vécu de devoir me séparer de mon cheval parce qu'il était arthritique et que je ne pouvais plus le monter aussi je me suis dit que si j'arrêtais de monter ce cheval qui est mon cheval, de la même manière j'arrêterai d'écrire sur les chevaux parce que les deux sont liés. C'était donc une décision parfaitement raisonnée mais la passion a pris le dessus. Contrairement à ce que je disais, j'ai continué à monter plus que jamais après avoir mis mon cheval au pré, même si je n'ai pas repris de cheval - je monte les chevaux des autres. Je monte toujours autant et de la même manière, je me rends compte que je suis incapable de ne pas écrire sur les chevaux qui sont pour moi beaucoup plus que des chevaux: je leur dois énormément, c'est grâce à eux que je me suis mis un jour à écrire. J'avais envie de continuer; c'est un peu comme lorsqu'on est au galop, on n'a pas forcément envie de s'arrêter, on a envie de continuer - donc, effectivement, vous avez raison, je n'ai pas tenu parole et j'ai voulu encore me faire plaisir.


Vous racontez les chutes de Beudant: dans quelle mesure l'accident est constitutif de tout cavalier? Pas de vrai cavalier sans chute? Doit-on lire cette passion équestre comme une métaphore de la vie en général?

Oui, évidemment, raconter la vie des hommes, c'est aussi raconter la vie de ceux qui montent, la métaphore est évidente. Pour ce qui est des chutes, d'abord, c'est vrai, on ne monte pas sans tomber, quel que soit son niveau, qu'on soit simple cavalier ou Bartabas, on tombe : c'est une réalité. Dans le cas de Beudant, j'ai été bouleversé par l'idée que cet homme avait tout sacrifié aux chevaux et que c'est au moment où il arrivait au sommet de son art qu'il a du, brisé par ses chutes, y renoncer. Pour un homme qui vivait depuis son plus jeune âge sur quatre jambes, le fait d'être paralysé, cloué dans un fauteuil roulant et vivre pendant vingt cinq ans avec des béquilles ou dans un fauteuil est la chose la plus terrible qui soit. En fait, le vrai sujet du roman , c'était cela: comment peut-on survivre à une telle passion quand on ne peut plus l'exercer? Pour moi, c'est comme si l'on avait coupé la main de Van Gogh au moment où il était dans la plénitude de son art ou la main d'un grand interprète ne pouvant plus jouer Bach. Aussi comment Beudant peut survivre à sa passion est le sujet de ce roman. La chute de cheval, c'est le titre de mon premier livre et dans mon cas particulier, la chute de cheval, c'est celle aussi dont on ne se relève jamais. C'est le cas de mon père qui s'est tué d'une chute de cheval en forêt et c'est vrai que, contrairement à mon père, Beudant s'en est relevé, il a continué à vivre et je crois qu'écrire sur Beudant, c'était aussi une façon pour moi de prolonger ce qui est peut-être la scène originelle de tout ce que j'écris, c'est à dire mon père tombant dans la fleur de l'âge- puisqu'il avait quarante cinq ans- d'une chute mortelle. Evidemment que chez moi, la chute de cheval n'a pas le même sens que chez d'autres, sans doute qu'en me mettant à devenir cavalier, j'ai le sentiment de prolonger le galop au cours duquel mon père a été à tout jamais arrêté.
La chute de cheval est l'origine de tout car elle raconte comment j'ai construit sur ce deuil : j'avais dix-sept ans, mon père quarante L'écuyer mirobolant -interview Jérôme Garcincinq ans, son cheval s'emballe en forêt de Rambouillet il tombe et il meurt, et évidemment le paradoxe est que pendant un temps fou j'ai repoussé, j'ai fui, j'ai ignoré les chevaux et un jour, longtemps après, j'ai renoué avec eux, j'ai monté et d'une certaine manière j'ai fait la paix avec mon passé et avec cette chute originelle. Donc je ne peux pas répondre à votre question sans évoquer la scène fondatrice de tout ce que j'ai écrit depuis et qui est aussi la raison pour laquelle j'écris, parce que c'est en montant à mon tour à cheval, tardivement - j'avais une trentaine d'années - en comprenant aussi ce qu'avait été la passion de mon père que j'ai commencé - la selle servant de divan - à raconter des choses que peut-être je n'aurais jamais racontées sans le cheval. Il a été l'instrument de ma propre confession. Le cheval m'a permis de libérer des choses que je gardais pour moi , j'ai donc à son endroit une gratitude qui va bien au delà de la simple reconnaissance de cavalier, je lui dois le bien finalement.... et le meilleur.


Quelles figures équestres prisez-vous? Le piaffer, le pas espagnol, le trot et galop arrière? Y-en-a-t-il une, mythique, qui reste un fantasme jamais concrétisé?

La figure la plus incroyable, la plus mystérieuse, la plus difficile, c'est le galop arrière. Beaucoup de grand écuyers l'ont pratiqué mais le seul que j'ai vu l'exécuter magnifiquement sur deux chevaux différents, c'est Bartabas. C'est une figure prodigieuse parce qu'au delà de sa difficulté technique, elle renverse toutes les lois de la nature. Galoper, c'est aller devant or là, galoper c'est aller en arrière. Cela me rappelle toujours un mot d'Etienne Beudant dans un de ses traités - et là encore c'est une métaphore de la vie - "il faut pousser en avant même pour faire reculer". La figure du galop arrière demande à avancer au petit galop puis au galop rassemblé puis au galop sur place et ensuite petit à petit en gardant la même allure, la même assiette du galop sur place, on passe au galop arrière.


Cheval -livre - Arnaud TaeronVos lignes sont sculptées, limées, ciselées, chaque image (- Robersart II " le vitrail d'une basilique de muscles" - "Les arbres avaient la transparence d'un verre filé de Venise" - " Cet étranger empruntant à la fois au militaire à la retraite et au Touareg en exil" ) est un "rêve flottant" de perfection. Ecrire, selon vous, comme monter à cheval nécessite une élégance, des exigences pointues et sévères qui justifient l'utilisation d'un vocabulaire soutenu et d'expressions équestres méconnues du néophyte? Pensez-vous qu'il est bon que la littérature soit un rien inconfortable? Avez-vous un modèle de perfection qui vous semble expliciter au mieux tout le respect que l'on doit aux mots écrits?
L'élégance, je ne sais pas ce que c'est, en revanche je crois profondément qu'il y a un rapport entre l'écriture et l'équitation. Si vous regardez un grand cavalier, quelle que soit la figure qu'il dessine avec son cheval, on se demande toujours comment il fait, la main et la jambe semblent ne pas bouger, il y a un mystère. Le corps ne bouge pas, il semble être dans le cheval et ça, c'est pour moi l'idéal littéraire, c'est à dire que même pour obtenir l'équivalent littéraire d'un piaffer ou d'un galop arrière, il faut que tout le travail ne se voit pas et que l'on ne voit que le résultat. Il faut que l'écrivain puisse donner la même illusion de facilité et que l'on ne voit pas la sueur, le travail, les efforts inouïs que l'on a dépensés pour obtenir cette phrase juste. Quand un cavalier est un bon cavalier, on dit qu'il est juste. Je crois que c'est pareil pour l'écrivain. Moi je n'aime pas ce qui est flottant, j'aime la justesse, l'exactitude, c'est la raison aussi pour laquelle, même si on est un peu un néophyte, je trouve que le vocabulaire équestre est un très beau vocabulaire et que, même s'il n'est pas forcément clair, il a l'avantage d'être précis. J'aime une grammaire sans graisse: certes, parfois il faut utiliser des métaphores pour rendre compréhensible. Beudant, par exemple, pour définir l'impulsion à cheval , disait que "c'est le vent qui souffle dans les voiles du navire", il disait aussi pour l'obéissance à l'éperon que c'est "celle du fils à son père". Donc parfois il faut traduire, évidemment, cela dit je crois que monter bien, c'est monter juste et qu'écrire bien, c'est écrire juste. Et dans les deux cas, c'est épargner au lecteur, comme le grand cavalier épargne au spectateur, tous les efforts que cela lui a couté.


Vous consacrez effectivement de longs passages à une réflexion sur l'écriture: quel est l'enjeu de cette mise en abime?
Cheval -Pierre Gable le désir de formuler un constat qui grossissait dans votre expérience d'auteur?
Parce que c'est dû à ma propre expérience, monter et écrire sont deux verbes qui, chez moi, ont cohabité et, de manière un peu obscure pour moi, aujourd'hui, les deux activités sont indissociablement liées.Je ne peux écrire que quand je monte et je ne peux monter que lorsque j'écris. C'est très étrange et d'ailleurs j'ai écrit de nombreuses pages en partant deux -trois heures avec un cheval: je pense aux mots de Montaigne que j'avais mis en épigraphe de La chute de cheval "c'est à cheval que sont mes plus larges entretiens".Je fais partie de cette famille d'auteurs qui ont besoin que le corps se dépense à une altitude incertaine, entre terre et ciel, pour pouvoir faire travailler le cerveau et avancer le livre. C'est la raison pour laquelle je n'écris jamais à Paris, uniquement à la campagne, quand je suis près de ces chevaux et que je suis dans cet état qui me place un tout petit peu en dehors du monde réel.


Etienne lit beaucoup: y-a-t-il, sciemment, une sorte de croisade pour le livre , une nostalgie intrinsèque dans cet hommage régulier à la lecture et aux grands auteurs? Comme beaucoup, déplorez-vous la chute des ventes en librairie ou pensez-vous que les générations nouvelles se construisent à partir d'autres supports que l'objet livre? Etes-vous optimiste?

Je fais lire beaucoup Beudant; dans la réalité je ne pense pas qu'il ait lu autant. J'ai fait récemment édité et j'ai préfacé la grande anthologie de Paul Morand qui s'appelle Anthologie de la littérature équestre chez Actes Sud qui montre depuis la Renaissance italienne jusqu'au vingtième siècle, les grands artistes du cheval ont toujours été des écrivains qui avaient besoin de transmettre leur savoir et j'avais envie d'inscrire Beudant dans cette histoire-là.
Quant à la chute des ventes en librairie, moi je suis un peu frappé par le contraire. Par mon métier de journaliste, ça fait plus de Cheval - Pierre Gabletrente ans que j'observe l'évolution du livre en France, sa production, son édition, sa distribution . Je remarque d'abord l'incroyable résistance de l'objet-livre malgré tout ce que l'on avait annoncé - il était mort à l'époque où naissait Internet, il serait mort encore aujourd'hui avec l'Ipad et le numérique- pourtant l'objet livre fait une résistance assez phénoménale à tous ces courants soi-disant meurtriers. Evidemment que le numérique va changer les choses et qu'on lira de plus en plus sur écran et de moins en moins sur papier mais je pense que l'imprimé, même s'il reste minoritaire, restera toujours. Le livre, c'est comme l'équitation. Aujourd'hui en 2010, on n'a plus besoin des chevaux : il n'aide plus aux champs, à tracter les moissons, il n'est plus utile en ville, malgré tout il persiste: il y a de plus en plus de cavaliers, d'amoureux des chevaux et de la même manière, le livre résistera toujours. Moi je ne suis pas du tout pessimiste. Et si les générations qui viennent préfèrent lire sur écran que sur papier, moi ça ne me choque pas du tout. Pour autant on aura toujours besoin du rêve que procurent les écrivains. Maintenant, les bestsellers ont toujours existé et la vraie littérature a elle aussi toujours existé et elle n'a jamais été majoritaire. Au delà d'un certain succès, on est dans le malentendu de toutes les manières.


Ce roman peut-il lire se lire comme un plaidoyer pour l'authenticité? une réflexion sur le bonheur? Cherchez-vous à convertir? à prouver que l'équitation, au delà d'être un sport, contribue à un équilibre - " l'autorité sans violence, l'équilibre des forces, l'harmonie du corps et de l'esprit, la patience, l'opiniâtreté, le tact, la justice" - qui explique qu'aujourd'hui le nombre de cavaliers augmente et qu'il y a une recrudescence de l'intérêt porté aux chevaux?

En France, on considère qu'il y a environ 500 000 cavaliers et un million d'équitants: c'est une évolution croissante. Moi je pense - et ce n'est pas original- que l'équitation est une leçon de vie extraordinaire, que c'est une morale, même politique. Apprendre à gouverner une masse de cinq cents, six cents kilos avec de la douceur, avec ce que Beudant appelait "une main insinuante" , apprendre la conduite mais sans violence, sans domination des natures libres et égales, je trouve que c'est un programme formidable. J'y ajoute une donnée à laquelle je tiens beaucoup : l'équitation force - alors qu'on dit souvent que les cavaliers sont fiers - à l'humilité. On ne peut rien contre la force d'un cheval, si on n'est pas humble, on se casse la gueule, il faut accepter que le cheval est plus fort et que pour se faire comprendre de lui, pour devenir son allié, il faut accepter l'humilité.
Pour moi le cheval est un instrument de musique sublime. Mais si je devais trouver de véritables raisons de convertir, je dirais qu'aujourd'hui, de manière tout à fait scientifique, on voit les bienfaits de l'équitation. Les médecins ont inventé l'équithérapie dont on sait combien -aussi bien dans le cas des handicapés moteurs que mentaux - le cheval est un formidable instrument de soin et d'aide. Et puis le cheval, avec peut-être la mer, est encore une des dernières aventures que l'homme peut encore vivre, avec l'illusion d'être aussi bien au XXIème qu'au XVIIIème siècle, aussi bien en France qu'à l'étranger. D'ailleurs ce n'est pas un hasard si le cheval est un langage universel. J'ai beaucoup voyagé, monté un peu partout et je peux vous dire que je parle cheval aussi bien en Tunisie ou au Maroc qu'aux Etats-Unis. C'est quelque chose qui unit les peuples et les cultures sans aucune distinction de classe, c'est quelque chose d'universel et ça, je trouve que c'est une des plus belles choses que l'Histoire ait donné à l'humanité.


Etienne Beudant est aussi intègre qu'Hérault de Séchelles est opportuniste. Le premier ne connaîtra pas l'amour, l'autre y aura droit comme un miracle. L'un est au coeur de l'action ,l'autre en est toujours écarté. Diriez-vous que vous aiguisez volontairement les caractères de vos personnages?

Dans les deux cas, il y a un peu de caricature. J'ai fait de Hérault de Séchelles une caricature du cynique car ça m'amusait beaucoup de montrer que la palinodie politique, le fait de changer de veste à chaque tournant n'est pas l'apanage de nos politiques d'aujourd'hui et que c'était vrai aussi à cette époque. Hérault de Séchelles est capable de passer du roi au comité de salut public avec un sorte d'indifférence impressionnante. J'ai voulu noircir le trait parce que je trouvais amusant littérairement parlant de me glisser dans cette peau. De la même manière, c'est vrai que je pousse un peu le personnage de Beudant qui était un admirable écuyer - ça , c'est incontestable - mais j'en ai fait une sorte de mystique, d'amoureux d'absolu, d'idéaliste, un pur parmi les purs.
Il y a un véritable lien entre ces deux personnages et ceux de tous mes autres livres qui ne sont pas des romans. Je pense à Gérard Philipe dans Théâtre intime, à Jean Prévost, à mon propre père, tous ont en commun mais ça, on ne le voit pas forcément à l'oeil nu, qu'ils ont eu des vies brèves et arrêtées. Je considère, en effet, que la vie de Beudant s'arrête quand il descend de cheval pour la dernière fois. Hérault de Séchelles est guillotiné à trente quatre ans, Jean Prévost meurt dans le Vercors les armes à la main à quarante ans et pour des raisons plus personnelles, la mort de mon frère jumeau, mon père qui se tue de cheval à quarante cinq ans, la mort à l'âge de trente six ans du père de ma femme, Gérard Philipe, que sans doute, de manière inconsciente , j'ai du mal à faire vieillir les personnages. J'ai toujours le sentiment que j'aime raconter des vies brèves, qu'elles soient réelles ou imaginaires et où j'ai le sentiment que plus elles sont brèves, plus elles sont pleines. Le vrai lien entre mes personnages, c'est cela, c'est un combat contre le temps incessant et la vraie question est: qu'est ce qu'on fait de sa vie? à quoi ça sert? C'est autour de ces questions-là que tournent les obsessions.


Vos personnages sont-ils toujours volages dans l'âme? Est-ce une nécessité pour le héros romanesque ce détachement des femmes? ce besoin de butiner? Est-ce parce qu'il est incompatible de se donner tout entier à un cheval et à une femme?

C'est vrai que mes personnages sont le portrait d'êtres qui ont tout sacrifié à leur art, à la passion ,à leur engagement politique, à leur foi et que ça se paye. En même temps, on pourrait donner en contrepoint le livre que j'ai écrit qui s'appelle Théâtre intime qui est consacré à ma propre passion fixe, qui est celle que j'ai pour ma femme, Anne-Marie Philipe, depuis plus de trente ans donc, vous voyez, ce n'est pas aussi simple que ça. Cela dit, c'est vrai que dans le cas de Beudant, j'ai imaginé que cette féroce, ardente, folle et puissante passion du cheval passait par le sacrifice de tout le reste. Il n'y avait pas la place pour une femme aimée et une passion qui occupait tout.


Enfin le magazine, ce mois-ci, ouvre un dossier spécial Amérique : vous évoquez Buffalo Bill dans ce roman et Etienne entretient une correspondance avec Calamity Jane: dans quelle mesure l'Amérique et ses cow-boys fascinent-ils le cavalier que vous êtes?

Bien sûr que ce pays de cavaliers, je dirais même de centaures, me fascine: on ne sait plus, quand on regarde un western, que ce soit côté indien ou cowboy, où s'arrête l'homme et où commence le cheval. Dans le cas de Calamity Jane, j'avais été ému par les lettres que j'avais lues d'elle, j'ai donc greffé de manière naturelle et en même temps un peu artificielle une correspondance entre Beudant et elle, qui est totalement imaginaire. C'est un pays où le cheval est roi, un pays d'immenses étendues dont je persiste à penser qu'elles ne sont vraiment explorables qu'à cheval. Il y a d'ailleurs un bouquin formidable dont on parle rarement qui exprime un peu ce que je vous dis là et qui se nomme Autobiographie d'un cheval de John Hawkes dans lequel il parlait à la place d'un cheval, à la première personne du singulier. Et s'il le faisait si bien, je pense que c'est parce que John Hawkes appartient à ce pays, à ce peuple où l'homme se confond avec le cheval.

Cheval - pierre gable

 Tatiana de Rosnay -  photos Philippe Matsas (opale) Par Harold Cobert - BSCNEWS.FR / Si on ne présente plus Tatiana de Rosnay, romancière aux succès désormais planétaires, on se représente encore mal, en France, l’ampleur de ce qui a définitivement pris l’allure d’un véritable « phénomène ». L’histoire de cette success story a déjà été racontée maintes fois, mais il n’est pas inutile de dérouler à nouveau le fil de ce récit digne d’un conte de fée.
Le Voisin est une réédition. Qu’est-ce qui vous a donné envie de republier ce roman ?
Cela entre dans le projet d’Héloïse d’Ormesson de donner une deuxième vie à mes anciens titres, qui sont épuisés depuis cinq ans. C’était le cas de La Mémoire des murs, c’est aujourd’hui celui du Voisin. Ça n’était donc pas exactement mon idée, mais j’avoue que je suis extrêmement heureuse de voir ce roman ressortir. C’était le livre qui avait le mieux marché pour moi avant Elle s’appelait Sarah. D’ailleurs, beaucoup de gens me le réclamaient. J’avais même vu, avant cette nouvelle publication, qu’il était en vente sur eBay au prix de 80€ ! J’avais écrit au vendeur pour lui dire que je trouvais ça scandaleux, et il m’avait répondu qu’il était désolé, mais qu’il y avait une énorme demande sur ce titre.

Comment est née l’idée de ce roman ?
J’ai emménagé il y a une dizaine d’années dans un très joli appartement, à Montparnasse, où je pensais pouvoir dormir au calme. Et dès la première nuit, j’ai été réveillé par un bruit de chasse d’eau… mais alors, comme les chutes du Niagara, juste au-dessus de ma tête ! Tout d’abord, je me suis dit : « C’est pas grave, c’est juste un voisin qui a une envie pressante au milieu de la nuit. » Mais, le lendemain, idem : 3h du matin, chasse d’eau épouvantable… Le soir d’après, pareil, en pire : chasse d’eau plus aspirateur et meubles qu’on bouge, pendant une heure ! De 3h à 4h du matin, chasse d’eau, aspirateur, meubles, chasse d’eau, aspirateur, meubles… Pendant ce temps, mon mari et mes enfants n’entendent rien.Ils dorment paisiblement. Il n’y a que moi qui entends ces bruits. Au bout de deux semaines, je décide de mettre un petit mot courtois dans la boîte aux lettres de ce monsieur. Je me renseigne auprès de la concierge, qui me dit qu’il s’agit d’un homme très gentil, qu’il travaille dans un hôpital, et que donc il a effectivement des horaires un petit peu décalés. Je lui glisse mon mot dans sa boîte aux lettres, où je lui écris quelque chose comme « Cher Monsieur, les canalisations de l’immeuble étant ce qu’elles sont, vous comprendrez bien que… », etc. Je trouvais que l’histoire de la chasse d’eau était un peu gênante et terre à terre, alors j’essayais de faire des périphrases pour ne pas l’embarrasser. Mais, le soir même, chasse d’eau, aspirateur, meubles, tout recommence… Avec, en plus, des pas très lourds au-dessus de ma tête !… La situation virait au cauchemar : je me réveillais toutes les nuits à trois heures moins cinq, juste avant que le cirque ne commence. Une fois, j’étais tellement énervée que je suis montée sonner au deuxième étage. Je savais qu’il était là. J’ai sonné, j’ai sonné, mais il n’a jamais répondu. C’est comme ça qu’est né l’idée du Voisin.

Vu la proximité entre la réalité que vous avez vécue et la fiction que vous avez écrite, avez-vous résolu ce problème comme Colombe Barou, votre héroïne ?
Non, je suis beaucoup moins audacieuse que Colombe ! D’abord, j’ai très vite commencé à écrire ce livre. Je me suis jetée sur ce roman, il est devenu ma bouée de sauvetage. En plus, ce voisin, le vrai, je ne l’ai jamais vu. Jamais ! Cela dit, je sais qu’il n’était pas aussi sexy de Léo [Léonard Faucleroy, le voisin du roman]. Je savais que c’était un quinquagénaire sans distinction particulière. Dans mon imaginaire, pour le roman, je me suis dit qu’il fallait qu’il ait quelque chose de très puissant. Il fallait qu’il soit à la fois attirant et répugnant, qu’il ait ces deux pôles contraires capables d’exercer une vraie fascination sur Colombe. Quant à la manière dont j’ai réglé le problème avec mon voisin, le vrai, j’ai mis ma stéréo dans ma chambre. Avec Louis, mon fils, qui à l’époque avait dix ans, on a installé les baffles en haut du placard, quasiment collées au plafond. À la différence du roman, ce n’est pas le voisin, mais moi qui lui ai passé le best of des Stones tous les soirs, à fond, de 20 h – je savais qu’avec ses horaires, il se couchait à 21h – jusqu’à 22 h. Et pendant ce temps, j’allais à l’autre bout de l’appartement, qui était agencé en L. Mon voisin a fini par partir, mais un autre a pris sa place, un autre encore pire, car il faisait les cents pas toute la nuit parce qu’il était insomniaque… De toutes les façons, je n’ai eu que des voisins infernaux dans cet appartement-là ! Mais ce livre m’a sauvée. J’y mettais toute ma hargne et cela me permettait de tenir.

Dans ce roman, on retrouve un certain nombre de thèmes qui jalonnent toute votre œuvre : secret, appartement, mémoire des murs… Ecrivez-vous toujours le même livre ou êtes-vous une romancière obsessionnelle ?
C’est vrai qu’on y retrouve mes thèmes fétiches. Mais je pense écrire un roman bien différent à chaque fois. Ici, dans Le Voisin, c’est la première fois que j’ai voulu explorer un sujet « à suspense », un conflit de voisinage, et que j’ai mis deux personnages face à face, dans un duel qui va crescendo jusqu’à la confrontation finale. Mais obsessionnelle, je suis, certes ! Je ne me lasserai jamais des secrets, des maisons à secrets, du passé qui revient comme un boomerang. Peut-être, un jour, me lancerai-je dans une comédie légère et pétillante, à la Nancy Mitford ?

Tous vos romans flirtent avec un suspense proche des meilleurs polars. Pour quelle raison ?
Parce que ma grande hantise, c’est que le lecteur s’ennuie. Donc je l’attrape. I hook him in, comme disent les auteurs anglo-saxons. Et je fais un cliffhanger à la fin de chaque chapitre, à la manière des feuilletonistes du XIXe siècle. Et puis ça m’amuse d’écrire de cette manière. La première personne que je cherche à maintenir éveillée, c’est moi !

Quel sera le sujet de votre prochain livre ?
Suspense…

Quelle est votre conception de la littérature ?
Intriguer et divertir. Partager mes émotions. Donner à réfléchir. Déranger, parfois. Dans Elle s’appelait Sarah, je suis revenue sur cette page noire de l’histoire de notre pays, la rafle du Vel d’Hiv, et les cicatrices que cet événement a laissé, soixante ans plus tard. Ce livre a changé ma vie. J’ai reçu, et je reçois encore, des dizaines de mails par jour, du monde entier. Grâce à Sarah, j’ai trouvé mes lecteurs. Ils ont suivi, avec Boomerang. Je veux continuer à leur donner ce qui je pense fait ma marque de fabrique, un cocktail d’émotion, de suspense, de personnages attachants comme Sarah, ou étranges, comme Leonard Faucleroy, et Angèle Rouvatier, de Boomerang. J’ai commencé à écrire des romans à l’âge de 11 ans, et j’aimerais écrire jusqu’à la fin de ma vie. Je m’imagine très bien, en vieille dame avec une longue tronche d’Anglaise, dans ma maison perchée dans les collines de lavande, un vieux labrador à mes pieds, en train d’écrire. Adolescente, je rêvais d’être une Daphné du Maurier moderne. J’aimerais réussir ce pari.

En 2009, vous avez été l’auteur français le plus lu en Europe, loin devant Marc Lévy, Guillaume Musso, Frédéric Beigbeder ou encore Amélie Nothomb. Comment vivez-vous cette consécration ?

Ça a été pour moins une sorte de stupéfaction lorsque me l’ont annoncé mes éditeurs hollandais, car ce sont eu qui ont vu le palmarès en premier. Je n’y ai tout d’abord pas cru. Je me suis dit : « Ils se sont trompés, c’est une blague. » D’autant qu’en France, je n’ai pas les ventes d’un Marc Lévy, d’un Guillaume Musso, d’une Catherine Pancol, d’une Anna Gavalda, d’un Eric-Emmanuel Schmitt ou d’une Amélie Nothomb. Donc, ça me semblait complètement aberrant ! Et puis j’ai vu arriver les articles, et j’ai compris que, grâce à Elle s’appelait Sarah et à Boomerang, notamment en Hollande et en Allemagne, c’était vrai. Ça n’a rien changé à ma manière d’être ou de vivre, mais j’avoue que j’en conçois une certaine fierté.

Que diriez-vous aux lecteurs du BSC News magazine pour leur donner envie de lire votre roman ?
Chers lecteurs du BSC NEWS magazine, j’ai beaucoup fait pleurer avec Elle s’appelait Sarah et Boomerang. Avec Le Voisin, vous n’allez pas pleurer du tout, mais j’espère de tout cœur que vous aurez un peu peur. Car oui, le Docteur Faucleroy est un voisin terriblement inquiétant, mais très mystérieux, et étrangement séduisant, aussi. J’aimerais avant tout que, tout comme Colombe, sa « victime », sa gentille voisine du dessous, vous ne fermiez pas l’œil de la nuit en me lisant d’une seule traite....
photos Philippe Matsas (opale)

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