Retrouvez les Grandes Interviews du BSC NEWS.  Les interviews fouillées des personnalités de la culture sont à retrouver dans cette rubrique culturelle.

 

 

 

Thomas Fersen : un artiste authentiquePropos recueillis par Julie Cadilhac - BSCNEWS.FR / Un jour de mauvais temps atypique, dehors un vent à décorner les boeufs, dedans un enregistreur qui ne me disait rien qui vaille, armée de mon rire fébrile de stentor et d'un stylo de fortune, j'ai croisé l'élégance. Ni tout à fait abeille, ni tout à fait moucheron mais picorant mes phrases de notes chantantes montpelliéraines, j'ai interviewé Thomas Fersen. Et, comme lorsqu'on se livre au jeu risqué de la confrontation de son imagination au réel, admirative au plus haut point du travail de l'artiste, j'avoue avoir eu peur d'être déçue. Que Thomas Fersen soit un chanteur abonné à l'école buissonnière de la chanson française plus par pédanterie que par goût. Qu'il soit cigale à la scène et fourmi à l'interview, lièvre à la guitare et tortue à la répartie, bref que cette interview ne soit pas la pièce des grands jours que j'espérais....

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Mathias MalzieuInterview de Mathias Malzieu/ Propos recueillis par Julie Cadilhac- Bscnews.fr/Quels ponts plus ou moins visibles, plus ou moins conscients, existent-ils entre les oeuvres d'un même auteur? Ces fils tissés au sein des personnages, des situations, sont les empreintes indicibles d'une écriture qui séduisent les lecteurs fidèles. Jack. Tom Cloudman. Deux personnages aussi touchants qu'atypiques, nés de l'imagination florissante de Mathias Malzieu, dans La mécanique du coeur et Métamorphose en bord de ciel, ne manquent pas de "différences convergentes" qui méritaient d'être débattues. L'occasion aussi de discuter justement autour de son dernier roman, Métamorphose en bord de ciel, qui nous entraîne dans une aventure médico-onirique surprenante où une femmoizelle, offre à un de ses malades, grignoté de l'intérieur par une betterave coriace, une possibilité de guérison. Un pacte faustien où le diable a un sourire d'ange, des jambes délicieusement sexy et couvre le monde de douces plumes carmin. Comme un enfant à la veillée, on se laisse emporter dans un monde où les enfants-lune apprennent à redevenir des enfants, où les enterrements ont des airs de carnaval et où la fantaisie est la seule reine contre laquelle la Faucheuse ne peut rien. Si le chanteur du groupe rock français Dionysos met en lumière des personnages sensibles et écorchés, on sent pourtant battre la vie dans chaque ligne de ses récits. Tom Cloudman, pourtant condamné onomastiquement à disparaître dans les nuages, est une figure de résistance à la maladie qui réchauffe le coeur. Rencontre avec une plume singulière, une imagination séduisante et un être fort sympathique.

" J"ai besoin de fantasmer les choses. Mon document, c'est le souvenir"(Mathias Malzieu)

Tom Couldman est une figure fantasmée de vous-même, amateur de sensations fortes ( longboard, saut à l'élastique)?
Tous les personnages que l'on écrit, en livres ou en chansons, sont toujours une part d' autobiographie émotionnelle. Même si je ne raconte pas ma vie au sens propre avec ce personnage-là, dans ce qu'il ressent il y a une projection, une exagération de mes peurs, de mes rêves, de mes envies.

Dans quel genre classeriez-vous vos écrits...plutôt contes ou romans fantastiques?
Maintenant qu'il fait nuit sur toiJe ne sais pas trop..c'est votre travail à vous de classer, non? ( rires) Le mien, c'est d'écrire quelque chose et je ne me dis jamais par exemple " je vais faire un conte pour grands enfants!". J'essaie juste de trouver la forme qui exprimera le mieux ce que j'ai à donner, à partager et il y aurait un peu de cynisme, il me semble, à vouloir trop cloisonner de ma part. Après quand on définit mes histoires de "contes pour grands enfants" , je suis assez d'accord mais mon idée de départ, c'est de raconter une histoire qui fait un petit peur et qui fait rêver mais qui, pour cela, doit aussi être connectée à une certaine forme de réalité.

Métamorphose en bord de ciel semble répondre à la mécanique du coeur lorsque Georges Méliès explique à Jack " Si tu as peur de te faire mal, tu augmentes les chances, justement, de te faire mal. Regarde les funambules, tu crois qu'ils pensent au fait qu'ils vont peut-être tomber lorsqu'ils marchent sur la corde raide" [...] Si tu passes ta vie à faire attention de ne rien te casser, tu vas terriblement t'ennuyer, tu sais"... on pense à Tom qui, lui, ne ménage pas ses expériences périlleuses et n'a pas peur des bleus. Jack représente la prudence, Tom incarne la folie?
Inconsciemment forcément, il y a toujours des obsessions qui reviennent, de chanson en chanson, de livre en livre....après, selon l'humeur et ses lectures du moment, ça prend une forme différente mais on raconte toujours plus ou moins la même histoire finalement. Ce n'est pas du tout une fatalité, je pense qu'on sculpte de mieux en mieux la matière première que l'on a pour lui donner meilleure forme, meilleur goût; on peut cuisiner des centaines de fois les spaguettis bolognaises et s'améliorer. Par contre, consciemment, par exemple, je fais revenir le personnage de Giant Jack dans Métamorphose en bord de ciel en grand-père d'Endorphine mais c'est un fait de récit. Dans la sensation et la caractérisation des personnages, ce n'est pas fait exprès. D'ailleurs, s'il y a du Méliès dans Tom Cloudman, il y a du Jack aussi. Si Jack n'est pas un casse-cou aussi systématique que Tom Cloudman, c'est peut-être simplement parce qu'il a encore quelque chose à gagner; il a un coeur qu'il peut mettre en danger, il est très jeune, il est en train de tomber amoureux mais il n'est pas au pied du mur. Tom Cloudman, c'est un peu Jack plus tard et il n'a plus rien à perdre d'où ses choix plus radicaux. Ces personnages sont très très proches car ils sont passionnés, fragiles et qu'ils ont besoin de se fabriquer leur propre réalité pour arriver à supporter la réalité.

La mécanique du coeurIl y a dans cette mécanique du coeur, la même idée terrible du paradoxe amoureux que dans La peau de chagrin de Balzac: l'amour tue car il est fait de désirs à assouvir...Il semble y avoir dans la vision de l'amour une évolution dans Métamorphose en bord de ciel: si l'amour peut tuer Jack, elle sauve Tom...
C'est une façon de sauver...ce n'est pas aussi catégorique que cela. Tom est transformé en oiseau mais il a perdu une part de son humanité, sa mémoire et sa parole. Alors ça lui convient parce que ça flatte une partie de sa personnalité et que ça le sauve de la mort absolue; il devient un oiseau et quelque chose en lui reste. Mais, d'une certaine manière, ça le tue aussi parce que, peut-être, que s'il s'était juste voué aux traitements au sein de la journée et de la doctoresse au sens médical du terme- il y a des gens qui guérissent de cancer même quand on leur dit que c'est incurable - il aurait pu rester un homme...sauf que c'est un personnage extrême qui ne supporte pas l'hôpital; son choix c'est donc l'aventure qui est presque vitale pour lui. Ce serait donc un peu rapide de dire que ce coup-ci l'amour sauve.

La fragilité de la vie et de l'enveloppe charnelle semble un thème récurrent: tendance à l'hypocondrie de l'auteur? Ces deux livres sont des pied de nez à la mort?
Je ne sais pas s'il y a de l'hypocondrie, peut-être un peu. Dans la vie, je ne suis pas quelqu'un de souvent malade et qui fait gaffe au moindre symptôme etc mais par contre la maladie me fait peur dans le sens où, comme le personnage, elle pourrait m'immobiliser, m'empêcher de faire tout ce que j'ai envie de vivre et d'apprendre. En ce sens-là, donc oui...et pied de nez à la mort, tout à fait. Tous les livres, tout acte créatif sont un pied de nez à la mort parce que c'est une façon de ralentir le temps, de fixer quelque chose et c'est travailler à de l'impalpable donc contourner la mort à chaque fois.

La métamorphose est d'abord un thème antique décliné notamment par Ovide mais aussi dans la nouvelle de FranzMétamorphose en bord de ciel Kafka où Grégoire Samsa se transforme en un monstrueux insecte....Aviez-vous lu certaines de ces histoires? vous ont-elles directement inspiré?
Kafka, je l'avais lu il y a très longtemps...peut-être que ce sont des réminiscences. On me parle beaucoup de L'écume des jours aussi pour ce livre-là...par contre c'est vrai que, lorsque j'ai fait des recherches pour ce bouquin, je me suis replongé un peu dans Ovide. Ovide, c'est le côté mythologique qui m'intéressait et qu'il m'amusait de détourner. En même temps, lorsque j'écris, je ne veux pas trop me documenter. J'aime prendre plaisir à lire des choses qui infusent en moi ou pas. Pour La mécanique du coeur, je suis allé à Edimbourg mais je n'ai pas eu besoin d'y retourner pour prendre des notes etc...je ne fais pas de recherches documentaires. J'ai besoin de fantasmer les choses. Mon document, c'est le souvenir. Même s'il est transformé par un fantasme, ce n'est pas grave et même au contraire, ça me permet de styliser mes personnages et les endroits dans lesquels je les fais évoluer.

L'existence de ce bord de ciel aux possibilités oniriques infinies joue sur l'ambiguïté...le lecteur ne sait pas vraiment si ce monde existe ou pas...
Exactement. Dans mon premier roman ( Maintenant qu'il fait tout le temps nuit sur toi), on commence vraiment dans le réel de manière assez dure avec un deuil et il y a l'apparition du surnaturel qui arrive de manière brutale avec un géant de 4m50 qui débarque et là, clairement, ça existe peut-être dans la tête des personnages mais on distingue, d'un côté le réel ,d'un autre côté un autre monde: c'est très cloisonné. Dans La mécanique du coeur, on part sur une logique de conte. D'entrée de jeu, il y a des faits surnaturels: des oiseaux gelés tombent du ciel (même s'il y a eu , depuis, en Arkansas, des oiseaux dans une tempête qui sont tombés du ciel , en vrai!), on met une horloge à coucou à la place du coeur du personnage principal. On se reconnecte à une forme de réalité presque sociale quand on arrive dans le cabinet de Madeleine avec tous ses patients et on retourne dans le réel comme ça. Sur Métamorphose en bord de ciel, je voulais travailler sur cette limite fragile entre le réel et le fantastique mais de manière différente. Je voulais que ça commence dans le réel: même si le personnage est un peu surréaliste, ça pourrait exister quelqu'un qui serait le plus mauvais cascadeur du monde qui partirait en tournée dans un cercueil à roulettes, ce serait étrange mais pas impossible. L'arrivée du surnaturel, je souhaitais qu'elle se fasse de manière ambigüe; je voulais qu'on se demande :est-ce que c'est lui qui le pense ou est-ce que ça existe vraiment? et qu'on puisse aborder le texte des deux côtés pour que l'imaginaire et la réalité ne fassent plus qu'un et qu'on accepte tout ce qui se passe sans se dire: ça c'est le réel, ça c'est l'imaginaire. En même temps, au moment de l'écriture, moi en tant qu'auteur j'y crois.... qu'il y a la volière et à cette fille qui se transforme en oiseau mais j'aime l'idée qu'il y ait l'ambigüité.

Ce récit suscite, par de nombreux aspects, une réflexion mystique. Vous abordez notamment la notion de réincarnation. Tom Cloudman se demande si, en devenant oiseau, son cerveau va rapetisser: sa réincarnation nécessite le sacrifice de sa condition d'humain qui pense....
A partir du moment où le personnage accepte sa métamorphose, il va y avoir des conséquences. Il passe un pacte faustien avec cette femmoizelle- et un peu avec lui-même aussi -et il y a l'enjeu de son humanité qui se joue alors. Forcément, il y a toujours des petits lignes dans le contrat qui déplaisent mais ce qui fait l'intérêt d'un récit, c'est qu'il y ait une forme de combat car même si l'on raconte des choses un peu fantastiques ou fantasmées, on parle de la vie et dans la vie, à chaque fois qu'on prend une décision, on perd quelque chose en prenant autre chose. Depuis notre naissance, on perd des choses mais on apprend aussi. Un livre doit être le reflet de cette réalité avec toutes les belles choses que l'on peut trouver à l'intérieur, ça n'est pas un constat de fatalité, c'est juste l'ordre des choses. On grandit, on vieillit, on perd l'innocence, on perd la forme alors c'est à nous, après, de se bagarrer pour gagner d'autres choses.

Dans des Fleurs pour Algernon de Daniel Keyes, un personnage aussi se voit confronter à perdre ses facultés mentales comme Cloudman: Charlie Gordon, arriéré mental et une souris, subissent une expérience génétique et deviennent des génies jusqu'au jour où Charlie voit la souris décliner et se voit condamné à retrouver cette débilité mentale des débuts...

C'est un bouquin qui m'a beaucoup plu. La différence avec Tom Cloudman c'est que Charlie Gordon a déjà été arriéré mental. C'est comme si Tom Cloudman avait déjà été oiseau et qu'il savait que lorsqu'il était oiseau, il pouvait voler, il était libre etc mais que, par contre, il ne se rappelait plus de rien, il ne savait plus parler et qu'il ne reconnaissait plus personne...et qu'à un moment donné, il était devenu humain et qu'il fallait maintenant qu'il redevienne un oiseau. Là, on serait dans une logique à la Algernon. Mon personnage est étrange et humain, il a des rêves un petit peu trop hauts pour lui ce qui fait qu'il lui arrive des conneries mais il est dans l'inconnu donc il a plus un rapport à l'inconnu , à l'aventure qu'un " Oh putain, c'est ça, il faut que j'y retourne et je n'ai plus le choix" comme pour Charlie Gordon.

C'est aussi un livre qui fait l'apologie de l'instinct animal qui sommeille à l'homme...ce qui le sauve, c'est cet instinctif besoin de survie qui lui fait décrocher son cathéter, l'incite à refuser le milieu médical aseptisé etc...

Tout à fait. Pour moi, on perd beaucoup trop ça dans nos sociétés actuelles...tout est une question de dosage, évidemment, je ne dis pas qu'il faut qu'on retourne à l'état sauvage et que l'on aille courir tout nu dans la forêt mais je pense qu'on pourrait vivre mieux un peu plus en phase avec nous-mêmes, sans prétendre donner de leçon à qui que ce soit. Je ne dirais pas qu'il faut se laisser aller à ses instincts animaux puisque sa propre liberté s'arrête là où commence celle de l'Autre mais être conscient qu'on a une part très animale en nous et ne pas la confiner, l'éteindre et ne jamais l'utiliser. Il y a plein de lieux où peuvent s'exprimer ces parts animales ou enfantines qui s'appellent la création, le sport, le voyage, les rencontres...et moi, j'ai besoin de libérer cette part animale qui est très très forte.

Parlez-nous de cet enfant lune, l'ami complice de Tom Cloudman...

J'aimais bien l'idée que tous mes personnages se transforment. Au début, cet enfant-lune a sa maladie et un comportement d'adulte, même s'il a des petits rêves et qu'il voit Cloudman comme un super-héros. Il est presque plus responsable que Tom Cloudman mais à la fin, en se métamorphosant en Tom Cloudman ,il se reconnecte à ses rêves d'enfant malgré la maturité obligatoire que lui donne sa maladie. Il y a un personnage qui évolue de la même façon, c'est Pauline qui, au début, est à la limite de la caricature de la vieille infirmière aigrie, fan de sudokus et de séries télévisées, et qui, finalement, a aussi sa part d'enfance et d'animalité qui s'exprime au fur et à mesure. J'aime bien l'idée que mes personnages évoluent. Cloudman, celui qui est rigolo, l'aventurier déglingué qui n'arrête pas de se casser la gueule, termine dans une phase quasi mystique, Pauline de chiante devient extra rock'n roll , Endorphine passe de l'infirmière au rôle de mère en passant par le fantasme féminin...

S'envoler, à la fin, c'est aussi quitter le nid douillet et protecteur d'Endorphine...qui est à la fois une maîtresse, la mère de de son futur enfant et une mère pour Tom Cloudman, non?
Pour moi, dans une vraie histoire d'amour - je ne parle pas d'un coup de foudre ou d'une passade- dans une histoire qui se construit, on passe par tous les rôles. Après , évidemment, c'est toujours une question de dosage mais la femme, l'amoureuse, c'est aussi la meilleure amie, la mère ( la mère de l'enfant mais aussi sa propre mère) etc.... comme l'homme doit avoir une dimension un peu paternelle aussi, mais en même temps complètement enfantine pour rester sexy aussi..les choses doivent bouger. Plus il y a du composite dans les livres et dans la vraie vie , mieux c'est pour moi. Les gens qui sont caractérisés dans une seule boîte me font très peur parce qu'ils sont très carrés et les exécutants me font très peur, ceux qui sont systématiquement d'accord pour faire ce que dit l'autorité au dessus tout le temps et ....sans jouer au rebelle à deux balles non plus. En ce moment je suis en train de réaliser un film d'animation et l'idée, c'est de changer la caméra de place à plein de moments . Ainsi, on ne voit pas les choses de la même manière selon le point de vue. Dans ma vie, de même, j'essaie de changer de focal tout le temps en écrivant des livres, des chansons, des fois c'est dur et des fois je n'y arrive pas mais j'y apprends toujours à quel point j'ai beaucoup à apprendre tout le temps....

Vous vous entourez de formidables dessinateurs pour vos couvertures et c'est presque troublant tellement leurs univers collent au vôtre....Leur choix s'est-il fait toujours après l'écriture d'un roman? Nicoletta Ceccoli, par exemple, dessine des princesses hybrides, des Endorphine. Elle mêle le sublime au monstrueux...un peu comme vous.

J'ai rencontré Nicoletta sur La mécanique du coeur et c'est elle qui a fait tous les dessins du film et sans trop intellectualiser, j'adore ce qu'elle fait tout simplement. Effectivement on a une sensibilité en commun qui est ultra évidente. L'histoire de La mécanique du coeur, le thème de Métamorphose l'ont séduite et elle me rend toujours au centuple ce que je lui propose.

Le mot de la fin sur vos actualités?
Il y a l'adaptation de La mécanique du coeur avec le groupe Dionysos pour octobre 2012 si tout va bien. Et puis toujours ce livre-là que je défends encore au Marathon des mots à Toulouse, au Forum de la FNAC à Marseille etc..., et je suis en train de composer le nouvel album du groupe. L'année prochaine, il y aura à nouveau Dionysos, avec certaines chansons connectées à ce livre-là autour des oiseaux platinis, de Tom Cloudman et sûrement aussi sur le Dreamscope, l'appareil qui prend des photos des fantômes et de rêves, et puis des chansons autres aussi. Déjà des idées pour un prochain roman mais j'essaie de me calmer parce que ça fait beaucoup....

Crédit-photo: Arnaud Février/ Flammarion

Marek HalterINTERVIEW MAREK HALTER- Photo JM Perier/ Propos recueillis par Julie Cadilhac- Bscnews.fr/ 1983: Marek Halter publie aux éditions Robert Laffont La mémoire d'Abraham qui devient un best-seller vendu à plus de 25 millions d'exemplaires dans le monde entier. 2011: Parution des deux premiers tomes de l'adaptation en bande dessinée du roman.
De la genèse du roman à la publication de la bd, l'auteur revient sur cette formidable aventure littéraire, historique et personnelle et nous explique les enjeux de son ambitieux projet: brosser la vie d'une famille juive sur deux millénaires, raconter l'enquête d'un homme d'aujourd'hui qui souhaite remonter l'Histoire en suivant la trace de ses ancêtres depuis l'an 70 après J.C. Une rencontre pleine de sagesse au coeur de l'Histoire et de la Littérature qui ne manque ni d'humour et ni de modestie.
Plus que jamais dans une société pressée et empêtrée dans une technologie aux progrès galopants, l'être humain a besoin de se rattacher à son passé, garde-fou des comportements égoïstes qui génèrent les mouvements nationalistes. Connaître son histoire, c'est renouer avec l'Histoire universelle des peuples qui ont dû apprendre à vivre ensemble depuis toujours. Transmettre cette vérité, partager sa culture, découvrir l'Autre et l'accepter avec ses différences, c'est le credo de Marek Halter, non seulement écrivain mais aussi président d'universités françaises et d'associations humanitaires, médiateur pour la paix au Proche-Orient, philosophe. Sa participation enthousiaste et passionnée à un projet de bande dessinée illustre une nouvelle fois sa volonté de lier le passé et l'avenir et prouve toute la modernité de ce conteur d'exception dont les récits sont parfumés d'horizons lointains, les personnages pétris d'humanité et le message empli de tolérance qui résonne tant dans nos âmes contemporaines que nous sommes extrêmement honorés de le recevoir dans La Grande Interview. Invitation à déchiffrer le passé pour rendre intelligible l'avenir, manuel de survie à l'usage des sages d'aujourd'hui.


Au départ, La mémoire d'Abraham est née de l'envie de retracer les origines de votre nom de famille? l'envie de La mémoire d'Abrahamperpétuer une mémoire, la mémoire du peuple juif?
Les deux. Vous avez presque répondu à votre question. Circulait toujours dans ma famille une légende qui disait que nous appartenions à l'une des plus anciennes familles juives. Dans la famille, existait un manuscrit qui retraçait notre histoire - manuscrit que je n'ai jamais vu bien entendu - et je trouvais cette légende extrêmement attrayante sur le plan littéraire et je me suis dit qu'au fond, n'ayant pas d'enfant - en général les parents racontent l'histoire familiale aux enfants, Grand-Papa, Grand-Maman etc...- oui, je me suis dit que si je pouvais retrouver les traces de cette famille à travers l'Histoire, je pourrais déjà partager avec les autres, juifs ou pas, le sens de l'histoire juive et la faire comprendre. En poursuivant la même interrogation que Chateaubriand dans un petit texte écrit en 1810, il y a deux siècles, qui se demandait, après avoir visité Jérusalem, pourquoi ce petit peuple, le plus petit peuple de l'antiquité, seul, a survécu à travers des millénaires.. en gardant ses traditions, sa langue, son alphabet etc...
Un jour, Max Gallo est venu nous rendre visite alors que nous étions, avec Bernard-Henry Lévy avec qui j'étais alors très proche, à la campagne; il travaillait à l'époque pour les éditions Robert Laffont et m'a demandé si j'avais un projet. Je lui ai dit : "Oui, j'ai un projet peut-être irréalisable: c'est raconter l'histoire d'une seule famille à travers deux mille ans." Il m'a dit que l'idée était formidable et m'a demandé si j'accepterais de venir avec lui voir Robert Laffont. Deux jours plus tard, il est revenu avec deux billets d'avion et on est allé voir Robert Laffont qui était un peu surpris de mon idée parce que je n'avais encore rien écrit à l'époque. J'avais en effet deux livres derrière moi mais pas extrêmement connus. Robert Laffont trouvait l'idée géniale et m'a demandé: "Pourquoi pensez-vous être plus à même de faire ce livre que d'autres écrivains d'origine juive qui ont plus d'expérience que vous?" Alors je l'ai regardé et lui ai répondu: "A cause de mon accent."...ça l'a fait rire et il m'a demandé de revenir le lendemain pour faire un contrat. C'était un contrat assez courageux puisqu'il savait que j'allais prendre plusieurs années pour écrire ce livre et il fallait me payer en plus. Et en effet, six ans après des recherches - des recherches policières d'une certaine manière - j'ai pondu ce livre de presque huit cents pages qui est devenu un énorme best-seller ( plus de cinq millions vendus à travers le monde sans parler des adaptations, des livres de poche etc...).

Vous avez donc fait à la fois un travail d'historien et de biographe...

Historien, biographe et un travail littéraire! vous savez, même si vous retrouvez les traces d'un des vôtres qui a travaillé avec Gutenberg, l'inventeur de l'imprimerie, en 1435 à Strasbourg, vous n'avez aucune information le concernant, vous avez seulement son nom. C'était un certain Gabriel dit le Halter ( halter c'était un métier: le scribe, le gardien des registres; ça vient d'un mot allemand Halt, en anglais "to hold", qui signifie garder, les gardiens). Il fallait faire donc tout un travail littéraire pour donner à ce nom un visage, un destin. D'une certaine manière, on peut appeler mon roman un docu-fiction et ça a été reçu comme une innovation dans la littérature puisque ce n'était pas tout à fait une histoire et pas tout à fait un roman. C'était un documentaire revu par le conteur que je suis.

Couverture AbrahamPensez-vous qu'avoir vécu au coeur de l'Histoire vous a permis, plus qu'à un autre, de pouvoir écrire l'histoire d'une famille juive sur deux millénaires?
C'est possible. Je n'ai jamais été à l'école par conséquent jamais à l'université - encore que je dirige aujourd'hui des universités françaises ( en Russie). J'ai appris tout sur le tas, dans la rue et d'abord à partir des histoires de l'Histoire juive. Je pars du principe que quand on connaît l'histoire d'un groupe, on connaît aussi l'histoire universelle. Nous sommes tous les mêmes et surtout les Juifs, éparpillés dans les nations ,car leurs histoires sont mêlées, liées, collées, entremêlées à l'Histoire des autres. C'est ainsi que François Mitterrand a pu écrire, un jour, qu'il avait découvert la France différemment à travers mon livre: il a découvert les juifs mainiers en France, ceux de Narbonne, les vignerons en Champagne - les gens ne savent pas que la plupart des Champenois qui produisaient le vin au 9ème, 10ème, 11ème siècle étaient juifs - les juifs pendant la révolution française et ainsi de suite...Du coup les gens ont découvert les juifs différemment, ont appris que les juifs étaient comme eux et qu'ils n'étaient pas des gens enfermés dans des synagogues et que la plupart d'entre eux ne sont même pas pratiquants...et pourtant ils sont juifs. Cette recherche-là a joué un rôle important dans ma vie car j'ai appris énormément.
Une anecdote extrêmement émouvante? Je voyage beaucoup à travers le monde et j'étais il n'y a pas si longtemps en Californie pour promouvoir mon dernier livre sorti en Amérique "The jews' Odyssey" et il y avait des gens qui venaient vers moi en me disant " c'est grâce à vous que nous avons découvert notre propre histoire", comme pour prouver que c'est à travers la fiction que on découvre peut-être le mieux l'Histoire. Au fond, dans Guerre et paix, on découvre mieux l'Histoire des guerres napoléoniennes que dans les bouquins d'Histoire car justement Tolstoï a mis en scène aussi bien Napoléon que le Tsar Alexandre ou le général koutouzov et ce sont des personnages qui nous sont devenus tout d'un coup familiers alors que lorsque vous lisez l'Histoire, ce sont des personnages abstraits dont vous parlez à l'école et que vous oubliez aussi sec.

Deux visions s'opposent constamment dans cette fresque familiale: ceux qui souhaitent se battre et offrir leur sang et ceux qui pensent que négocier et rester en vie est l'ultime résistance vis à vis de l'oppresseur. Est-ce deux postures entre lesquelles vous vous êtes toujours senti tiraillé?
Ce sont deux tendances qui ont toujours traversé le peuple juif. Mon grand-père Abraham, quand on l'insultait, il avait plutôt pitié de celui qui l'insultait parce qu'il trouvait minable quelqu'un qui n'avait trouvé pour seul moyen de s'affirmer que d'insulter un vieux juif ; et puis il y a ceux qui ne se laissaient pas insulter, qui disaient " il n'y a pas de raison" et qui cassaient la gueule à celui qui les insultait. Il y a donc deux cultures qui coexistent et qui ,peut-être , sont une des raisons de cette survie miraculeuse ,comme le disait Chateaubriand, de ce petit peuple à travers l'Histoire. Dans ces deux tendances, l' une a préservé une lignée universaliste et, contre ces valeurs universelles on ne peut rien : " tu me tues , d'accord, pourtant mon fils continuera à croire que tous les hommes sont égaux" et une autre ,la lignée plutôt nationaliste, qui affirme: " moi, j'appartiens à un groupe humain et je ne me laisserai pas faire; tu veux me faire la guerre, je te ferai la guerre", qui représente aujourd'hui Israël et la diaspora. Les gens qui sont en Israël répondent naturellement aux exigences d’un Etat avec des frontières, une armée et ils font la guerre car tu dois gagner les guerres parce que sans la guerre cette nation n'existerait plus... mais, d'une certaine manière, ils développent certaines tendances antinomiques aux valeurs mêmes qui ont préservé et qui entretiennent la diaspora.Abraham

La bd, est-ce un genre qui vous était familier lorsque l'on vous a proposé de scénariser votre roman?
C'est très amusant, moi je ne connaissais pas la bande-dessinée, j'étais toujours très admiratif quand je rentrais dans une librairie de voir les mômes assis par terre et plongés dans leurs bulles; je me disais: " c'est quand même fabuleux; vous pouvez crier, chanter...rien ne peut les détourner tant ces bulles les absorbent". Et puis, un jour, j'ai reçu un coup de fil d'Amérique d'un Monsieur qui s'appelait Art Spiegelman et qui m'a dit: "je suis un peu l'enfant de La mémoire d'Abraham, j'ai lu tout jeune votre livre, The Book of Abraham, il a joué un rôle important dans ma vie. Ma bande dessinée, Maus, va sortir en France, est-ce que vous accepteriez d'en écrire la préface?" Du coup, je me suis plongé dans cette bande dessinée. D'abord, j'étais flatté, bien entendu car, comme tout le monde, j'ai mon ego; j'ai parcouru sa bande dessinée et j'étais impressionné parce que j'ai vu qu'à travers une bande dessinée on pouvait raconter quelque chose qui était difficile à raconter avec des mots: la Shoah, le génocide du peuple juif. Voilà ce qui m'a fait découvrir la bande dessinée. Des années plus tard, j'ai reçu un coup de fil d'un Monsieur qui s'appelle Moïse Kissous qui travaille chez Casterman - un nom prédestiné! - et qui voulait me proposer de transposer mon roman La mémoire d'Abraham en bande dessinée. Il a amené toute l'équipe de scénaristes, de dessinateurs et je me suis passionné pour cette entreprise. Les deux premiers volumes sont parus, on en prévoit 14, nous n'en sommes donc qu'au commencement.

Lorsqu'on vous a proposé cette adaptation en bande dessinée, avez-vous pensé que c'était un projet trop ambitieux?
Ah oui! c'était un projet ambitieux mais il y a deux choses qui sont intervenues. Un jour- comme quoi il y a toujours des hasards- j'étais à la FNAC en train de signer un livre et un de mes voisins de dédicace était un dessinateur bd qui signait ses albums. Il se tourne vers moi et il me dit: " Marek c'est un prénom polonais" et j'acquiesce et c'était Grzegorz Rosinkski, je ne savais pas mais il paraît que c'est un très grand de la bd .Je lui ai raconté la proposition qui m'avait été faite et il m'a demandé de lui envoyer mon roman mais en polonais.J'ai accepté puisque le roman était publié dans 25 langues. Je lui ai envoyé en polonais et quelques jours plus tard, il m'appelle et me dit qu'il a passé une semaine à lire mon livre et qu'il est prêt à participer en faisant la couverture et , quand on arriverait au passage concernant la Pologne, à dessiner l'album. Et là, j'étais déjà emballé et déjà engagé, je ne pouvais plus reculer, j'avais déjà un premier dessinateur et de surcroît un des plus connus!
Il a fallu , bien sûr, découper le roman, on ne pouvait pas raconter toutes les histoires et évènements qui ont touché 80 générations.. Il a fallu en choisir, disons, une quinzaine de générations, les plus marquantes. On a donc fait le découpage et puis on a eu l'idée de me transformer en un personnage de la bande dessinée.

Vous apparaissez, en effet, dans la bande dessinée en tant que narrateur-auteur qui fait le lien avec le monde contemporain et ce passé lointain. Etait-ce déjà présent dans le roman?
J'étais dans le roman pour que le lecteur ne perde pas l'intérêt, pour le tenir en haleine puisqu'il y a des histoires qui se suivent et qu'entre les histoires dans le roman, j'interviens en italiques et je raconte comme un détective, comme dans les premiers grands romans de détective de Perry Mason en Amérique qui va sur les traces de sa propre histoire. Il y a donc des aventures qui m'arrivent: je trouve des documents, on me les vole, je vais à leur recherche etc...L'idée est donc apparue tout de suite évidente, même s'il fallait prendre un dessinateur spécialement engagé pour me dessiner en tant que personnage...et là je me suis souvenu de ces fameux grands films américains comme Jesse James, le brigand bien-aimé ou Liberty Wallace où il y avait toujours un journaliste qui racontait l'histoire qui se déroulait devant nos yeux. On voyait le journaliste, au moment où Jesse James attaquait une banque avec sa bande, qui, lui, était au milieu en train de prendre des notes. Pendant tout le film on entendait sa voix, un petit peu comme une ballade, comme les chants de Country Music américains et j'ai proposé à la bande de Casterman de faire la même chose..et ils l'ont fait.

marek Halter - ArnooLe dessin a-t-il plus de force, plus d'impact que le texte auprès de la nouvelle génération selon vous?
C'est difficile à dire. Nous vivons avec les images d'abord avec la télévision, internet etc...ce qui modifie le langage. Le langage devient plus rapide puisque vous utilisez votre téléphone portable , iphone ou autre, et que si vous voulez contacter votre copain ou votre copine, vous n'allez pas faire un roman, vous écrivez au plus rapide. Vous écrivez: A et vous rajoutez un +: A+ et vous n'écrivez même pas le mot "plus" parce que ça prendrait une seconde de plus...et ça, bien sûr, ça influence la littérature d'aujourd'hui, on n'écrit plus comme Flaubert, bien entendu, mais on lit encore Flaubert. Alors on nous dit que les bibliothèques risquent de disparaître parce qu'on a maintenant sur les tablettes un, dix , vingt livres et que c'est plus facile à transporter dans un train, un avion etc...et alors? l'image est là, les mots sont toujours là! D'ailleurs ces images que l'on voit dans les bandes dessinées ne seront pas compréhensibles ,ou lisibles, sans les bulles, dans lesquelles il y a... des mots! Je sais qu'il y a un débat à savoir si c'est la fin de la littérature et des bibliothèques mais pour ma part je ne le crois pas.

Vous montrez des enfants qui perpétuent la tradition de leurs pères, sont pleins de gratitude vis à vis de leurs parents ( à l'exception d'Arsinoé)...pourtant la jeunesse d'aujourd'hui ( sans trop caricaturer) se démarque souvent de celle de ses parents et dénigrent même la façon dont ils vivent. Pensez-vous que ce soit le sentiment de piété qui rendent vos personnages plus respectueux de leurs ancêtres?
Il y a d'abord la révolte. Freud disait qu'il faut tuer le père, pas avec un revolver bien entendu, mais se détacher pour prendre son destin entre ses mains. Puis il y a toujours, dans la plupart des cas, le retour. D'ailleurs, à la télévision vous avez des reportages , on voit bien que les plus malheureux, les sans abri etc... ce sont souvent ceux qui n'ont pas su revenir à la cellule familiale et n'ont pas su renouer les liens avec la famille. La famille reste quand même. Alors bien sûr la télévision a remplacé les petits vieux qui, le soir, nous racontaient leurs histoires et qui nous donnaient le sentiment que nous n'étions pas nés d'hier, que nous étions là déjà il y a un siècle, deux siècles, que nos ancêtres étaient en Russie avec Napoléon, étaient peut-être à Marignan aux côtés de François 1er etc...A mon avis, dans un monde de plus en plus désordonné, on s'accrochera de plus en plus à notre histoire propre, familiale ou de groupe. D'ailleurs parfois c'est dangereux parce qu'apparaissent les nationalismes. Quand on voit tous les mouvements chauvins qui renaissent dans toute l'Europe: il y a l'extrême-droite qui prend le pouvoir en Hongrie, qui rentre dans le parlement finlandais, qui entre en France et qui est présente en Italie. Sur quoi s'appuient-ils? sur ce sentiment qui est "revenons vers notre propre histoire, apprenons ce que nous sommes" pour ne pas se fondre dans cette mondialisation dont on ne comprend pas très bien où elle nous mène. Sauf que moi j'ai décrit ce respect des ancêtres et de sa communauté de manière positive alors que les autres essaient d'entraîner les français, les italiens, les hongrois, les finlandais sur des sentiers de guerre parce que si vous vous repliez sur vous-même, en même temps vous avez tendance à rejeter les autres qui se replient aussi sur eux-mêmes au lieu de dire: "j'ai une histoire et nos histoires en commun font les civilisations." Un repas entre amis, c'est simplement que chacun amène quelque chose et du coup le repas devient un festin....mais tout ça, c'est un débat trop long...( sourires)

Rester en lien avec notre passé est-il le secret d’un avenir serein ?
Je pars d'un principe simple: un individu qui ne sait pas d'où il vient, il ne sait pas où il va.

Votre credo, cela pourrait-il être: transmettre c'est ne jamais mourir?
Vous avez très bien résumé. Il y a à ce propos un philosophe chrétien français, Paul Ricoeur, qui m'a appelé, un jour dans Le Monde, "Le passeur" et je trouvais ça magnifique, c'est le meilleur des compliments que l'on m'ait jamais donné.

A l'heure d'un débat médiatique (et politique) obnubilé par les conflits entre les religions et la notion de communautarisme, votre ouvrage doit-il se lire comme un message porteur de fraternité?
C'est possible. Il y a aura un album qui parlera des juifs et des musulmans à l'époque des califats à Cordoue ; c'est eux ensemble qui participent à la création de ces califats parce que les berbères qui viennent du Maroc - des juifs convertis à l'Islam ( le plus drôle!) - arrivent seulement à 12 000 mais réussissent à construire un empire dans la péninsule ibérique parce qu'il y a là les juifs qui les aident à créer ces califats dans lesquels juifs, chrétiens, musulmans vivent ensemble jusqu'au jour où les Almohades, les islamistes de l'époque, arrivent et commencent à brûler les livres y compris les livres d'Averroès, ce grand philosophe arabe qui a traduit Aristote. Donc,dans cet album, chacun apprendra une part de son histoire, bien sûr.

Vous qui avez oeuvré au rapprochement pacifiste du peuple palestinien et du peuple israélien, êtes-vous fataliste vis à vis de cette situation conflictuelle qui s'enlise? Lorsqu'on lit la mémoire d'Abraham, on revit toutes les violences qu'ont provoqué les guerres de religion depuis des siècles et on s'interroge sur le progrès de l'humanité à cet égard....

Vous avez raison...ce qui progresse, c'est la connaissance, pas le comportement. Aujourd'hui nous apprenons plus vite qu'avant ce que se passe au bout du monde et nous sommes sommés à réagir. Autrement l'homme ne change pas. l'homme , comme disait Freud , est toujours mu par les mêmes pulsions: pulsions de mort , pulsions de vie..et ce qui change en vérité, c'est la technologie, la communication. Mon arrière grand-père n'a jamais connu ni le téléphone, ni l'avion; Aujourd'hui nous avons des portables, en six heures nous sommes en Amérique et en gagnant six heures nous prenons un second petit déjeuner avec nos copains à New-York. C'est ça qui change.
Est-ce que nous avons tiré quelques éléments d'enseignement grâce à ces changements? Peu.
Pour ce qui est de la guerre Israélo-palestinienne, il faut se rendre compte : nous sommes impatients et nous avons raison. Nous sommes impatients parce que nos vies sont courtes: soixante-dix ans, c'est une vie! Or une guerre de 70 ans sera résumée dans nos manuels scolaires en trois lignes, un petit paragraphe. La guerre de religions par exemple, cent ans, des millions de morts chez nous en Europe, ça ne fait même pas un chapitre donc il faut relativiser les guerres d'indépendance ou qui opposent deux peuples. L'Inde et le Pakistan par exemple. Les pakistanais et les hindous, ce sont les mêmes, vous lisez Kipling, ce sont les mêmes. La seule différence, c'est la religion et cette différence de religion a causé vingt millions de morts, des millions et des millions de déplacés, 9 millions dans un sens, 35 millions dans l'autre et aujourd'hui on est en face de deux états toujours en état de guerre, l'un hindou et l'autre musulman et ça s'est passé en même temps que la naissance de l'état d'Israël en 1948. De toutes façons , les solutions on les trouve. La preuve, toutes les guerres terminent un jour. C'est la règle même si c'est idiot de le dire parce que ça paraît banal. Alors c'est dommage pour les morts, surtout les derniers morts juste avant que le conflit se termine...mais c'est comme ça. J'ai oeuvré pour la paix au Proche-Orient, j'étais un de ceux qui étaient à l'origine des accords d' Oslo, avant l'assassinat de Yitzhak Rabin. C'est là où l'on peut parler de destin car on ne peut pas contrôler. On ne pouvait pas prévoir qu'un fanatique juif tuerait Rabin comme on ne pouvait pas prévoir qu'un fanatique musulman assassinerait Anouar el-Sadate. Sadate vivant aujourd'hui, l'Egypte aurait été complètement différente. L'Histoire on ne l'écrit pas avec des si mais en la connaissant, ça nous rend un peu plus modeste dans nos prévisions et nos jugements. Mais, pour finir, oui, il y aura la paix entre les israëliens et les palestiniens...

Comment vit un homme, dont l'imaginaire est ancré dans un passé peuplé de caravanes, de temples à protéger et de
Arnaud Taeronmariages pieusement amoureux, au coeur d'un vingt et unième siècle qui oublie le passé, fait la course à la technologie sans cesse ?Comment percevez-vous cette surenchère de la technologie aujourd'hui?
Là aussi, ça va se réguler. On trouvera un équilibre entre cette course à la technologie - d'ailleurs on n'est qu'à mi-chemin puisque bientôt on rentrera dans les siècles de la nonotechnologie qui ouvrira l'ère de la microtechnologie où de petites puces nous permettront de tout faire avec le même petit appareil, la voiture, mettre en route l'électricité, l'ascenseur, la cuisinière...on va donc aller dans le sens de la facilité, de la simplification de notre vie mais ça ne changera pas nos rêves. Moi, à l'époque où je n'avais pas assez d'argent pour m'acheter un appartement, je pensais acheter une oasis, planter une grande tente et voilà..

Nos rêves ne sont-ils pas conditionnés par notre environnement? Un enfant qui naît dans un monde technologique a-t-il les mêmes rêves que les générations précédentes?
Regardez l'écologie. Ces millions de jeunes écolos veulent le retour à la nature. Ils veulent préserver ce qui était important il y a deux siècles mais ils ne veulent tout de même pas abandonner leurs mobiles et ils continuent d'envoyer leurs sms...

Pour conclure: s'il y a une matière à enseigner et à ne pas supprimer aujourd'hui à l'école, c'est bien l'histoire?

oui, l'Histoire et je dirais même qu'il faudrait introduire l'enseignement de l'Histoire des religions parce que, peut-être, cela faciliterait la compréhension de l'Autre.

Crédit- Illustrations:
Dessins Marek Halter et la colombe et Réflexions / Arnaud Taeron
Planches de BD: Steven Dupré - Jean-David Morvan - Ersel - Fédérique Voulyzé
Par Aline Apostolska - BSCNEWS.FR / Littérature française et Littérature québécoise : dialogue de sourds ou partenariat à développer ? À vous d’apporter vos conclusions au travers de cette interview, longue et très renseignée, d’un acteur important, et pluriel du monde littéraire et éditorial québécois, Gaston Bellemare qui a répondu à nos questions, parfois difficiles, sans langue de bois.

Nous nous croisons depuis plusieurs années à diverses occasions et à divers titres de la vie littéraire québécoise et canadienne dont vous êtes depuis longtemps, un membre édifiant, actif et incontournable. Fondateur du Festival International de Poésie de Trois-Rivières, de réputation mondiale depuis près de trente ans, co-fondateur et éditeur de la maison Écrits des Forges, poésie internationale, pendant 37 ans, organisateur d’évènements de poésie, autour de revues et de spectacles, président de l’ANEL (Association nationale des éditeurs de livres), membre du Conseil d’administration de BAnQ (Bibliothèque et Archives nationales du Québec) et membre de la Commission du Droit du Prêt Public où nous siégeons ensemble. Grand voyageur au long court car toutes ces casquettes se font aussi au gré de voyages dans le monde entier pour rencontrer auteurs, éditeurs et institutions gouvernementales. En somme, défenseur de la littérature et des auteurs, vous avez maintenant pris votre nouveau bâton de pèlerin pour dénoncer la loi C-32 que le gouvernement conservateur fédéral actuel voudrait faire passer au Canada. De vous on dit sans blaguer que vous « savez tout sur tout concernant les livres au Canada comme ailleurs »… Ma première question est non pas « trouvez-vous le temps de dormir » avec tout ça, mais est-ce cet intérêt engagé est le résultat d’une vocation de jeunesse ? Comment avez-vous débuté dans le monde des livres, par quelle porte et avec quelle vision ?

Très jeune, par la porte de la lecture de Terraqué et de d’autres poèmes de Guillevic dont je suis devenu un des éditeurs, plusieurs années plus tard. Celle de Ode au Saint-Laurent (1963) du poète Gatien Lapointe avec qui, en compagnie de 3 autres personnes, nous avons fondé Écrits des Forges, en 1971 et celle de l’Homme rapaillé de Gaston Miron (1970), 2 titres que je relis encore. Sans oublier la création du Ministère de la culture du Québec, au début des années 60, qui a dynamisé ma volonté d’œuvrer dans le monde culturel.

Dans notre société nord-américaine nettement aveuglée par le verbe avoir – avoir toujours plus – j’ai toujours ressenti profondément le besoin – comme le peuple québécois entêté d’exister – d’être, et d’être profondément d’abord, sachant que ce sont les émotions et non les avoirs qui rendent les humains heureux ou moins heureux. J’ai donc choisi ce verbe pour définir et bonifier mon existence. Or être est justement le verbe clé des poètes et de la poésie. Il questionne sans cesse, via la voix des poètes, les trois seuls mots importants de ce monde : la vie, l’amour, la mort. La poésie et moi : même territoire intérieur.

Le Québec en 40 ans a effectué une véritable révolution culturelle, notamment dans le développement et la diversité de sa littérature. Comment l’analysez-vous et que diriez-vous de cette évolution aujourd’hui ? Est-elle toujours en croissance pertinente, en quantité, et en qualité ?
La diversité et le développement de la littérature d’un pays suivent la production et le cheminement en création de ses auteurs tant connus, reconnus que débutants. Le Québec et sa littérature sont le reflet très exact de ses auteurs. Plusieurs ont cette faim insatiable d’explorer et tenter de dire toujours plus minutieusement leurs vécus réels ou imaginaires de la condition humaine et l’indicible de la vie. Leur écriture fait voir également cette croissance intérieure. D’autres, réécrivent le même niveau d’émotions dans un nouveau livre. Plusieurs, par contre, cessent d’écrire. Il y a au Québec, comme dans tous les ailleurs, des lecteurs de divers niveaux de qualité pour chaque livre. Oui, notre littérature et notre industrie de l’édition sont en croissance qualitative et quantitative. Mais avons-nous une population suffisante de lecteurs et de critiques et la visibilité médiatique requises pour engendrer la reconnaissance internationale de nos écrivains ? Quelques-uns de nos écrivains bénéficient déjà de cette reconnaissance. Combien d’écrivains – et depuis combien d’années -- sont actifs en France, en Belgique, au Danemark, en Norvège ou en Finlande ? Quel pourcentage d’entre eux a atteint cette reconnaissance internationale ? Il faut combien d’écrivains dans un pays pour qu’un seul atteigne ce niveau ? C’est un par combien et sur combien d’année ? Notre édition et notre littérature sont âgées de plus ou moins 50 ans. Soyons patients et mûrissons encore.

Quels en sont aujourd’hui les freins et les problèmes identifiés et quelles perspectives de solution verriez-vous ?
Le principal frein au développement de notre littérature est le bilan anorexique de visibilité du livre de littérature québécoise. Visibilité dans les médias importants, sauf Le Devoir, Vous m’en lirez tant, le dimanche après-midi, à la radio de Radio-Canada, quelques reprises et émissions originales présentées par le Canal Savoir et une ou deux des trois pages du Cahier Week-end du Journal de Montréal, reprises dans les autres journaux de Quebecor Média. L’année où Montréal fut la Capitale Mondiale du livre, la visibilité au livre québécois donnée généreusement par ce groupe s’est traduite par une augmentation des ventes de 60 M $. Une anorexie de visibilité dans les médias n’engendre pas un surpoids de visibilité dans le système de diffusion et de distribution. Le Ministère de la Culture du Québec, la SODEC (Société de développement des entreprises culturelles), le CALQ (Conseil des arts et des lettres du Québec), le Conseil des Arts du Canada (CAC), les auteurs et les éditeurs québécois veulent une littérature québécoise forte et lue. Mais nous comprenons, même si c’est au dépends de nos auteurs et de notre marché de l’édition, que la diffusion et la distribution se doivent d’être rentables. C’est pourquoi, la littérature de France et étrangère traduite en France « accompagnent » lourdement la littérature québécoise dans la caisse des diffuseurs et des librairies. Le Québec édite annuellement entre 5 000 et 6 000 nouveautés. La France en exporte ici, de 35 000 à 45 000. Il y a donc mathématiquement en librairies 1 nouveau titre québécois pour 7 à 9 nouveaux titres de France.

Mais quel pays sait mieux vendre sa culture que la France ? Aucun. La France – population de 60 millions de personnes -- reçoit annuellement 90 millions de touristes en axant sa publicité sur sa culture. Les 33 millions de citoyens canadiens n’accueillent que 11 millions de touristes. Ici, la publicité n’est pas axée sur la culture canadienne mais bien sur les grands espaces. Les inhabités, nécessairement. Difficile de faire connaissance avec notre culture. La France est millénaire. Le Canada a 145 ans. Manque d’expertise flagrant : le Canada ne réalise pas que dans les villes – de Trois-Rivières à Toronto, Montréal et Vancouver – c’est la culture qui remplace la nature.

Enfin, la France soutient financièrement l’édition nationale avec comme critère de base, la francité de l’éditeur. Le Canada soutient l’édition nationale avec comme critère de base, la canadianité de l’auteur. Voilà pourquoi un pays officiellement bilingue ne soutient pas les éditeurs qui aimeraient, comme les éditeurs français vivant dans un pays unilingue, être soutenus financièrement pour traduire les grands auteurs d’autres pays. Cette traduction des grands auteurs permet de traduire leurs processus de création. Et ce sont les auteurs-traducteurs de France qui en bénéficient.

Est-ce que notamment, selon vous, la littérature québécoise est suffisamment défendue parmi la littérature francophone au Québec, littérature francophone voulant dire de fait la littérature française ?
La France est, dans l’histoire du monde occidental, un des grands pays de littérature qui s’appuie sur plus de mille ans d’histoire et de création. Les Québécois francophones, jusqu’à tout récemment, compte tenu du si peu de livres québécois, ont toujours lu la littérature française en la faisant, par défaut, leur littérature nationale. Elle fait encore partie de tous les niveaux d’enseignement collégial et universitaire de même que de la formation des enseignants et des professeurs (aux trois cycles universitaires). Pour ces derniers, il est donc logique que les professeurs, les libraires, les diffuseurs, les écrivains et les lecteurs qu’ils ont formés continuent de la fréquenter et d’en faire la promotion. Au Québec, les prix littéraires et les palmarès de vente se déclinent toujours en double nationalité : -- sauf pour la poésie, qui elle est nationale -- Prix du meilleur roman québécois et du meilleur roman étranger (comprendre de France). Ainsi pour l’essai. Le Devoir comme Livre d’ici font hebdomadairement état des ventes de livres québécois et de livres étrangers (comprendre encore de France). Les prix littéraires français (Grand Prix de l'Académie Française, Prix Femina, Prix Goncourt, Prix Interallié, Prix Médicis, Prix Renaudot, Goncourt des lycéens, etc.) font souvent partie des manchettes tant lors des bulletins de nouvelles télé, radio que dans les rares pages littéraires des quotidiens et revues spécialisées. Les livres lauréats nichent longuement dans les vitrines des librairies, les quotidiens, les revues et les piles savamment orchestrées avec parfois un pourcentage plus élevé de remise, près des caisses. Très très peu de prix littéraires canadiens et québécois reçoivent cette visibilité et ce soutien à la mise en marché.

La littérature québécoise n’a pas le soutien financier ni la visibilité de notoriété équivalents à ceux de la littérature de France tant en France qu’au Québec et tant dans les médias, aux heures de grande écoute, que dans les quotidiens, les revues spécialisées et tous les niveaux d’enseignement. La littérature québécoise, même si elle a beaucoup progressé depuis les 40 dernières années, a encore une trop grande dépendance de comparaison et de filiation avec celle de France. De fait, il n’existe qu’une seule revue qui ne parle que des livres québécois : Lettres québécoises. Sa continuité et celles de toutes les petites revues culturelles québécoises viennent d’être mises en danger par le ministre du Patrimoine canadien qui a décidé de ne soutenir financièrement que les revues se vendant à plus de 6 000 exemplaires. Donc, celles qui n’en ont pas besoin. Où publiera la relève sans revue ?

Un jour, que j’espère plus proche que lointain, cet « accompagnement à la caisse » diminuera graduellement et la littérature de France sera normalement au Québec une littérature étrangère comme celle des États-Unis, de la Suisse, de la Norvège et celle du Québec prendra la place qui lui revient : celle de littérature nationale. Le livre québécois a gagné 40 parts de marché au cours des 40 dernières années. Nous faisons 45 % du chiffre des ventes de livres au Québec et 51% des ventes pancanadiennes de tous les éditeurs inscrits aux programmes de soutien du ministère du Patrimoine canadien. Mais la France nous aime jusqu’à nous rendre la vie difficile parfois avec 55% du chiffre des ventes au Québec et entre 7 et 9 nouveautés contre une, annuellement, dans nos librairies.

Si la littérature francophone envahit les librairies, bibliothèques et médias québécois, la littérature québécoise et francophone canadienne ne peut toujours pas trouver une place en France. Il faut une co-édition ou deux contrats territoriaux distincts (un pour le Québec avec un éditeur québécois et pour la France avec un autre éditeur) pour que les auteurs d’ici soient présents dans les librairies françaises. Pourquoi cette situation n’évolue-t-elle donc pas ? Comme éditeur et comme spécialiste comment l’analysez-vous et que suggérez-vous ?
En France, la littérature québécoise qu’on appelle canadienne – comme notre passeport -- occupe normalement l’espace qui est normalement dévolue aux littératures étrangères. Même les diffuseurs qui sont de propriété française totale ou partielle et qui opèrent tant au Québec qu’en France ou d’autres qui ont des accords de diffusion réciproque avec des diffuseurs de propriété québécoise ne font pas plus que le travail requis pour la garder dans son statut normal de littérature étrangère.

Pour devenir un auteur connu ou reconnu en France, il existe trois façons : a) celle de Anne Hébert : s’y installer et y vivre et être perçue comme « française » ou b) s’adresser directement au public français dans le maximum de petits salons (oui, hors Paris) du livre et événements culturels ou c) conclure des accords de coédition avec des éditeurs français (ex. :Leméac/ Acte sud ou encore Écrits des Forges avec une vingtaine d’éditeurs de plus de 15 pays). En coédition, l’auteur québécois est « francisé » par son appartenance à l’éditeur de ce pays alors que l’auteur français, belge ou mexicain est « québécisé » par l’éditeur québécois.

Le cas particulier de la poésie vous est tout spécialement bien connu. Plusieurs questions sur ce point. Comment la poésie québécoise s’est-elle développée au point de connaître un beau rayonnement aujourd’hui, en belle partie grâce à vous et au Festival de Trois-Rivières. Mais le public suit, pourquoi à votre avis ? Comment fait-on pour faire tourner une maison d’édition qui publie uniquement de la poésie, est-ce surtout par des subventions ?
Depuis les premiers voyages de Jacques Cartier, en 1534, et autres tels Champlain et suivants, nous estimons que nous sommes un peuple parlant français en Amérique. Et la poésie a toujours été au plus près – et très souvent en prenant les devants et le leadership – de la définition et du développement de ce que nous sommes devenus, 400 ans après la création de la ville de Québec. Nous avons notre génération de « poètes du pays ». Et ces poètes ont chanté et chantent encore l’émotion profonde de ce que nous sommes et de ce que nous voulons devenir sur la place publique depuis plus de 50 ans. Si Gaston Miron n’est plus là pour nous réciter un poème de L’Homme rapaillé, Carré St-Louis, rue St-Denis, 12 chanteurs et Chloé Sainte-Marie le chantent tous les jours.

Comment la poésie a-t-elle réussi un si fort développement dans la petite ville de Trois-Rivières ?
Dès 1971, et toujours depuis cette année-là, nous avons fait notre mise en marché à partir de l’équation suivante qui est devenue fort rentable : poésie = Trois-Rivières et Trois-Rivières = poésie. Nous avons établi des listes de clients potentiels et avons communiqué régulièrement avec eux. Nous avons développé des stratégies gagnantes alliant les façons b) et c) précédentes. Nous avons fréquenté assidûment tous les salons du livre du Québec, plusieurs de France, de Belgique, de Suisse et ceux de l’Amérique latine, dès le début des années 90. Nous nous sommes toujours adressés directement au public de ces pays et publiant d’abord un poète important de ces pays dans des coéditions bilingues, en y organisant des récitals internationaux de poésie, etc. Et toujours en enrichissant notre carnet d’adresses des coordonnées de ces nouveaux clients. Et c’est cette relation complice et affective éditeur-clients qui a fait que nous vendions – je ne dirige plus la maison, depuis 2008 – plus de livres au Mexique qu’au Québec. Un éditeur de poésie qui s’en remet uniquement au soutien financier gouvernemental meurt à court terme. Développer son lectorat et lui faire savoir régulièrement que nous l’aimons : la clé. Et, lorsque nous avons lancé le Festival International de la Poésie en 1985, toute notre démarche était axée sur le public, sur l’établissement d’une relation durable, affective et irréversible entre le public, les poètes et la poésie.

Le Festival de Trois-Rivières se déroule chaque début octobre et c’est un événement très intense et intensif, qui présente une centaine de poètes venus des cinq continents pour des lectures et autres évènements grand-public, dans les lieux publics, notamment dans des restaurants, bars, cafés, galeries d’art, musées, maisons de la culture, etc. C’est un moment phare qui a connu une spectaculaire croissance, aussi improbable qu’inattendue quand on sait que T-R est une petite ville dont la vocation a longtemps été la fabrication du papier. Comment l’avez-vous transformée en une des capitales de la poésie francophone avec des partenaires partout dans le monde ? Nommez quelques pays partenaires récurrents.

Quand nous jetons un coup d’œil aux 26 premières années du FIP, nous en tirons des constats importants qui en font un succès, année après année :

Trois-Rivières est devenue la ville reconnue de la poésie au quotidien, non seulement par les poètes, mais surtout par le public du Canada et d’Europe qui assiste au FIP et cet autre public qui vient, en cours d’année, lire les 300 extraits de poèmes accrochés aux murs de notre ville ou les 100 de poètes de 42 pays écrits en français et en 21 autres langues, au Parc Portuaire, les 100 dans les autobus de la ville ou encore nous déposer un poème dans la Boîte à poèmes, Place du poète Alphonse-Piché, près de l’Hôtel-de-ville, après avoir emprunté la Promenade de la poésie.
Nous avons développé un mode original, efficace et accepté de communication et de cohabitation entre poètes et public dans les cafés, bars et restaurants de notre ville : pendant 3 minutes d’un silence complet : un poète, un micro, un public. Puis nous redonnons la parole au public pour le double du temps. Cette stratégie de communication établie, dès le premier festival, s’est avérée la clé de l’écoute silencieuse du public, la réussite de la relation d’affection poète-public-poète et l’augmentation constante de la participation du public au FIP.
Nous avons fait la preuve qu’il vaut mieux amener les poètes dans des lieux que le public aime fréquenter, à des heures qui lui conviennent plutôt que d’essayer d’amener le public dans des lieux qu’il ne fréquente pas quotidiennement.
Noua avons fait de ce festival, un festival axé sur le public, sur la relation poète à public et non sur les relations poète à poète devant un public ou sans public comme vécu à plusieurs reprises à travers le monde.
Nous avons, de ce fait, donné un vrai public à la poésie et aux poètes de ce monde, un public qui crée, chez tous les poètes, cette sensation très forte et très valorisante qu’à Trois-Rivières, ils se sentent et se savent poètes : conséquence directe du haut niveau de qualité du public qui les écoute. Si les applaudissements constituent, pour les comédiens, le signe visible de la satisfaction du public, le silence est celui qui annonce au poète que le public reçoit, sent et aime son poème. Cette magie, cette complicité entre poètes et public constitue l’élément le plus fort de la notoriété du FIP.
Le courant qui passe entre le public et les poètes est nettement perceptible lors des lectures. Il reste encore suffisamment d’électricité née de ce rapport pour que nous la sentions chez le public même dans les rues du centre ville.
Nous avons fait de ce festival un lieu où naît et grandit d’inestimables amitiés entre poètes. Celles-ci constituent un grand cadeau de notre festival à la poésie du monde. Le très haut niveau de satisfaction des poètes et du public constitue la plus belle paie de notre organisation.
Comme le public nous dit et redit toute l’année que le FIP le rend heureux et qu’il a hâte à la prochaine édition, nous estimons que ce festival crée du bonheur durable. Le client-type a participé à au moins 5 éditions.
Ce festival est aussi –- plusieurs poètes en témoignent dans leurs évaluations du FIP – un lieu qui les stimule au plan de l’écriture. Rares sont ceux et celles qui quittent Trois-Rivières sans avoir déjà écrits quelques-uns des poèmes qui constitueront l’épine de leur prochain recueil.
Nous avons fait du FIP le lieu, au Québec, d’où émerge la poésie québécoise à travers le monde :
jamais les poètes québécois n’ont été autant invités dans de nombreux festivals à l’étranger,
jamais les poètes québécois n’ont été autant traduits, édités, coédités et lus à l’étranger,± 15 000 exemplaires de livres de poésie québécoise auront été exportés en 2010. Le FIP a signé des accords de réciprocité avec une douzaine d’événements de poésie, à travers le monde (Argentine, Mexique, France, Bénin, Allemagne, Colombie, etc.).

C’est donc le public venu écouter amoureusement les poètes qui a fait de cette ville, la Capitale de la poésie et fait un succès du FIP. Et c’est pour connaître ou retrouver ce public que chaque année des dizaines et des dizaines de poètes nous écrivent pour nous demander de les inviter ou de les réinviter afin de ressentir ce grand frisson, cette électricité, cette magie qui habite cette ville, pendant 10 jours.

Tant qu’il y aura cette grande complicité entre poètes et public, nous en garderons intact les ingrédients qui en assurent le succès. Peu importe que quelques personnes aimeraient en faire un lieu de discussions savantes sur la poésie ou encore un lieu où toute personne qui passe dans la ville pourrait lire un poème. Encore une fois, la diversité des poètes, des lieux d’activités, des menus, des prix, des menus, des cafés, bars et restaurants ainsi que celle de l’horaire des lectures sont à la base de la réussite du FIP, en complément de la mise en commun avec les nôtres des budgets, des compétences et des responsabilités de nos partenaires.

Voilà un vrai manifeste, certains pourraient croire en faire un mode d’emploi !... Revenons notamment vos liens étroits avec le Mexique et la littérature sud-américaine sont privilégiés, pourquoi et comment ?
Il existe des correspondances très intimes et très naturelles entre les poésies, les poètes et les peuples des nouveaux pays qui ont gardé leurs vieilles langues européennes pour s’enraciner sur de nouveaux espaces possédant de vieux ancêtres autochtones. Depuis, nous sommes toujours des êtres latins en devenir et subissons le dynamisme d’une langue qui doit s’adapter à de nouvelles terres et migrations, nouveaux climats, nouveaux passés, nouvelles solitudes, etc. Les Mexicains ont intitulé Latinos del norte, une anthologie de la poésie québécoise.

Pour vous la littérature québécoise se définit par quels critères clés ? Est-elle d’abord une littérature américaine ou d’abord une littérature francophone, en quoi est-elle canadienne c’est-à-dire appartenant au Canada spécifiquement ?
Notre littérature et notre langue française reflètent notre vision anthropologique d’être, et de demeurer, des latins dans une nord-américanité assumée en constante évolution.

Vous êtes très engagé sur la question du droit d’auteur. La Loi C-32 que Stephen Harper et son gouvernement fédéral conservateur voudraient faire passer apparaît scandaleuse. Pouvez-vous la résumer et expliquer ce qu’elle a à la fois de régressif et de révoltant. Passera-t-elle à votre avis ?

Le Gouvernement du Canada, par la voix de son premier ministre Stephen Harper, du ministre Industries Canada, Tony Clement et du ministre de Patrimoine Canada, James Moore, veut réduire à une dimension anorexique les revenus de droits des auteurs, des créateurs, des éditeurs et des producteurs. Il propose une multitude d’exceptions qui ne rémunéreront pas les ayants droit contrairement à la Loi actuelle et aux engagements internationaux du Canada sur ce sujet.
Vous trouverez la liste de ces exceptions sur le site www.cultureequitable.org ainsi que les argumentaires des éditeurs, des auteurs, d’organismes internationaux appuyant les ayants droit canadiens.
Les trois revendications majeures sont les suivantes :
qu’il est inacceptable de priver auteurs, créateurs, éditeurs et producteurs d’une rémunération équitable en échange de l’utilisation de leurs œuvres;
que rien ne justifie qu’une catégorie de travailleurs soit contrainte par une loi à renoncer à être rémunérée pour son travail ;
qu’il est injuste de faire reposer sur les seules épaules des créateurs la défense de leurs droits, en la faisant dépendre d'un recours obligé aux tribunaux ou de la mise en place de mesures de protection technologiques coûteuses.

D’ailleurs le 8 novembre dernier, madame Christine Saint-Pierre, ministre de la Culture, des Communications et de la Condition féminine du Québec a fustigé ce projet de Loi :
« Je veux vous dire aussi que, en tant que ministre chargée du développement culturel, je resterai à vos côtés pour faire en sorte que vous puissiez vivre de votre art, à une époque où les nouvelles technologies changent complètement la donne… Je suis résolue à favoriser l’accès aux œuvres pour les utilisateurs, mais je partage avec vous la conviction qu’il ne faut pas que cet accès se fasse au détriment de nos créateurs.
Concrètement… certaines dispositions doivent être annulées, ou à tout le moins modifiées. Celles-ci portent sur l’élargissement de la notion d’utilisation équitable à des fins d’éducation, sur la non-actualisation du régime de copie privée en regard des nouveaux supports audionumériques et sur le rôle des fournisseurs de services Internet. Nous faisons ces demandes parce que ces dispositions ont toutes en commun de ne pas offrir pas aux créateurs de garanties suffisantes pour que l’utilisation de leur travail s’accompagne d’une rétribution appropriée. Or, nous croyons que toute œuvre de création mérite sa juste rémunération. »
Même de France, Il vous faut appuyer les créateurs, leurs producteurs, les écrivains et leurs éditeurs en signant la pétition que vous trouverez sur le site www.cultureequitable.org . Maintenant que vous savez qu’il y a plus de livres de France dans nos librairies que de livres québécois, sachez aussi que si ce projet de Loi est adopté, vous pourriez être les grands perdants. Pour enrayer totalement la piraterie, le Gouvernement du Canada a choisi d’éliminer le droit d’auteur.

Enfin, la question de l’heure est donc au questionnement sur les droits d’auteur concernant les œuvres sur internet. Qu’en pensez-vous et que préconisez- vous ?

Tout travail de création a droit à sa juste part de rétribution, peu importe le support technologique qui la diffuse. Mettons les pirates sous verrous. Pas les œuvres.

Vous-même lirez-vous jamais sur IPad ?

Oui, si j’apporte, en avion, avec moi 15 ou 20 livres de littérature, le coût exorbitant du surpoids de bagages me mène directement chez un vendeur d’IPAD. Le livre électronique contient de nombreux avantages si vous vous déplacez souvent, comme moi, ordinateur au dos et valises à faire rouler. Mais les droits sur ces livres électroniques doivent avoir été payés.

Quand vous voyagez (vous voyagez tout le temps en fait !) que lisez-vous : un journal ou une revue, un roman, un livre de poésie, ou bien regardez-vous des films ?
IPOD aux oreilles, j’écoute Haëndel, Mozart, Chloé Sainte-Marie, Miron ou encore des poèmes lus par des poètes étrangers dans des langues que je connais ou ne connais pas. J’adore la musique baroque et celle des langues. Je lis peu en avion et ne regarde jamais les films américains. Je ne change pas…

De notre correspondante à Montréal, Aline Apostolska
Crédit Photo Gaston Bellemare - A.Meyer
Eric Fottorino - Interview pour le BSCNEWSInterview d'Eric Fottorino par Julie Cadilhac- Bscnews.fr / Illustrations : Arnaud Taeron.
Lutter à contre-courant, se rencontrer dans un écrin de papier et d'encre, conserver la beauté fragile de l'instant et ses parfums, voilà l'enjeu difficile du récit autobiographique. Eric Fottorino, dans L'homme qui m'aimait tout bas, hommage pudique à son père adoptif défunt et dans Questions à mon père, quête d'identité et retrouvailles dans l'urgence d'un père biologique, s'est confronté à l'exercice périlleux de la sincérité. Deux textes touchants de sensibilité et de tendresse vive, deux occasions de voyager au milieu des effluves appétissantes, des plats de la Tunisie de Michel ou en compagnie des ancêtres nomades Filali de Maurice, une voix de fils pour deux pères aimés.
Les souvenirs glissent, se défilent, nous font des pieds de nez pour se laisser ensuite apprivoiser. Parce qu'ils ne peuvent pas vivre sans nous, parce qu'ils sont des liens "plus solides que la vie", parce qu'ils savent qu'en nous ressemblant, ils nous rassemblent. Rencontre avec un fils, un père, journaliste et directeur du Monde, un écrivain, un passeur d'émotions qui nous offre deux confidences saisissantes. Elles donnent envie de mieux connaître les nôtres... pour se découvrir soi.


Dans Questions à mon père, vous citez entre autres Le Livre de ma Mère d'Albert Cohen que votre père Maurice aime tant. Qu'appréciait-il en particulier dans l'oeuvre de cet écrivain?
Je pense que ce qu'a apprécié Maurice dans Cohen, c'est cette famille de Céphalonie, ses origines juives et cette truculence entre les oncles, tous ces personnages assez haut en couleur, à la fois joyeux et retors. Il y a retrouvé le petit monde de Fès qu'il avait connu dans sa jeunesse même si chacun se fait une projection des personnages de roman. Comme la Céphalonie d'Albert Cohen est un peu imaginaire, Maurice a pu plaquer cette part fictive dans sa vie de jeune homme. Ayant connu l'exil ensuite, le Maroc qu'il avait vécu a ainsi cédé la place à un Maroc reconstruit, imaginé, romancé: la fibre romanesque de Cohen est tombée à point nommé d'une certaine manière.
Avez-vous délibérément utilisé cette tendresse moqueuse dont use si délicieusement Albert Cohen pour décrire ses Questions à mon pèrerelations avec sa mère?
C'est vrai, il y a quelque chose qui n'y est pas étranger. C’est arrivé à mesure que Maurice m'a initié aux arcanes de sa famille, avec ses oncles qui pouvaient faire penser à Mangeclous et les autres Valeureux, en voyant quelquefois leurs équipées un peu folles, notamment celle où certains ont voulu aller vendre des tapis à Chicago. Ce regard que j'ai porté sur lui et sur eux, comme je savais qu'il y avait une sorte d'inspiration voisine ou cousine de celle de Cohen, je me suis presque inconsciemment porté vers cela.
En confrontant les deux ouvrages dédiés à vos pères qui sont très émouvants, par la pudeur des sentiments qui y habite mais aussi par une volonté manifeste de sincérité, on réalise qu'ils se complètent mais qu'ils sont en même temps très différents et d'abord par l'écriture. Dans "Questions à mon père", il y a un tu vivace qui s'adresse à un interlocuteur vivant, dans l'autre récit, l'évocation de souvenirs ébréchés et itératifs.
Pour moi, la différence majeure entre ces deux livres, c'est qu'il y en a un qui est pour un mort et l'autre pour un vivant; ça change beaucoup de choses. Il y a un caractère évidemment moins dramatique dans Questions à mon père même s'il y a cette épée de Damoclès qui est la maladie, donc l'ombre de la mort, mais il n'y a pas cette brutalité que contient "L'homme qui m'aimait tout bas" qui parle d'un homme qui s'est donné la mort.
«Questions à mon père» a t-il été déclenché aussi par le décès de votre père adoptif ? Cette disparition laissait-t-elle une place vacante? Y avait-il une forme de culpabilité vis à vis de Michel?
Non, il n'y a pas de culpabilité. Il y a forcément toujours le regret peut-être de ne pas avoir fait ce qu'il aurait fallu faire face au suicide mais ça c'est tellement complexe. Mais je n'ai pas de culpabilité particulière vis à vis de Michel. Le déclencheur, ça a été bien sûr sa mort aussi brutale qui fait qu'à un moment donné j'ai voulu le plus vite essayer de restituer ce qu'il avait été et ce qu'avait été notre relation. La suite est venue finalement assez logiquement même si je n'en avais pas pris conscience au départ. Maurice, la maladie Arnaud Taeron pour Eric Fottorino- interviewde Maurice, je me disais bien qu'on n'avait pas a priori un temps fou devant nous et pour le coup, il y avait, sinon un sentiment de culpabilité, pour le moins le sentiment qu'il fallait que j'essaye avec les mots de réparer quelque chose, de réparer une relation qui n'a pas réussi, une relation entravée, empêchée pendant longtemps et j'ai voulu qu'il puisse lire de son vivant ce livre.
C'est ainsi que vous écrivez " l'écriture est un fil plus solide que la vie" , ces deux livres sont un moyen de maintenir un lien.
Exactement.
Deux pères différents et pourtant des univers communs. L'Afrique du nord pour point commun, la médecine, ce M magnifique qui débute les deux prénoms. Pourtant l'un semble disposer d'une figure rassurante tandis que l'autre fascine davantage et effraie peut-être un peu aussi...
C'est vrai que lorsque Michel est arrivé, j'étais un enfant :il a vraiment incarné cette figure du père qui faisait défaut. Quand à Maurice, il y a l'attrait parce que c'est mon père biologique. Il est vrai que c'est quelqu'un d'assez brillant, séduisant intellectuellement. En même temps, j'avais une forme de répulsion en me disant qu'après tout la vie avait fait que nous n'avions pas vécu ensemble et que peut-être même il m'avait abandonné. J'avais une écriture assez imprécise de notre histoire et ce n'était pas vraiment fait pour nous rapprocher. Il n' y avait pas de la crainte mais, en tous cas, une méfiance un peu instinctive vis à vis de lui qui a duré longtemps.
Lire ces deux textes en parallèle permet une réflexion sur les mécanismes de l'écriture autobiographique: la pédale est-elle votre madeleine?
C'est sûr que le vélo a été une manière de remonter le fil de la vie dans tous les sens, d'avancer mais aussi de revenir en arrière c'est pourquoi il m'accompagne toujours aujourd'hui. La bicyclette a été un moyen de créer un lien très particulier avec Michel dans la mesure où il a accompagné cette aventure, il l'a suscitée, l'a encouragée. Il y avait entre nous, comme il était masseur kinésithérapeute, cette complicité qui venait à la fois de l'effort physique, du sport et puis aussi de ses massages qu'il me prodiguait le soir dans son cabinet. C'était à la fois quelque chose de physique et d'affectif parce qu'il a passé beaucoup de temps au bord des routes à me soutenir.
Dans «Questions à mon père» , vous dîtes "J'ai préféré le romanesque à l'abrupt de la vie " pendant longtemps: ce texte a-t-il réussi à réparer ce travers?
C'est vrai qu'il n'y a pas de romanesque dans Questions à mon père ou alors il est involontaire, d'ailleurs j'ai pris le soin - je sais qu'aujourd'hui c'est très à la mode lorsqu'on écrit un récit autobiographique d'écrire roman dessus - de ne pas mettre roman parce que c'est un récit et que j'ai voulu être au plus près de la réalité. Le personnage de Maurice est apparu dans plusieurs de mes romans sous des masques alors que là, il apparaît vraiment comme il est, avec ses faiblesses, avec une sorte de grandeur aussi, avec ses peurs et donc il n'y a rien de romanesque là, en tous cas rien de romancé. On est au plus près d'une réalité vécue et subie quelquefois.
Et pourtant il pourrait y avoir la tentation de céder à un récit romancé quand on lit la destinée de votre père Maurice...
Ah oui, c'est sûr que de ce point de vue là, quand on dit que la vie est un roman, sa vie et celle de sa famille ont quand même quelque chose d'assez romanesque mais sans qu'on force le trait. Leur vie a été ainsi.
Ces deux ouvrages mettent en place un monde d'hommes. En tous cas, un monde où les hommes sauvent, Michel par l'adoption et grâce à son vélo et puis Maurice en vivant. Aujourd'hui, entourée de filles, avez-vous perdu vos repères?
Non, les repères, j'ai passé pas mal de temps à essayer de les trouver - il m'a fallu quasiment cinquante ans pour m'en trouver et pour essayer de devenir moi-même un point de repère pour mes enfants - j'ai plutôt eu tendance à les consolider, à les élucider, à savoir quelle était la part de chacun, l'importance que je leur accordais et c'est vrai que d'une certaine manière, j'y suis arrivé par le roman: le romanesque a élucidé le réel. C'est quelque chose qui peut paraître paradoxal mais c'est par la fiction que je suis allé de plus près vers ma propre réalité.
Réfléchir sur les liens avec vos pères a entraîné une réflexion sur votre propre statut de père...
Tout à fait, c'est vrai que, quand vous n'avez pas eu de père pendant longtemps, vous êtes un peu instable, vous n'êtes pas Arnaud Taeron- Eric Fottorino interviewtotalement assuré de votre solidité comme père mais ce sont aussi les enfants qui vous font devenir père par leurs exigences.
Votre écriture a un goût prononcé pour les images, influencée sans doute par votre métier de journaliste, et pourtant, si vous parlez de la fierté de Maurice qui place vos romans dans sa bibliothèque, vous évoquez assez peu son regard sur votre activité au Monde, vous l'évoquez à peine un peu plus dans «L'homme qui m'aimait tout bas», pourquoi?
C'est vrai que le fait d'être journaliste, d'être directeur du Monde, c'est quelque chose que Maurice apprécie, il est heureux de cela pour moi mais je ne pense pas qu'il y mette non plus une fierté particulière. Effectivement, il pense que j'ai bien réussi dans mon métier, il sait que c'est un métier assez difficile, lourd de responsabilités mais ça n'a pas provoqué de commentaires particuliers de sa part; il sait que c'est une charge difficile. Il sait très bien que le Monde est une partie de ma vie mais que ce ne sera pas toute ma vie, je ne serai pas, par définition, toute ma vie journaliste et directeur du Monde et à partir de là, il place les choses plus profondément que cela.
Dans Questions à mon Père, vous affirmez "Ma quête n'est pas une enquête": faites-vous donc la part belle à la subjectivité? Pourtant il y a dans ce texte tout un travail de répétition du souvenir qui donne l'impression d'un souci de rigueur...
Une enquête signifierait que j'ai enregistré précisément les différents protagonistes, que j'ai recoupé des choses or je ne l’ai absolument pas fait. J'avais un interlocuteur principal, un autre d'appoint qui était sa soeur et avec cela j'ai reconstruit une réalité avec les erreurs liées aux souvenirs estompés chez l'un ou l'autre. En tant que journaliste, je sais ce qu'est une enquête, on a plusieurs sources, on les confronte. Là, je me suis contenté d'interroger Maurice pour l'essentiel et par exemple pour ce qui lui est arrivé dans sa vie professionnelle à Toulouse ou à Muret lorsqu'il avait une clinique, je n'ai pas cherché à aller voir les protagonistes. Le coeur du récit c'est une quête, c'est à dire comprendre un lien, plus qu'une enquête où l'on accumule des informations pour faire la part des choses de la façon la plus précise.
Êtes-vous un peu mystique? vous évoquez Michel et son intérêt pour l'astrologie et de votre côté, vous insistez sur les signes et les coïncidences...
Franchement je ne sais pas... Je ne crois pas être vraiment mystique; il y a quelquefois des liens que les psychanalystes appellent des hasards exagérés, comme par exemple que l'un s'appelle Michel l'autre Maurice, qu'ils sont nés au Maroc et en Tunisie. Ce sont des constats objectifs devant lesquels vous restez impuissant. J'ai sûrement une propension à noter la dimension symbolique des choses mais ça ne va pas plus loin. Je ne m'enfonce pas pour autant dans une abîme de réflexion.
Dans l'autobiographie, il y a toujours une réflexion sur le rapport entretenu avec le lecteur: l'avez-vous conçu comme le partage d'une expérience?
Cela peut paraître étrange de dire cela mais je n'y ai pas pensé. Comme je le dis au début du livre, je voulais écrire un texte qui serait une sorte de justice établie noir sur blanc dans la relation avec Maurice, je crois que c'était cela le coeur et la clé. Après, ce que les lecteurs pourraient éprouver ou pas, s'ils pouvaient se sentir gênés par rapport à une intimité trop grande ou au contraire s'ils pouvaient avoir une curiosité, une saine curiosité bien sûr, sur ce que j'étais, j'avoue que cela ne m'a pas effleuré au moment de l'écrire. Après, forcément, quand cela devient un objet, un livre que l'on va diffuser, vous ne pouvez pas vous empêcher de vous dire mais est-ce que ce sujet - qui m'intéresse moi, qui intéresse mes proches- est-ce que pour autant cela mérite d'être un livre mais si j'avais posé cela comme un préalable je ne suis même pas sûr que je l'aurais écrit. En général quand j'écris, je m'affranchis de beaucoup de choses qui pourraient venir briser l'élan de l'écriture.
L'objectif de ce livre, c'était d'abord de faire un hommage à Maurice mais aussi la volonté de compenser ce qui a manqué, cette "épaisseur des jours " que vous regrettez. C'est donc l'épaisseur du livre qui compense cette épaisseur des jours ?
Je ne sais pas trop quoi rajouter à cela. Oui, c'est assez juste ce que vous dîtes.
Eric FottorinoVous écrivez dans L'homme qui m'aimait tout bas " la confiance est une forme d'inconscience": en qui et en quoi fait confiance Eric Fottorino aujourd'hui?
Quand on est à plus de la moitié de sa vie, je pense qu'on a choisi des proches à qui l'on accorde notre confiance déjà depuis longtemps. On a quand même déjà fait un peu la part des choses. Je fais d'abord confiance aux gens qui sont d'abord dans mon entourage proche, que j'aime et puis je me fais confiance à moi au fur et à mesure; ça n'a pas toujours été le cas puisque évoquer son identité, c'est, comme on disait, créer des repères, créer des racines. Quand vous êtes plus droit, plus en équilibre, vous avez plus confiance en vous pour avancer et pour découvrir d'autres choses, d'autres paysages mentaux. Je crois que la confiance, c'est quelque chose qui part de soi et qui doit mener à soi à un moment donné.
Enfin, avez-vous des ouvrages que vous avez remarqué en cette rentrée littéraire?
Moi, je n'ai pas lu énormément de choses sur cette rentrée mais je pense à «La possibilité d'une île» de Houellebecq; beaucoup en parle alors je ne vais pas m'y mettre à mon tour mais c'est vrai que c'est un livre important sur la définition de la modernité, la société industrielle, l'art, la société de consommation qui nous traite un peu comme du bétail que ce soit dans les avions - Holocauste - comme il le dit- ou dans les supermarchés où l'on finit par vivre une partie exagérée de son temps. Je trouve que c'est un livre qui fait réfléchir, je n'aime pas trop son écriture mais ce qu'il dit est intéressant. Il y a aussi le livre d'un jeune auteur qui se nomme Jérôme Ferrari, paru chez Actes Sud, «Où j'ai laissé mon âme», un récit à propos de deux officiers français pendant la guerre d'Algérie et un algérien rebelle, comme on les appelait, qui se suicide et qui s'appelle Tahar. C'est une très belle réflexion , très incarnée de façon romanesque, sur le Mal, sur une armée d'occupation, sur la libre destinée du peuple algérien.
Et pour vous, un roman en cours? en projet?
J'avais écrit un roman avant la mort de mon père; je pense que je vais le relire pour voir d'abord si je l'aime toujours et s'il est publiable. Sinon le Monde occupe quand même l'essentiel de mon temps et je ne peux pas entreprendre de projets littéraires trop ambitieux aujourd'hui.

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