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Christophe Prochasson : "Les socialistes consomment des symboles""

Christophe Prochasson (Photo © Frédéric Presles - Flammarion)Propos recueillis par Nicolas Vidal - BSCNEWS.FR / Christophe Prochasson publiait il y a quelques mois « La Gauche est-elle Morale ?» ( éditions Flammarion). À cette époque, DSK n’était pas encore inquiété à New York pour une affaire de moeurs. Mais la Gauche préparait déjà la campagne de 2012 tout en tentant de réhabiliter une idéologie socialiste et trouver enfin des idées de campagne. Christophe Prochasson nous propose un livre passionnant sur le rapport de moralité qu’entretient la gauche avec les idées qu’elle défend et envers son électorat.

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Lamia Berrada : " Combien de femmes vivent dans une prison à ciel ouvert ?"

Propos recueillis par Nicolas Vidal - BSCNEWS.FR / Lamia, l'une des premières phrases de votre livre pose très fortement le cadre de votre sujet " Elle est passée devant d'abord sans la voir. Sans vouloir voir en fait. À cause du voile, sans doute, qui la rend différente." Pouvez-vous nous en dire plus sur cette différence ? Ce livre est avant tout un livre sur le regard. Celui qu'on porte sur soi, sur l'autre. D'où le désir de briser toute séparation, tout écran entre elle et le réel pour être dans la rencontre authentique et transparente des choses. Comme vous pouvez le voir, je reste assez elliptique sur la question du voile que je ne nomme quasiment pas dans le récit mais que j'évoque plutôt comme une métaphore, une image qui isole la jeune femme du monde extérieur. Le rapport entre le monde visible et le monde invisible est sensiblement différent entre les sociétés occidentales et d'autres types de sociétés marquées par les apports de religions monothéistes ou d'une forte imprégnation des valeurs polythéistes dans la culture. Le fait d'être voilé, qu'on le veuille ou non, instaure un autre type de rapport avec la réalité de la même façon qu'il définit autrement la rencontre avec l'autre. Je ne m'étends pas sur cette différence qui, au demeurant, n'en serait peut-être pas une dans le contexte de sa culture d'origine. Je dis bien peut-être car justement, je ne précise pas si elle était déjà voilée au départ, avant d'arriver en France. Le port du voile instauré par le mari peut n'être dans son cas qu'une sorte de réaction à la société étrangère dans laquelle ils se retrouvent aujourd'hui vivre. L'on sait que bien souvent c'est dans le frottement et le contact répété avec d'autres cultures que les coutumes et les traditions identitaires servent de valeurs-replis, dans le souci de préserver intacte la culture d'origine que certains estiment, -à tort ou à raison-, menacée par l'environnement extérieur... La rencontre de l'altérité suppose toujours en soi ces deux démarches : la redéfinition plus systématique de soi et de ses propres valeurs ou à l'inverse l'ouverture et la fascination pour cette culture autre...Cette jeune femme, dans sa différence, pose d'emblée le problème d'exister comme un vrai corps, incarné, et des désirs affirmés et souverains, détachés des normes sociales et conventionnelles de sa culture d'origine. Le rapport au regard demeure la question centrale : quand on limite le champ du regard de l'individu, au-delà de ça on enferme son regard dans une image désincarnée de lui-même. On supprime à la fois le regard qu'il peut librement projeter sur le monde, tout en effaçant le regard qu'il peut porter sur lui-même. Quelle conscience de soi peut s'épanouir dans ce type de démarche ? Le monde doit redevenir horizontal, dans la pensée et le regard de la jeune femme...Voir, c'est agrandir le champ de cette conscience. Accéder à la vérité des choses dans leur transparence. Redéfinir librement le rapport entre le monde et elle, et c'est pourquoi la notion du désir est si important. Cet environnement qui lui est totalement étranger, elle désire ardemment le connaître, le rencontrer. Ce désir qui peut sembler ridicule est en même temps le point de départ d'un voyage dans l'exploration de sa propre intimité. Elle se découvre en souhaitant s'habiller autrement sans vouloir faire de jeux de mots faciles. Elle est à l''orée d'une véritable mue, d'une métamorphose intérieure qui sera visible de tous, et qui lui permettra de prendre doublement conscience d'elle-même : en tant qu'individu et que femme. Cette robe, elle l'imagine comme une nouvelle peau..
Au premier regard, le titre semble presque enfantin mais il apparaît très vite qu'il cache une dimension toute particulière. C'était une volonté de votre part ?
Le titre s'est imposé à moi dès le départ, ce qui est très rare, lorsque j'écris. En général pour moi les titres évoluent en même temps que le récit se construit. Mais il était clair que dans ce cas précis, j'avais la volonté d'associer deux entités radicalement différentes et en même temps indissociables l'une de l'autre. la figure du savoir à l'image du désir; la valeur de l'intellect à la dimension des sens. Ce livre s'inscrit dans ce double registre à travers le lien qui s'établit entre l'esprit et le corps de la jeune femme. D'où le rouge, qui est un rouge-cri, l'expression du désir, violent, qui s'empare d'elle. On pourrait le diaboliser, d'une certaine façon. Mais en réalité c'est aussi l'expression d'un accouchement, d'un enfantement de soi, comme l'exprimera ensuite le cheminement intellectuel qu'elle effectuera. D'où l'image positive de fécondité qu'incarne cette robe qu'on assimile à un accessoire futile mais qui en réalité symbolise pour le personnage l'expression d'une seconde peau. La jeune femme vit une véritable métamorphose et l'émotion en est le catalyseur. Je trouvais donc important de montrer qu'une prise de conscience part toujours, au départ, d'un véritable déclic émotionnel. Après seulement pourra intervenir le travail intérieur à travers Kant permet de remettre en perspective le monde à l'aune de sa propre pensée, de ses propres jugements, mais tout part d'abord et avant tout la puissance d'une image. D'une image qui habille le corps. Qui le donne à voir autrement. Qui exprime derrière l'apparence l'essence-même de sa personnalité...Du corps à l'esprit, de l'apparence à l'essence... Du désir à la pensée. Toute conscience de soi rassemble en elle cette double conscience du corps et de l'âme : la robe est le désir fulgurant et quasi-charnel d'une femme qui s'approprie le champ de sa féminité tandis que Kant est une sorte d'appel, brutal, au réveil nécessaire de la pensée. Dans le "et", dans le passage, dans le croisement de ces deux réalités se situe pour moi l'espace de liberté de l'individu...

En ces temps de débats publics sur le port de la burqua, le sujet que vous traitez apparaît comme délicat. Quel a été votre réflexion et peut-être vos appréhensions pendant son écriture ?
Pour tout vous dire, lorsque j'ai écrit ce livre, cela faisait longtemps que je m'interrogeais sur ce problème. En tant que femme, d'une part, mais également du fait qu'ayant longtemps enseigné en ZEP nous avions dû déjà à l'époque en 2003 gérer le problème du voile à l'école, et enfin en tant que femme connaissant bien ou du moins ayant côtoyé de près des sociétés musulmanes. Un triple facteur qui montre que ce sujet n'est pas sorti brusquement du chapeau et que je n'ai en rien chercher à profiter de la médiatisation du sujet pour l'évoquer. Le fait est qu'en l'écrivant il y a de cela plus de neuf mois, le débat "sur la place de l'islam en France", tel qu'il avait été nommé initialement, ne se profilait pas du tout à l'horizon. Je trouve que ce livre est né très étrangement autour d'une double coïncidence en sortant de presse pour sa présentation au Salon du Livre de Paris un 8 mars, -Journée Internationale de la Femme-, ce qui est à mes yeux extrêmement symbolique et en précédant le débat en question de deux semaines seulement. Mais les coïncidences ne s'arrêtent pas là car j'avais à la fin du récit évoqué un parfum de jasmin, et formulé cette phrase que je trouve aujourd'hui d'une résonance incroyable avec le Printemps arabe : "Il y a des phrases comme celles-ci qui ont un goût particulier en bouche. Comme des bonbons acidulés qui auraient un merveilleux goût de printemps et d'audace." or l'écriture du récit précède de trois-quatre mois le début des événements en Tunisie. Ceci dit, il est clair qu'il n'est jamais simple d'aborder des sujets aussi sensibles que celui de la burqa et je ne l'ai fait que parce que je me suis sentie portée par une image et que j'ai eu la sensation de pouvoir en parler en donnant à ce récit la dimension d'un conte, d'une parabole. Ce qui m'intéressait, c'était de faire passer avant tout un message lié à une démarche positive d'ouverture. Je voulais surtout donner une voix à toutes celles qui ne parlent pas. Qu'on n'entend pas. Car le problème du regard est une chose, mais évoquer le problème de certaines femmes qui n'ont pas droit à la parole en est un aussi. L'écriture du récit avait vraiment pour but de donner une voix à celles-ci, aux femmes qui vivent mal le fait de se sentir retranchées du monde quand ce n'est pas de leur fait. Je voulais surtout évoquer à travers le voile intégral l'image de l'enfermement psychologique, moral, au sens large du terme, qui emprisonne tant d'individus dans le carcan de certains coutumes et traditions. La burka n'était qu'une métaphore pratique, un support de choix qui se prêtait bien à l'illustration de cette idée. Il n'y avait en moi aucun désir de stigmatiser quoi que ce soit ou qui que ce soit, mais d'évoquer une réalité qui m'interpellait, qui m'interrogeait moi-même, en tant que femme. Et le fait est que le récit que j'en ai fait est le propos d'une libération, d'une émancipation individuelle. Je ne porte pas de jugements spécifiques, je raconte plutôt une histoire portée par un message d'universalité. J'espère y avoir réussi. Un message dont les valeurs ne peuvent être remises en question. Il y va de la liberté de l'être, de l'individu. A lui et à nul autre de décider pour lui de ses propres choix. Encore une fois la burka n'est qu'une métaphore pour parler non pas de celles qui l'auraient librement choisi, -car il en existe, mais celles-là en général se font entendre, et libres à elles de le revendiquer si elles le souhaitent-, mais de celle qui le subissent comme un diktat auquel elles n'ont d'autre choix que de se soumettre. J'estime pour ma part que trop de femmes se sont battues dans le monde et continuent aujourd'hui de se battre, ici et là, pour qu'on ne puisse pas être soucieux et conscient des libertés qu'elles ont arrachées et dont nous avons, nous, la chance de pouvoir bénéficier aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, même en n'ayant la volonté de ne heurter personne, il ne faut pas chercher ou vouloir à ce qu'un livre soit consensuel. Un livre réussi, disait Gide, est par définition un livre "qui ne laisse pas indifférent". Un livre "qui brise la mer gelée en nous", disait Kafka de la littérature, qui vient bouleverser, agiter, remuer des choses en nous et suscite, provoque une émotion ou une réflexion qui nourrit à son tour le débat. Je sais, de la bouche même de certains lecteurs, que la façon dont j'ai traité le sujet les a touchés parce qu'ils ont senti beaucoup de pudeur dans son évocation. Le problème est toujours le même, en fait : il est important de pouvoir parler de sujets graves, ou difficiles, ou sensibles, mais tout dépendra toujours du regard qu'on porte dessus et du traitement qu'on leur donne...

De la burqua à la robe rouge, votre héroïne est tiraillée de toute part par sa culture et ses désirs de femmes. A la question posée en quatrième de couverture " est-il rempart ou prison ?", quel est votre sentiment aujourd'hui?
À vrai dire, mon sentiment importe peu. C'est ce ce que ces femmes vivent qui est important ! Dans un pays libre, revendiquer la liberté de porter la burqa paraît paradoxal, voire peut-être même choquant pour toutes les féministes qui se sont battues de par le monde, ici et là, pour permettre aux femmes de se libérer de certaines entraves et de mentalités rétrogrades qui les empêchait d'exister pleinement comme individus. Mais c'est leur droit. Hélé Beiji en parle très bien dans Islam Pride. Elles reconquièrent à leur façon leur identité culturelle ou religieuse. Mais quand je vois ce qui se passe pour les femmes en Afganisthan, il est clair qu'on parle bien de prison. Combien de femmes vivent ainsi, dans une prison à ciel ouvert, dans le monde d'aujourd'hui ? Combien ? Et s'il existe même une femme, une seule qui dans nos sociétés occidentales souffre du poids d'atavismes liés à la tradition auxquels elle n'adhère pas, cela exige de ne pas les oublier. Encore une fois, je ne parle pas de celles qui le revendiquent haut et fort et je trouve vraiment dommage les propos de ceux qui pensent que c'est une façon de stigmatiser l'Islam que d'en parler. Il faudrait arrêter de tout focaliser sur le religieux ! Ce n'est pas la religion qui est en cause, mais le souci de préserver la liberté de choix des individus...

La rencontre de l'héroïne avec Kant apparaît comme un souffle de liberté malgré le décalage culturel de la langue. Pour vous, est-ce que la connaissance est un élément important pour concevoir et s'éprendre de liberté?
Et comment ! Le savoir au sens le plus large qui soit car ce récit est tout de même parti également d'une phrase d'une élève dans le cadre d'un cours donné sur les philosophes des Lumières. Et suite à certaines questions qui semblaient l'avoir un peu déstabilisée parce que je cherchais en effet vraiment à obtenir son jugement personnel, elle m'a déclaré textuellement qu'elle n'avait jamais appris à dire "je"...Cette phrase a longtemps résonné (et raisonné !) en moi car je ne m'étais jusque-là jamais posée la question sous cet angle. Doit-on apprendre à dire "je" ? Est-ce que cela s'apprend, et comment ? Je me suis rendue compte alors que pour beaucoup de gens, et notamment dans les sociétés communautaires où la notion d'individu n'a pas encore émergé comme en Occident, il était en effet compliqué d'apprendre à se saisir de soi, à se forger un esprit critique indépendant de la pensée sociale dominante, des diktats de la famille. À s'émanciper intellectuellement pour être en mesure d'adhérer ou de récuser librement les traditions. Le savoir, la connaissance constitue un facteur essentiel dans cet apprentissage de la liberté. C'est bien là le combat des Lumières : faire en sorte que l'individu sorte du schéma des superstitions et du joug de la pensée dominante pour oser réfléchir, penser par soi-même. D'où le caractère essentiel du message de Kant dans "Qu'est-ce que les Lumières ?" qui en délivre le message avec une impressionnante clarté à travers la devise: "sapere aude", ose savoir. Oser s'approprier un savoir auquel elle n'a pas accès puisqu'elle ne sait ni lire ni écrire, voilà ce qui fait de mon héroïne une digne fille spirituelle de Kant. Elle possède l'intuition et le courage d'aller au-devant de cet inconnu qui lui fait peur : le savoir ; au-devant de cet autre inconnu qui lui fait peur : le voisin de palier, qui n'est que le symbole de notre rencontre avec l'autre qui, tout en étant très différent, se trouve si près de nous souvent ; au-devant de cet autre inconnu : elle-même, dans l'idée qu'agrandir le champ du savoir, que maîtriser la lecture et l'écriture sont autant des outils nécessaires pour décrypter symboliquement le monde que pour s'y réfléchir elle-même. Dans le mot savoir, et bien qu'il n'y ait en effet aucun lien étymologique entre les deux termes, j'aime bien me dire qu'on retrouve encore une fois le mot "voir", comme si le fait de savoir permettait juste d'agrandir notre regard sur le monde. Il n'y a de liberté qu'à partir du moment où l'on a conscience de soi, et le savoir est la matrice qui nous permet de mesurer notre capacité à penser le réel pour mieux l'appréhender, pour mieux savoir comment évoluer ensuite en ayant conscience de ce qu'on y voit. La petite fille de l'héroïne joue à ce titre le rôle capital de messagère, de passeur, de relais qui fait entrer le monde du savoir à la maison par le biais du Dictionnaire, ce livre extraordinaire où le monde entier se retrouve classifié, recensé, nommé et défini. Une sorte de clef symbolique pour arriver à déchiffrer le réel dans toute sa complexité. Trois livre sont cités au total : le Livre sacré, le Dictionnaire, et "Qu'est-ce que les Lumières de Kant". C'est dire l'importance du Livre qui obéit à une sorte de trinité, ici ! L'image du tableau noir revient aussi comme motif en arrière-plan dans le récit. Tableau sur lequel le savoir s'inscrit puis s'efface mais qu'elle voit véritablement comme un miroir magique qui se remplit de signes, comme un palimpseste sur lequel le savoir se réimprime à nouveau chaque fois...La liberté de la jeune femme se situe déjà là : dans ce désir infini de vouloir traverser sa nuit pour toucher du doigt la lumière de la connaissance...


La fille est une présence déterminante pour sa mère dans le cheminent intellectuel pour apprivoiser ses désirs. Comment avez-vous appréhendé la figure de la petite fille avant de l'écrire ?
En effet la petite fille est tout aussi importante que la mère. Elles forment même un véritable duo, unies par une espèce d'entente et de complicité alchimique entre celle qui possède le savoir, et celle qui en est exclue, comme si le savoir était aussi une question d'amour, de partage, de mise en commun nécessaire. Les maux de la petite fille sont les mots que la jeune femme ne dit pas, et toute leur relation est basée sur ce système de relais implicite. Mais je serai bien incapable de vous dire comment j'ai appréhendé ce personnage avant de l'écrire, je sais juste que dans le cadre de mon récit il y avait nécessité d'évoquer le savoir comme outil essentiel de transmission générationnelle. Et bien souvent il arrive que ce sont les enfants qui permettent aux parents analphabètes d'accéder à la connaissance. C'est un geste qui va à contrario de la marche habituelle des choses, mais qui montre bien comment les enfants cherchent avec beaucoup de tendresse à réinvestir leurs parents du désir d'incarner la force d'un modèle. La petite fille est entraînée dans le cheminement de sa mère parce qu'elle "lit" en elle à livre ouvert. C'est une enfant sensible qui arrive d'ailleurs à lire aussi bien les mots que les images. D'où le rôle donné au cinéma qui est une façon de fantasmer le réel. La petite fille est un être de vision. La jeune femme est un être de regard...

L'héroïne n'est presque pas nommée. Pourquoi ?
Quel besoin y aurait-il de nommer une femme qui d'une certaine façon est emblématique de beaucoup d'autres ? En l'appelant "la jeune femme", j'employais l'article défini dans le but de la particulariser, de montrer quel individu unique elle est, tout en préservant l'idée qu'elle pourrait être en effet symboliquement l'incarnation de beaucoup d'autres qui demeurent comme elle dans l'ombre. Elle est en réalité nommée deux fois dans le récit, le prénom que j'ai choisi est plein d'assonances en A, il sonne clair. Nommée deux fois car la première fois c'est elle qui se prénomme et donc se "dévoile" dans son identité à la jeune vendeuse croisée dans la rue après avoir franchi le cap de se dévoiler physiquement devant elle dans la boutique. La seconde fois constitue un moment tout aussi crucial et symbolique car c'est le voisin qui la nomme et par là-même la "reconnaît". Le regard de l'autre la rend à elle-même, d'une certaine façon. J'aime bien le caractère minimaliste de ces deux séquences qui pour moi en dit beaucoup. Un prénom, c'est vraiment ce qui donne à l'autre l'image de sa propre singularité, contrairement au nom de famille. Quand elle se nomme, Aminata, elle se donne enfin la possibilité "d'exister" à part entière. Voilà peut-être aussi pourquoi je ne voulais pas dévoyer les choses en usant dans la narration également de son prénom. Il ne pouvait, je pense, n'être prononcé qu'à des étapes symboliques de sa transformation. C'est curieux de voir combien moi-même je finis par comprendre certaines choses après les avoir écrites d'instinct, quand on m'en pose comme vous la question...

La rencontre avec le voisin d'en face n'incarne t'elle pas en quelque sorte la rencontre avec une autre culture ?
Le voisin incarne en effet cet "autre", cet étranger qui vit près de nous et que nous croisons souvent sans même le voir, et bien souvent sans jamais le connaître. Dix pas les sépraent l'un de l'autre. Et j'ai voulu insister sur cette notion de seuil, de passage, de traversée d'un univers à l'autre. Dix pas ce n'est rien, mais il y la frontière infranchissable du paillasson et du seuil de la porte qui se referme, puis qui s'ouvre enfin. C'est l'image de deux cultures qui se rencontrent. C'est aussi les préjugés qu'on en a, qu'on s'en fait, et le sentiment de malaise que la jeune femme épouve devant lui et qui se traduit d'ailleurs par un malaise bien réel. Cette rencontre fait écho à celle de la vendeuse qui lui fait rencontrer un autre visage de la féminité et qui l'accompagne dans son désir de se métamorphoser en gardant précieusement la robe pour elle. Derrière le voisin, se profile l'homme de cette culture autre où tout est livré au regard, à la transparence. Où elle n'a d'autre choix que d'être elle-même. La maîtresse joue également un rôle important et bienveillant dans son histoire. En réalité, l'étranger qu'elle rencontre est toujours porteur de savoir. L'ouverture à l'autre est le fruit d'un cheminement parsemé de doutes, d'hésitations, de craintes et d'incertitudes, mais le désir en elle rencontre toujours la bienveillance de l'Autre qui comprend intuitivement ce qui se joue en elle. L'étranger, à vrai dire, le vrai, s'incarnerait peut-être plutôt dans la figure du mari. Cet homme auprès duquel elle ne partage rien d'autre que le silence. Etrangère à lui, la jeune femme vit au-delà de ça une double étrangéité : au pays et à l'environnement dans lequel elle évolue , mais également à elle-même. C'est en rencontrant "l'autre" qu'elle trouvera la liberté d'être elle-même. J'oppose donc ici, -un peu schématiquement peut-être, mais les fondements sont là,- une culture traditionnelle liée au secret, au voile, au non-dit, qui estime qu'on doit cacher ce qui ne peut être dit, et qu'on ne doit pas dire ce qui pourrait être dévoilé, mais quand il s'agit de notions essentielles, car le bla-bla, les rumeurs, la parole est pourtant tout le reste du temps le coeur de cette culture à une culture liée à la clarté, la raison, au droit de pouvoir dire, à la nécessité de devoir argumenter. La vision de l'intime en rapport avec la notion d'espace public et d'espace commun est totalement différente également. La relation au temps. Elle passe ici clairement d'un quotidien basé sur une vision circulaire du temps à un objectif qui se déroule comme un horizon dans le tracé linéaire de son regard sur l'avenir. Aminata, finalement, n'appartient, ne désire pas apppartenir à un "modèle culturel", elle se définit, elle, par rapport à des choix et à des désirs qui sont farouchement les siens. Elle est plongée dans un environnement étranger qui vient bousculer son vécu et la pousse à trouver une place dans cette société. Elle a le désir très simple d'investir l'espace dans lequel elle évolue et de prendre sa place d'individu dans une société qui la lui reconnaît. C'est à ce prix qu'elle trouve une harmonie en elle, un équilibre. Elle ne cherche pas à se replier sur sa différence ni à l'exhiber comme un symbole, elle cherche juste à exister au milieu des autres, dans cette idée du " bien vivre-ensemble". Son mari, en revanche, intégré socialement et professionnellement, voit la culture étrangère comme une menace, conscient du fait qu'elle peut transformer son épouse censée incarner le garant de la tradition, le réceptacle des coutumes, l'équilibre sacré de la tradition. Si lui s'autorise à toutes les libertés, voire même à un usage de la liberté qui ressemblerait plutôt à une forme de débauche, il est important pour lui que la jeune femme demeure en revanche confinée dans le modèle de la culture d'origine pour préserver cet équilibre fragile qu'il sent menacé. C'est un schéma qu'on rencontre souvent...
À la lumière de ce livre, que vous inspire aujourd'hui le débat sur le port de la burqua ?
Ce débat n'aurait pas dû exister sous cette forme. Je pense notamment au débat sur la place de l'Islma en France qui résulte en effet d'une terrible maladresse sémantique. Il a été entâché par des discours et des propos qui l'ont dénaturé et qui ont surtout empêché, ensuite, d'aller au fond du débat, en donnant du grain à moudre à tous ceux qui n'attendaient que cela pour ressortir l'argument de l'islamophobie. Sur un sujet aussi sensible et délicat, qui concerne tant de millions de personnes en France, j'ai été assez attristée de la façon dont les politiques ont géré le débat. Je suis, pour ma part, fidèle au principe de laïcité qui me semble être le seul garant de la diversité religieuse dans un pays en préservant pour chacun le droit de l'exercice et de la liberté de culte dans l'espace privé tout en garantissant en revanche la neutralité totale de l'espace public, commun à tous. A ce titre, honnêtement, il est bien difficile, je trouve, à quiconque de s'opposer à la notion de laïcité !! Seulement l'espace public et privé ne revêt pas, aux yeux de certaines communautés, le même sens qu'un pays laïc et qu'une société sécularisée comme la France lui prête. Mais en disant cela, je ne veux surtout pas généraliser, cela ne concerne pas non plus toutes les personnes de ces communautés. La réalité est tellement plus complexe ! La réalité du problème se situe en fait pour moi bien au-delà du simple port de la burqa. C'est je pense d'abord et avant tout un problème d'ordre culturel. Les politiques se sont saisis de ce discours avec une certaine brutalité, une grande maladresse, et une incapacité à développer un discours responsable avec la volonté d'apporter des réponses au malaise d'une société qui n'a pas besoin d'être divisée plus encore par des messages que certains peuvent percevoir comme des messages de stigmatisation...et qui au final, ne fait que renforcer en face la radicalisation des comportements et des pensées. La burqa serait-elle l'expression, la manifestation d'une différence de la part de ceux qui peut-être à la base ne se sentent pas intégrés totalement ? Une façon de se définir, de se démarquer, de se raidir sur un paramètre identitaire fort qui soit un marqueur d'opposition à la société? La meilleure réponse à donner réside à mon avis dans le droit au travail, dans la préservation de l'ascenseur social qui est en panne en France à l'heure actuelle, dans la mixité sociale sur le plan du logement. Une société qui ne se mélange pas alors qu'elle est aujourd'hui plus métissée que jamais, que s'agrandit le fossé économique entre riches et pauvres et le décalage communautaire entre les villes et leurs banlieues, voit nécessairement le débat se repositionner sur le plan de la religion vécue comme un recours, comme un garant de stabilité, comme un repère identitaire selon les cas au sein de communautés dont l'origine renvoie à des pays et de sociétés non sécularisées, il faut le rappeler...

Et celui de la laïcité ?
Là encore, il me semble que la montagne a accouché d'une souris ! Ce qui aurait pu être un formidable espace de débat entre toutes les communautés a été perverti par les tribulations du débat initial sur la place de l'Islam en France qui a fait avorter le débat qui aurait dû avoir lieu. Il est, me semble-t-il, important de penser, de repenser la laïcité en France aujourd'hui et ce débat avait le mérité d'être posé, mais je lisais à ce propos la chronique de Caroline Fourest dans le Monde qui rappelait à juste titre que c'est à l'échelle des collectivités locales que la laïcité est l'objet et l'enjeu de tractations régulières. Des collectivités qui statuent et négocient chacune comme elles peuvent avec leurs propres administrés. A elles de se réunir et d'organiser le débat, de proposer des solutions conrètes et applicables pour tous, car c'est au quotidien, dans la vie du citoyen lambda que ces problèmes peuvent se poser dans une société animée du désir de "mieux vivre ensemble". Le dramatiser en l'érigeant en débat national sans pour autant régler les vrais soucis que chacun peut rencontrer ne fait que renforcer l'exaspération des deux camps qui ne se sentent pas réellement entendus. Aucun débat ne doit être évité, mais il y a à l'origine de ces cafouillages, l'idée qui s’est creusée d'une France à deux vitesses, d'une France aux français et d'une France qui peine à reconnaître parfois ses français de la diversité. Il est intéressant de voir comment ce débat invite aujourd’hui le pays à régler une crise de conscience personnelle et qui ne peut qu'engendrer une nouvelle dynamique à l'avenir. Nous ne devons pas l'éviter mais au contraire le traiter de façon saine pour mieux crever l’abcès, sans se laisser influencer par les ressentis épidermiques de ces communautés qui s’affrontent, pour réhabiliter au final, la valeur d’un même citoyen français...
Kant et la petite robe rouge
de Lamia Berrada-Berca
Edition La Cheminante

Bruno de Cessole : "La société française produit en abondance d'innombrables donneurs de leçon"

Par Emmanuelle De Boysson - BSCNEWS.FR / Rédacteur en chef du service culture de Valeurs actuelles, Bruno de Cessole nous offre des portraits à la manière de La Bruyère de quelques écrivains réfractaires et contrebandiers français. Une anthologie partiale, voire de mauvaise foi. Une certaine idée de la littérature. L’idée de ce « défilé des réfractaires » vous vient-elle du désir de faire partager votre admiration pour ces auteurs insoumis, d’affirmer vos préférences, voire de faire valoir une idée de la littérature à l’opposé « du nivellement de toutes les différences, du rabotage de toutes les aspérités » d’aujourd’hui ?
Il s’agit d’abord d’un exercice d’admiration envers des écrivains qui, à un moment ou à un autre de ma vie, ont contribué à former ma sensibilité, à nourrir mon imaginaire ou à stimuler ma pensée. Certains d’entre eux figurent parmi mes auteurs de prédilection, mais il en est aussi pour qui je n’ai pas d’inclination particulière, même si je garde de la tendresse ou de l’indulgence pour ceux qui sont aux antipodes de moi. Sinon je ne les aurai pas inclus dans ce défilé dont je déplore, faute de place, des absents considérables comme Baudelaire, Flaubert, Vallès, Villiers de l’Isle-Adam, Jarry ou Michaux, et un grand nombre d’oubliés ou de méconnus, tels Petrus Borel, Hugues Rebell, Laurent Tailhade, Marcel Schwob, Lubicz-Milosz, Charles-Albert Cingria, François Augièras… D’autre part, mon intention était de mettre en relief une forme de littérature contestataire ou dissidente par rapport à une littérature indifférente ou neutre vis-à-vis de son époque. Car c’est en elle que s’exprime la tradition batailleuse de l’esprit français, qui a donné à notre littérature quelques unes de ses plus belles pages.

Sont-ils tous des pamphlétaires ? Leur principal point commun ?

Une poignée d’entre eux peut être considérée comme étant au premier chef des pamphlétaires : tel est le cas de Barbey d’Aurevilly, Léon Bloy, Charles Péguy, Léon Daudet, Georges Bernanos, Guy Debord, Jean-Edern Hallier, Philippe Muray, et Marc-Edouard Nabe. D’autres l’ont été par intermittence, de manière occasionnelle, ainsi Chateaubriand, Stendhal, Barrès, Claudel, Aragon, Aymé, Claudel, et Sartre. Leur point commun est d’être des hommes en réaction, des hommes qui se posent en s’opposant. La plupart, presque tous en fait, sont des anti-modernes, dont Antoine Compagnon a fort bien dit qu’ils sont des modernes contrariés et que leurs écrits, hantés par le sublime, oscillant entre vitupération et hyperbole, assaisonnent le fade brouet de la modernité de leurs épices relevées.

Que reprochez-vous à une certaine littérature de notre temps, à cette société du spectacle formée de «courtisans aux gages du système, de roublards postulants aux subventions et aux récompenses », à ces écrivains qui épousent leur siècle de communication (comme l’a souligné Mac Luhan, le sociologue qui a découvert que le support de communication a plus d’influence que le message) ?
Je lui fais grief de son hypocrisie, et de vouloir tout à la fois endosser la panoplie du maudit ou du rebelle tout en quémandant et réclamant sans vergogne les récompenses et le succès public. A leur sujet, me revient ce mot de je ne sais plus quel polémiste sur Ravel qui se flattait de refuser la Légion d’Honneur alors que toute son œuvre la réclamait. Plus qu’une incohérence, il s’agit d’une tartufferie morale dont relèvent aussi les innombrables donneurs de leçons que la société française contemporaine produit avec une abondance qui ne laisse pas, à juste titre, d’étonner et d’agacer le reste du monde.

La bonne littérature serait, d’après vous, de droite – vous en expliquez les raisons. N’est-elle pas une affaire de talent ? Qu’en est-il de nos jours ?
Je ne fais que confirmer l’assertion du grand critique de l’entre-deux-guerres, Albert Thibaudet, qui affirmait que la pente naturelle de nos lettres est à droite dans la mesure où la pente politique est à gauche. Paraphrasant Gide, je dirais volontiers qu’on ne fait pas plus de bonne littérature avec de bons engagements qu’avec de bons sentiments. Bien sûr que la vraie littérature est affaire de talent, mais il se trouve que ce talent s’est davantage réparti, du début du XIXe siècle à la mi XXe siècle chez des écrivains que l’on peut classer à droite. De nos jours, la pente littéraire serait plutôt à gauche, j’en veux pour preuve la prolifération de romans et d’essais vertueusement moralisateurs ou hygiénistes, animés par la haine de soi, le ressentiment et la repentance, sur tous les sujets de société dits porteurs : la discrimination, l’immigration, la disparité hommes-femmes dans le travail, les violences conjugales, la Seconde Guerre Mondiale, les anciens conflits coloniaux, etc… Et sans doute est-ce la raison de sa médiocrité endémique, à quelques exceptions près. En ce qui me concerne, je souscris des deux mains à l’aphorisme d’Ortega y Gasset, « S’affirmer de droite ou de gauche n’est qu’une des innombrables façons qui s’offrent à l’homme d’être un imbécile »

Parmi les écrivains du défilé, peu de femmes. Pourquoi ? Simone de Beauvoir ou Nathalie Sarraute ne sont-elles pas des réfractaires ?
Sans doute parce que les femmes sont plus naturellement portées à l’assentiment qu’à l’exécration, à la célébration qu’à l’anathème, au consensus qu’à la dissidence. Partant, elles n’ont guère fourni de réfractaires à la littérature, si elles en ont donné à la société, je pense, par exemple, à Séverine ou à la philosophe Simone Weil. Si Simone de Beauvoir s’est rebellée contre les conventions de son milieu social, ce ne fut que pour tomber ensuite dans le pire militantisme politique et la renonciation volontaire à tout esprit critique. Quant à Nathalie Sarraute, elle me semble l’exemple même de l’écrivain désincarné, nullement réactif ou réfractaire à son époque…

« Le voyage au bout de la nuit » vous a bouleversé. D’autres livres, comme « Mr Ouine », de Bernanos, « Les Mémoires d’outre-tombe », de Chateaubriand, « La Recherche », de Proust vous donné beaucoup de plaisir. Céline est-il pour vous l’incarnation du réfractaire ? Vos auteurs préférés ?
Oui, Céline est l’incarnation même de l’écrivain réfractaire, insoumis, irrécupérable par quelque parti que ce soit. Même les Allemands s’en sont rendu compte durant l’Occupation ! Aujourd’hui encore il demeure le bouc émissaire emblématique. A preuve, l’épuration posthume dont il vient d’être l’objet de la part du ministre dit de la Culture. Mes écrivains préférés ? Les réfractaires authentiques, ceux qui figurent parmi mon Défilé, à l’exception des auteurs étrangers, qui occuperaient un autre volume. D’Ezra Pound à Peter Handke, pour ne citer que deux noms parmi bien d’autres.


La compagnie de ces écrivains combatifs et talentueux peut-elle être écrasante au point d’inhiber l’écriture ? Qu’écrire après Bernanos, Proust ?
Assurément, et c’est la raison pour laquelle je n’ai publié que fort tard et fort peu… Cela dit, si écrire relève du témoignage à charge contre soi-même ou contre l’époque, il est toujours loisible de noircir du papier, en oubliant Balzac, Proust, et Céline . J’imagine assez bien, au demeurant, un auteur gaulois comme Rutilius Namatianus, au Ve siècle après JC, soupirer : « A quoi écrire après Virgile et Lucrèce ? ».


Vous qui êtes un chroniqueur littéraire respecté, comment définissez-vous le rôle de critique littéraire ? La critique est-elle devenue suspecte ? (Plus qu’avant ?)
Respecté, c’est vous qui le dîtes… Dieu sait combien la critique littéraire a été calomniée ou tournée en dérision de tous temps. Non sans de bonnes raisons. La complaisance, la paresse, la facilité, l’inclination à se faire valoir aux dépens d’un livre ou d’un auteur, sont quelques unes des raisons pour lesquelles la critique journalistique est aujourd’hui suspecte, voire déconsidérée. Il est toujours difficile de définir la fonction et le rôle de la critique Expert en objets aimés me parait une approximation assez juste. Il ne saurait exister de critique littéraire sans amour et sans admiration. Sentiments difficiles à concilier avec l’exigence de lucidité et d’impartialité. C’est tout le paradoxe de la critique à propos duquel Oscar Wilde a écrit des pages célèbres et d’une pertinence telle que je ne puis que renvoyer à elles…

Bruno de Cessole - "Le défilé des réfractaires" L’Editeur.
Photo Bruno de Cessole © Pascal Falligot

Pierre Jourde : C'est la culture qu'on assassine

Par Nicolas Vidal - BSCNEWS.FR / Lire Pierre Jourde, c’est à la fois aimer à se faire peur et se délecter d’une voix qui dissone de ce qui se dit et de ce qu’il est de bon ton de penser partout. Pierre Jourde pourfend le consensus mou utilisé pour faire bien. Pour faire comme tout le monde. Pour ne pas froisser et pour rester en place.
Le dernier livre de Pierre Jourde, «C’est la culture qu’on assassine» aux Editions Balland est un ouvrage effrayant, pessimiste, lucide mais surtout brillant. C’est à la fois un pamphlet, un manifeste, une diatribe, une leçon et une série de chroniques culturelles. Tous les textes sont tirés de son blog «Confitures de culture» publiés sur le site du nouvelobs.com que je ne saurais trop vous recommander de suivre régulièrement. Où certains l’accusent d’amertume et d’anti-conformisme intéressé, moi, j’y vois une certaine forme de courage à dénoncer une ramollissement très inquiétant de la culture au profit d’une consommation culturelle de masse, ce qui est totalement différent.
Nous noterons une collusion pertinente entre Pierre Jourde et Jérôme Garcin qui ne fait que confirmer que ce livre ne peut être que sérieux dans son dessein et dans sa proposition éditoriale. C’est pour toute ces raisons que j’ai proposé avec entrain à Pierre Jourde de nous accorder un large entretien à ce propos.

Pourquoi avoir choisi d'écrire un recueil de chroniques et non pas un essai ?

J’aime bien varier les genres. J’ai pratiqué l’essai, le roman, alors pourquoi pas les chroniques ? Ces textes sont à l’origine des articles ou des « posts » tirés de mon blog sur le site Bibliobs. Les rassembler en volume, dans un ordre thématique, permettait de mieux apercevoir la cohérence de la démarche, et d’en prolonger l’existence sous une autre forme. En outre, la chronique implique une manière d’urgence, de vivacité qu’il est plus difficile de conserver dans un essai.

Dès les premières pages, vous écrivez " Pour la majorité de nos concitoyens, la culture, c'est la télévision". Plus loin, vous ajoutez "La télévision est devenue l'empire de la connerie triomphante et fière d'elle même". Peut-on considérer que la télévision est grandement coupable de l'assassinat de la culture ?
Bien sûr, il y a des bonnes choses, mais il suffit de regarder des émissions de variété en prime time, des jeux, des divertissements, des reality show pour être proprement terrorisé. Est-cela que l’on fait des hommes ? La bêtise pure a-t-elle jamais à ce point été mise en scène, valorisée, s’est-elle jamais autant exhibée, fière et contente d’elle ? On dira que les gens ont le choix des programmes. C’est vrai. Reste qu’une certaine quantité d’images diffusées à haute dose touche fatalement les esprits, et fatalement les habitue à des valeurs, à des représentations. Où sont les idées à la télévision ? Quelle parole peut s’y faire entendre un peu sérieusement, c’est-à-dire avec du temps ? Lorsqu’il est question de culture, on parle de livres, pas de littérature ; d’événements, pas de textes.

D'après vous, au coeur de cette ère de l'abrutissement généralisé, la critique est devenue une entité dont il faut se méfier. Dans cette optique, quel avenir peut alors espérer pour la critique littéraire notamment ?
Aucune époque n’a autant déconsidéré la critique littéraire et artistique. Il faut être gentil, ne faire que de la promotion ou de l’éloge. Autrement dit, lorsque tous les critiques et tous les médias vantent une œuvre, si vous vous avisez de résister en suggérant qu’elle ne mérite pas tant d’honneurs, si vous estimez devoir avertir le public qu’il lui faudrait se méfier de ce consensus (ou de ce bourrage de crâne), vous êtes suspect. Pourquoi fait-il ça ? Il doit y avoir des raisons cachées. Les réponses sont toutes trouvées : c’est un jaloux, un raté, un aigri, un réac qui n’aime pas l’art moderne. L’exercice du discernement est exclu : il faut être gentil avec les artistes. Ce qu’ils font est bon par nature. Peut-être sommes-nous en train de sortir de cette glaciation de la critique, grâce en partie à internet, et à quelques francs-tireurs. Mais cela demande des efforts constants. Je ne suis pas pessimiste. La critique va reprendre son souffle, hors des « quotidiens de révérence », comme disait Muray.

Vous soulevez dans votre avant-propos une idée fondamentale déjà évoquée par Alain Finkielkraut dans "La défaite de la pensée" en 1987, "Dans le grand public s'est en outre répandue l'idée qu'il fallait tout respecter, les oeuvres, les artistes, les religions, les choix culturels..." Pourquoi cette idée prend elle autant d'ampleur aujourd'hui et tend à niveler toutes les valeurs culturelles ?
Parce que nous vivons une véritable libanisation sociale et culturelle, par terreur panique d’offenser quiconque. Le respect de l’autre est, certes, une valeur essentielle. Mais, mal compris, il aboutit à : « c’est mon choix, respectez-le ». Tout produit d’une quelconque idiosyncrasie est considéré comme valable en soi, on est tenu de le respecter : je suis respectable en tant que musulman, homosexuel, supporter de foot, breton, plombier, noir, nain, artiste, et par-dessus tout en tant que moi-même. D’où une société où chacun se replie sur soi, où tout mode d’expression est de toutes façons sacré. Or, lorsque tout est positif, rien ne l’est. La vie est dialectique. La mort est l’assomption du respectable. Il me semble au contraire que respecter l’autre, c’est aussi le considérer comme assez adulte pour supporter une remise en cause. Le tout-respectable, c’est l’infantilisation de la société.

Cet ouvrage est constitué des chroniques que vous publiez sur votre blog. A ce sujet, pensez-vous que certains blogs pourraient s'affranchir de ce prêt-à-penser et pourraient jouer un rôle pour la défense de la culture ?

Il y a de tout sur internet, de l’accablant au génial. Le fouillis et la liberté. C’est cette liberté qui est importante, et qui a obligé, en effet, certains médias traditionnels à se remettre en cause.

Vous évoquez "un universel désir de stupidité" qui sommeille au fond de l'intellectuel le plus élitiste". Vous poussez l'analyse jusqu'à dire que "ce phénomène est capable de détruire lentement une société". Pouvez-vous nous en dire plus sur ce phénomène, son champ d'action et sa gravité ?
Nous sommes tous attirés, voire fascinés par la bêtise, comme on peut l’être par le mal, la souffrance, la monstruosité. Se vautrer dans l’idiotie a quelque chose de reposant. Et chacun de nous recèle sa part de bêtise. Ça n’est pas mauvais en soi. Il faut juste ne pas s’y complaire, ne pas s’y attarder trop longtemps. Le problème est qu’il est devenu difficile même de dire cela, car il y a un droit imprescriptible à être con. L’intelligence, la culture, on finit par les considérer comme des privilèges, des avantages de classe. Alors, en effet, une société qui renonce à la valeur, à tout idéal de progrès intellectuel pour ne vexer personne va vers son autodestruction.

"Tout le travail éducatif est saccagé par la bêtise médiatique. La bouffonnerie érigée en moyen d'expression". Peut-on dire à ce propos que c'est un massacre culturel bien organisé contre lequel le système éducatif est devenu totalement impuissant ?
Les choses changent un peu dans la mesure où les adolescents tendent à se détourner de la télévision en faveur d’internet, et ce n’est pas forcément une mauvaise chose. Reste que des centaines de milliers d’enfants sont abandonnés à la télé, plusieurs heures par jour. Elle les éduque. L’école doit lutter comme elle peut contre ça : l’agitation et le bruit permanents, le langage bas de gamme, le défilé accéléré des images, les valeurs véhiculées par cette vitrine du commerce. Jules Ferry ne lutte pas à armes égales contre Bouygues. La parole de l’école se noie dans le flot des discours insignifiants du commerce et du divertissement.


Pour vous, " la bêtise médiatique mène une guerre d'anéantissement contre la culture." Et je vous paraphrase encore tant le propos est dense " On informe les citoyens de ce qu'ils ont pensé. Ainsi les Français se regardent. Ils se réjouissent d'être tels que les journalistes leur montrent qu'ils sont. Incultes et contents. " Il y aurait donc une corrélation entre la bêtise médiatique et populaire ?
Il n’y a pas de bêtise populaire en soi, bien entendu. Mais on manque d’un effort important vers une culture populaire véritable. Ce que je veux dire par les formules que vous relevez, c’est qu’on ne cherche plus à nous faire devenir autres, à nous faire accéder à autre chose. Ce serait cela, la culture, la pédagogie : vous pouvez être autres, et il y a autre chose à connaître. De plus en plus, les médias considèrent comme payant de n’être plus que des miroirs : il faut montrer aux gens ce qu’ils sont, ils seront contents. Regardez, c’est vous, soyez fiers d’être vous. Non seulement la démarche est mortifère, tue tout désir de progrès, mais cette vérité est contestable. La vérité des êtres est complexe. Les médias ont une conception simpliste et réductrice de la personne. Ils en font une caricature, et l’incitent à ressembler à cette caricature. On tourne en boucle : je vous montre qui vous êtes, vous devenez ce que je vous montre.

Vous parlez de la damnation culturelle de ceux " qui se vautrent pour l'éternité dans leur propre vide " N'est-ce pas le fruit d'une volonté de ne pas se cultiver mais plutôt de se divertir ?
Le divertissement n’est pas mauvais en soi. Il y a d’excellents divertissements populaires. Il n’y a rien d’illégitime à prendre plaisir à une bonne série télé, à un bon polar, à un dessin animé de qualité. Pour ma part, j’aime à la fois Toy story et Henry James, Les Soprano et Mallarmé, les jeux vidéos et Vermeer Ce n’est pas la question. Mais le divertissement ne devrait pas être tout. Par ailleurs, cette formule fait allusion à un texte où je compare le divertissement télévisé à l’enfer médiéval : des lieux aux couleurs violentes, où l’on se met à nu en ricanant. La damnation, c’est être content d’être soi, c’est avoir renoncé à tout dépassement de soi.

En ce qui concerne l'enseignement et plus précisément l'enseignant, vous déclarez qu'il n'exerce aucune autorité intellectuelle puisque le savoir n'est plus réellement respecté". La situation est-elle si grave pour qu'elle s'affirme désormais comme l'exacte nolonté à apprendre et à accéder au savoir ?
Je ne généraliserai pas, évidemment, mais c’est une tendance lourde. Le savoir scolaire est ringardisé aux yeux de beaucoup de collégiens. Des décennies d’idéologie de « l’enfant qui doit construire lui-même ses savoirs », de « l’enseignant qui à apprendre de l’apprenant », de culpabilisation, de misère matérielle des lieux d’enseignement et de mépris de l’état envers ses enseignants ont fatalement engendré cette situation. Le professeur est un fournisseur de notes. Parents et élèves sont des consommateurs, qui ont des exigences de consommateurs.

Selon vous, il y a des inégalités face à la culture car " les parents de la bourgeoisie ont les moyens de corriger pour leurs enfants la bouillie verbale." Pensez-vous que la diffusion de la culture de masse discrimine ainsi les plus défavorisés ?
Bien entendu, et lourdement, mais aussi le mépris démagogique de gauche envers les classes populaires. D’un côté la machine capitaliste à abrutir pour faire vendre Coca cola, de l’autre l’idée selon laquelle la culture est discriminatoire. Donc, contentons-nous d’une culture au rabais pour les pauvres. On va leur donner le bac, comme ça ils seront contents, mais leur apprendre à écrire, c’est franchement trop bourgeois…

Au passage, notons l'une des phrases les plus effrayantes de votre ouvrage. " Ce n'est pas l'intelligence qui manque, c'est la volonté de la faire fonctionner. " In fine, n'est-ce pas l'individu lui-même qui assassine la culture ?
Chacun est responsable de ce qu’il fait de lui-même. Mais jusqu’à un certain point. A la société d’offrir à chacun la possibilité de s’améliorer, de progresser. Si en revanche la société ne cesse de dévaloriser l’éducation et la culture, c’est elle qui empêche l’individu de progresser. Les seules valeurs qu’on nous propose sont des valeurs d’argent. Pour le reste, quoi ? Aux jeunes, on ne propose pas de devenir des hommes ou des citoyens, mais des salariés. L’esprit critique est suspect, la culture est discriminante et la morale est ringarde. Et si vous dénoncez la bêtise, vous êtes méprisant. D’accord. Essayons de gagner des sous, et fermons-la. Mais à ce jeu, ce sont toujours les mêmes qui gagnent, on le voit de manière éclatante ces temps derniers. J’ajoute que ce mépris de la culture est un comportement de nantis, c'est-à-dire qu’il est typique de l’Occident, et de la France. La poésie est révérée dans les pays de l’Est, les écrivains y attirent les foules. En Extrême-Orient, en Inde, en Chine, au Japon, on vénère les lettrés et l’école. Devinez qui gagne à la fin ?

Votre ouvrage est un plaidoyer passionnant pour la défense de la vie culturelle française. Qui souhaitez vous le plus sensibiliser avec celui-ci ?
Tout le monde, mais par-dessus tout l’ « l’honnête homme », l’individu qui n’est pas spécialiste, mais s’intéresse à la culture, demande du sens, des créations de qualité, et à qui l’on propose des produits universellement portés aux nues par la critique respectable. Mangez du Houellebecq, bouffez du Despentes, avalez du Angot, braves gens, l’art c’est ça, quoi d’autre ? Alors ils achètent, et puis ils se lassent, forcément, parce que ça ne nourrit pas beaucoup.

Pouvez-vous nous dire quelques mots de cette idée de la libanisation cuturelle et de son corollaire de la prime à l'exotisme, à la différence et à l'authenticité ?
Le champ artistique s’est ouvert, et depuis belle lurette, à toutes sortes d’univers. Ça a commencé, au bas mot, avec le romantisme. L’art brut, le conte populaire ont été valorisés, étudiés, publiés, exposés. On a découvert de nouveaux horizons avec la littérature des femmes, la négritude, la « littérature monde », etc. Comme dans tout progrès, il y a des effets pervers, qu’il ne faut pas négliger. Je suis Noir (hypothèse. En fait, je suis Auvergnat. C’est presque pareil). Il me semble que, en tant qu’écrivain, deux tâches se proposent à moi : être noir, c'est-à-dire témoigner de ma particularité ; être homme, c'est-à-dire lier cette particularité à l’universel humain. La littérature est toute là, dans ce questionnement du singulier. La singularité est l’objet du littéraire, elle n’en est pas la valeur. Le problème commence au moment où, par paresse intellectuelle, on se contente de prendre la singularité comme valeur et comme sens : ce texte est intéressant parce que produit par un noir, une femme, etc. les écrivains noirs, femmes, homosexuels, bretons, peuvent, parce que c’est facile, en profiter. Ils peuvent aussi, s’ils sont exigeants, considérer que c’est les enfermer dans un ghetto, leur refuser l’universel (l’universel, c’est pour les mâles blancs), et au fond les mépriser sous les dehors du respect. Toute valorisation du singulier en soi est un folklore. Un folklore noir, esquimau, femme, homo, équivalent au folklore auvergnat. Une territorialisation, comme disait Deleuze, qui ne croyait pas si bien dire.

Vous proposez une vision intéressante sur la littérature populaire et vous vous indignez de cette idée très répandue une nouvelle fois : se moquer d'un écrivain populaire, c'est mépriser les milliers de gens qui le lisent et ne pas mettre en cause leur respectabilité. Pensez-vous que certains livres de littérature populaire servent le déni de culture ?

J’ai entendu maintes fois ce type de raisonnement. C’est ne pas réfléchir à ses applications possibles. Vous critiquez Berlusconi ? C’est du mépris envers les millions d’Italiens qui ont voté pour lui. Vous critiquez Cauet ? C’est du mépris pour les millions de gens qui regardent ses émissions. Je crois que c’est l’inverse : ceux qui proposent certains types de discours et d’images méprisent profondément leur public, qu’ils prennent pour un ramassis d’imbéciles. Critiquer cela, c’est au contraire estimer assez les gens pour les estimer capables d’accéder à autre chose. Je crois beaucoup à la littérature populaire comme accès à d’autres dimensions de l’art. On commence toujours par Dumas et Verne, pas par Joyce. Mais il en va de la littérature populaire comme de la littérature expérimentale : elle a ses ratages et ses réussites. Le problème commence lorsque, par l’effet de l’écrasement médiatique, on ne peut plus sortir d’une certaine littérature commercialement formatée. Marc Lévy, c’est populaire, mais c’est nul. C’est une esthétique mièvre et bêtasse. ça n’ouvre sur rien. Or, si des millions de gens le lisent, on peut peut-être suggérer : écoutez, franchement, c’est mal écrit, c’est limité, si vous commenciez plutôt par un bon Brussolo ? Un Indridasson ? Un Pennac ?

Quels sont à votre avis les raisons de la capitulation face à l'indigence littéraire d'un écrivain ? Le bourrage de crâne ? Les collusions et les copinages ? Le pouvoir ? L'influence ? La malhonnêteté intellectuelle ?
L’incapacité à lire. Je suis fasciné par ce que disent les critiques d’un livre. Lorsqu’on se contente d’en lire quelques pages oralement, ceux qui croyaient au discours critique et qui ont acheté l’ouvrage sont atterrés. Il a vraiment écrit ça ? Eh oui… On a pris l’habitude de superposer au texte une grille qui n’a rien à voir avec le texte : l’image de l’écrivain, le sujet, l’événement, la question sociale ou politique. On fourre n’importe quoi dans l’image du livre. Le texte n’est pas lu.

D'après vous, la controverse au tapage médiatique pourrait venir d'internet. Pensez-vous que des poches de résistance culturelle peuvent naître et s'amplifier depuis la toile ?
C’est déjà le cas. Il y naît des poches de bêtise et des poches d’intelligence. En tous cas, internet a poussé les journaux dans leurs retranchements prudents et bien-pensants.

Depuis la parution de " La littérature sans estomac" en 2002, quel constat dressez-vous aujourd'hui du monde de l'édition 9 ans après ?
L’édition produit toujours des centaines de bons textes, noyés dans les livres d’animateurs télé. Ça n’a guère changé. Il y a la richesse, la qualité, la diversité, mais aussi la difficulté à ce que tout cela trouve son public, parce qu’on parle toujours des trois ou quatre mêmes. Cela dit, La littérature sans estomac était une étude de textes, pas une enquête sur l’édition. Ce qui me rassure, c’est que beaucoup de « coups » éditoriaux se sont soldés par des échecs, alors que d’excellents livres (Les Bienveillantes, Trois femmes puissantes, Le cœur cousu) ont touché un très grand public. L’inverse existe aussi : le bouche à oreille engendrant d’énormes succès inattendus, mais d’ouvrages sans intérêt (Muriel Barbéry). Ce qui m’inquiète, en revanche, c’est la durée de plus en plus limitée de présentation des livres en librairie. C’est comme les films : on a à peine le temps de les voir passer.

Jérôme Garcin que nous avons reçu dans le BSC NEWS MAGAZINE préface votre ouvrage. Quel est cette intimité intellectuelle que vous partagez avec lui ?
Nous sommes partis de divergences lourdes. Il fait partie des journalistes que j’ai brocardés sans ménagements. Peu après, il a publié une belle et touchante recension de Pays perdu. J’ai trouvé que c’était d’un homme élégant. Ce qu’il est. Je l’en ai remercié. Le lien s’est créé là. Nous nous voyons peu. Nous partageons beaucoup d’avis. Pas tous. C’et surtout quelqu’un de profondément honnête, généreux, ouvert. Il a le sens du beau.

Pour finir, si "la littérature donne accès à l'autre" et que de nombreux écrivains nous confrontent aux limites de l'humanité, pourquoi la culture est-elle assassinée ? N'est-ce pas un suicide plutôt ?
Ce sont les effets conjugués du post-bourdieusisme de gauche (la culture ne sert qu’à discriminer, c’est une distinction bourgeoise) et du libéralisme sauvage (la culture, ça ne rapporte rien, sauf si on entasse des piles de Musso dans les librairies). La responsabilité des critiques est également lourde, qui prétendent défendre la qualité, opposer la littérature vraie aux best sellers industriels et soutiennent des faiseurs, des faussaires du genre Haenel, Djian, Angot, etc. C’est enfin l’idée que la littérature, en effet, doit bien penser, être forcément humaniste, progressiste, du côté des sans-papiers et des minorités opprimées. La littérature n’est pas le bien. Elle a à voir avec le mal. C’est pourquoi il est de plus en plus difficile de la défendre dans une époque aussi bien-pensante et mièvre.
C'est la culture qu'on assassine
de Pierre Jourde
Editions Balland
préface de Jérôme Garcin
Photo DR

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