Michel Dian - Chaillol : plus qu'un festival, un projet culturelPar Maïa Brami - BSCNEWS.FR / « C’est le mot qui crée la chose », déclare Michaël Dian au moment de conclure cet entretien et tout est dit. Pianiste, compositeur et professeur, il est à la tête du Festival de musique de Chaillol, dans la vallée du Champsor (Hautes-Alpes), créé avec des amis, il y a déjà 15 ans. Mais n’y voyez pas un événement estival de plus, pour Michaël Dian, le défi est bien plus grand, il en va de la démocratisation culturelle et avec elle, de la question du renouvellement du public. « Je vois ce festival comme une écriture, une composition » explique-t-il, tout en m’expliquant qu’il s’agit d’aller, durant l’année, au cœur des villages, d’y porter la musique à un public de non averti, qu’ils aient la chance à leur tour de goûter à un quatuor de Bartok ou un duo de percussions. Cet été, jusqu’au 12 août, partez en promenade hors des sentiers battus. Au programme : Du Tango avec le duo Flor de Lino et Alfonso Pacin & l’Alter Quintet à Beethoven avec l’intégrale des sonates pour piano et violon, en passant par un incroyable duo de ouds — Youssef Hbeisch et Ahmad El Khatib —, un hommage à Bill Evans ou la création d’une sonate pour piano du jeune compositeur François Meïmoun. L’occasion de retrouver la pianiste Hélène Tysman, désormais habituée du festival, le Quatuor Ardeo ou la conteuse Muriel Bloch.


Vous êtes pianiste, compositeur et directeur du Festival de Chaillol, comment la musique est venue à vous ?

Michaël Dian : Mes parents, immigrés de Tunis, ont considéré que ça faisait partie d’une bonne éducation, que ça nous permettrait de devenir français à part entière. Mon grand-père était un mélomane, grand amateur d’opéra. Ma mère l’a perdu très tôt. Elle-même a toujours été une passionnée de musique. Quant à mon père, il écoutait Chopin en corrigeant ses copies ! J’ai choisi le piano, ma sœur la flûte. On a fait le Conservatoire. J’ai eu mon prix. Et puis ma rencontre à 14 ans avec Pierre Barbizet — icône dans le milieu pianistique, grand Beethovenien très attaché à la philosophie des Lumières — a été déterminante. J’ai été son dernier élève. À 18 ans, j’ai d’ailleurs reçu mon prix de ses mains et il est mort trois mois plus tard. Un peu hésitant, j’ai commencé médecine, mais sa mort a été un tel choc — Il était mon deuxième père —, que j’ai présenté trois Conservatoires nationaux. Reçu dans les trois, j’ai choisi Paris pour un professeur en particulier. Des années plus tard, j’ai appris que Barbizet en personne m’avait recommandé à lui. Passer d’une classe de philosophie de la musique à l’étude intensive du piano — apprendre le répertoire, préparer des concours — a été difficile et j’ai senti le besoin d’ouvrir le champ. J’ai commencé à écrire de la musique pour des amis metteurs en scène, j’ai dirigé un chœur, puis un orchestre pendant dix ans, avec lequel j’ai monté des spectacles avec les gens du cirque, du Cabaret Contemporain.

Autant d’activités qui vous ont préparé à prendre les rênes d’un festival…
En tout cas, je me suis rendu compte que je n’étais pas fait pour une carrière de pianiste concertiste. J’ai besoin du débat d’idées, d’une confrontation avec le champ social. Il y a six ans encore, je donnais beaucoup de concerts, mais je n’arrivais pas à passer huit heures par jour devant mon instrument. La question du public, son vieillissement, me taraudait. Mes parents passent leurs vacances à Chaillol. Je venais de finir le CNSM avec quelques amis et l’on avait une envie terrible de jouer. Sur place, un stage de piano avait lieu. Mon père m’a dit : « Demandez au maire. Il y a déjà les pianos, il vous paiera bien les billets de train ! » Voilà comment tout a commencé !

Quinze ans après, vous êtes à la tête d’un festival international…
Depuis cinq ans, j’ai clairement assumé un virage. Au départ, il s’agissait surtout d’un festival de musique de chambre. Mais ce que j’avais en tête, au-delà de l’événement estival, c’était de permettre à des artistes d’être présents sur le territoire pendant l’année pour prendre en charge une partie de la question sociale — celle du public, de son éloignement voire de son absence. Le vrai pari, c’était donc d’arriver à convaincre l’Etat, la Région, la DRAC, d’avoir une équipe qui travaille sur place à l’année : aujourd’hui, on produit 14 concerts par an et 24 pendant l’été.

Est-ce que les concerts pendant l’année préparent le festival ?
Absolument. L’idée n’est pas d’avoir une deuxième programmation, c’est d’offrir la primeur de certains concerts aux habitants. Durant l’année, ce sont les villageois qui viennent aux concerts, et souvent pour eux, c’est découvrir un autre monde. Cette année, deux percussionnistes ont fait une tournée et ils ne s’attendaient pas à autant de ferveur et de tendresse de la part du public. Je crois qu’il faut prendre le risque de s’installer durablement dans le territoire. C’est pourquoi je fais une programmation sur 2/3 ans, avec des artistes qu’on retrouve tout au long de l’année.


Qu’en est-il de la programmation ?
Je crois qu’en tant qu’opérateur culturel, on n’a pas le droit de choisir une esthétique pour tout le monde. Je veux une ouverture très large. J’ai pris conscience qu’on peut avoir un rapport et une écoute classiques à de la musique du monde, du jazz, etc., en essayant d’interroger ce qui se joue entre patrimoine et improvisation : la musique savante, écrite, est considérée comme faisant partie du patrimoine par opposition aux musiques de tradition orale. J’ai envie de montrer, par exemple, qu’il y a beaucoup de transmission orale et d’improvisation dans un quatuor de Beethoven. Il faut en finir avec cette idée que la musique écrite est plus savante, plus légitime, que la musique populaire.


Et la transmission orale dans un quatuor de Beethoven, vous l’expliquez comment au public pendant les concerts ?
Aujourd’hui, même un public non averti considère la musique de Beethoven comme sienne, même s’il ne la connaît pas. En grande partie à cause du système tonal. Par contre, à l’écoute de Bartok, il va dire qu’il ne comprend rien. Mais si on lui explique que cette musique est largement inspirée du patrimoine folklorique, filtré et digéré par une mise en forme élaborée, tout s’éclaire. De la même manière, si on tend l’oreille dans Beethoven, on peut retrouver des danses populaires paysannes, et si on ne les entend plus, c’est qu’elles font partie de notre patrimoine. Difficile d’entendre son propre accent ! Voilà le genre de dialogue qu’on a avec le public pendant les concerts. Avec la globalisation, les territoires européens ont perdu leur ethnocentrisme. Pour la musique classique, l’alternative est la suivante : soit on s’enferme dans son conservatisme, soit on s’ouvre à d’autres formes musicales que sont les musiques du monde, et qui sont essentielles si on considère qu’on est toujours à la recherche de sa part manquante.

Donc vous axez aussi sur la création contemporaine ?
Oui, de plus en plus. Cette année, La pianiste Hélène Tysman va créer une sonate du jeune compositeur français François Meïmoun. Pour autant, nous ne sommes pas soutenus par Musique Nouvelle en Liberté, car selon eux, nous ne faisons pas assez de création contemporaine. Mais pour moi, par exemple, la musique de Sabil n’est pas de la musique folklorique, mais bien de la musique contemporaine, dont la source est le patrimoine oriental.

Le festival a-t-il une thématique ?
Non, je ne travaille pas avec une thématique, mais avec des problématiques, notamment celle de la création contemporaine, dont je veux ouvrir le champ. Par contre, je ne programme que de la musique en formation de chambre et acoustique. C’est ce que j’appelle un rapport classique à l’œuvre, au son. Dans ce territoire de montagne, on se sert des églises comme d’instruments à part entière. Ainsi, on peut faire entrer dans la catégorie « musique de chambre » de la musique que les gens n’ont pas l’habitude d’écouter, tel qu’un duo de percussionnistes par exemple, avec une attention particulière portée au son.


On aura compris combien vous êtes attaché à la démocratisation culturelle. D’ailleurs, en parallèle à la programmation proprement dite, il y a une « démarche éducative et de sensibilisation »
C’est une position militante. Recevoir de l’argent public pour monter une production devrait être conditionné par une certaine éthique. Mais, en général, cet argent est mis en œuvre de manière passive : on monte la production et l’on attend le public. Ce type de production exclut par défaut les non-initiés. Or, puisque la culture en France est financée par l’impôt, tout le monde devrait pouvoir en bénéficier. Il faut donc essayer de gagner ceux qui ne viennent pas. D’ailleurs, la phrase de Malraux dit bien : « permettre aux Français, s’ils le souhaitent, d’avoir accès aux grandes œuvres de l’esprit ». Le problème, c’est que depuis les grandes années Lang, on a cessé de faire le distinguo entre créativité et création. Et nous vivons avec cet héritage, qui a fait une extension à l’infini du culturel : le geste culturel est devenu fait culturel.

C’est finalement l’antidémocratisation de la culture…
Il y a quand même des points positifs : un vrai développement du tissu associatif, du tissu militant. Avec la décentralisation, le financeur de la culture en France n’est plus le Ministère de la Culture, mais les collectivités locales. Et aujourd’hui, elle fait partie du vivre ensemble. On peut toutefois regretter que, faute d’aboutir à un vrai projet de transformation sociale, on a fait croire aux gens qu’ils étaient tous des artistes. Certes, l’expression de chacun est légitime, mais il faut revendiquer une hiérarchie entre les expressions : tout ce qui est produit par les êtres humains n’a pas la même portée.

Vous n’avez pas l’impression qu’en France, il y a un vrai problème de hiérarchisation à tous les niveaux : les journalistes notamment, qui appellent les hommes politiques par des surnoms…
Oui, il y a un niveau de confusion considérable. Peut-être parce que ceux qui avaient des positions de responsabilité les ont dévoyées. Du coup, les gens n’ont plus confiance en cette structure sociale, et c’est sans doute aussi pour cela qu’on se retrouve en pleine crise morale.

Après 15 ans de Festival, quel est votre bilan des aides et soutien perçus, qu’attendez-vous des Politiques à un an de la Présidentielle ?
Que la question culturelle soit au programme. Quand on regarde celui du PS, il y a juste deux lignes dans « culture et loisirs » ! Comment discuter avec des gens qui considèrent que la culture est synonyme de loisir ? ! Aujourd’hui, personne n’écoute rien, et sûrement pas les artistes. Le fait de ne pas savoir si la création contemporaine est pertinente ou pas, ce n’est pas nouveau. Quand Beethoven écrit ses quatuors à corde, tout le monde le prend pour un fou, c’est 50 ans plus tard qu’on comprend son génie. Vous savez, je dois souvent rappeler aux parents d’élèves du Raincy, que je n’enseigne pas dans un centre de loisirs, mais dans un Conservatoire. Ce qui n’a rien à voir.


La montagne est au cœur de votre festival, vous vous amusez même à filer la métaphore…
Quand on me propose d’aller grimper, je suis comme quelqu’un à qui l’on veut faire écouter la 5e symphonie de Beethoven pour la première fois… J’hésite ! (rires) J’ai tout de même compris, en fréquentant des passionnés de montagne, à quel point leur univers était riche. Et puis, la montagne m’a permis de me confronter au réel, aux gens, d’être avec eux. Il y a aussi eu une révélation littéraire avec Erri De Luca, un passionné de montagne. L’été dernier, je suis tombé sur un récit intitulé « Sur la trace de Nives », où il suit une femme alpiniste qui fait les grands sommets et file une métaphore splendide sur le rapport à la paroi, l’écriture, la difficulté, le dépassement, la solitude. Exactement ce que je ressens en préparant un récital pour piano ! D’ailleurs, dans mon avant-propos l’année dernière, j’avais cité un passage où il parle des doigts, de la prise, qui, à force de travail, passe de mieux en mieux. J’ai alors compris que la montagne pouvait être un vrai partenaire et que je pouvais l’utiliser pour parler de la musique aux gens.


Parlez-moi de Transhumentzia…
C’est un projet proposé par deux musiciens hors normes qui questionnent deux cultures qu’a priori tout oppose : d’un côté, François Rossé, un très grand compositeur, élève de Messian, improvisateur de génie, qui considère son piano comme une harpe couchée, de l’autre, Mixel Etxekopar, figure importante de la culture basque, militant, directeur de festival, instituteur et berger, qui a fui le conservatoire pour aller jouer dans la montagne, 6 mois par an, avec ses moutons ! Ces deux musiciens travaillent ensemble depuis dix ans sur l’improvisation générative, en privilégiant le geste pulsionnel. Ça va droit au cœur des gens, à leur âme d’enfant.

Vous proposez même des balades musicales…
Elles sont organisées par Alexandre Sauvaire, l’un des musiciens fondateurs du festival. Passionné de montagne, il est le seul à avoir réussi à me faire faire du rappel ! Depuis quinze ans, chaque été, il fabrique une balade musicale avec des musiciens du festival et d’autres artistes qui viennent des arts de la rue, des Circassiens. Ensemble, le temps d’une rencontre, ils inventent un moment, comme une écriture, où musique et paysage se font écho : on ne sait plus qui est mis en scène, la montagne ou l’artiste. On essaie aussi d’impliquer les habitants — le berger, qui raconte sa montagne, des conseillers scientifiques du parc qui font de la géologie comparative. C’est familial et gratuit. Une vraie parenthèse que les gens apprécient.

Le festival est éparpillé géographiquement, ça se passe dans plusieurs villages, différentes églises, deux châteaux…
Il y a cinq ans, à la grande joie des élus, la DRAC avait réussi à obtenir 750 000 euros pour construire une salle de concert. J’ai eu la lourde tâche de les convaincre qu’il s’agissait d’une mauvaise idée. Sur les 40 concerts, je n’en fais que 10 à Chaillol. On se serait donc retrouvé comme dans une salle nationale, à faire venir les gens plutôt que d’aller vers eux. La scène nationale, c’est très bien, mais pour la soutenir, il faut des microstructures qui permettent d’aller dans les recoins du territoire. Alors seulement, on peut dire qu’on a rééquilibré l’offre culturelle. Vous savez, quand on va jouer dans une église, ce sont les habitants qui nous reçoivent dans l’église où ils font leurs baptêmes, leurs mariages, on est chez eux, le maire vient avec sa femme, le conseil municipal aussi et la population suit à coup sûr.

Le festival de Chaillol a-t-il trouvé son rythme de croisière ?
Il y a encore des manques considérables. Aux yeux des collectivités, j’aimerais pouvoir devenir opérateur culturel, et pas uniquement un organisateur de festival qui produit quelques concerts. Certains projets m’échappent pour des raisons financières, notamment celui de faire un travail avec des associations (chômeurs, handicapés, centre de loisirs, etc). De plus, je ne peux pas coproduire, ce qui est indispensable pour se faire connaître d’autres festivals, qui travaillent eux aussi autour de l’altérité, de l’identité culturelle.


La littérature a aussi sa place dans votre festival…
Dina Dian — ma mère ! — est une passionnée de littérature. Il y a quatre ans, elle a initié, à Marseille, un café littéraire sur Radio Jm qui est un succès. Du coup, l’année dernière, je lui ai proposé de venir l’installer à Chaillol. Cet été, ça prend de l’ampleur. On a travaillé avec le Département du Livre du Conseil Général. Cinq auteurs sont invités. On a aussi édité des marque-pages pour les libraires. Il y a une vraie attente du public, donc le Café Littéraire sera amené à se développer. D’ailleurs, pour moi, la musique est un récit intime, donc l’écho avec la littérature me paraît évident.

Le site du festival de Chaillol
www.lebocage.org

Le blog du festival de Chaillol
www.festivaldechaillol.over-blog.com

La brochure de la 15e édition
http://issuu.com/festivaldechaillol/docs/brochure_festival_pap?viewMode=magazine&mode=embed

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