Par Emmanuelle de Boysson - BSCNEWS.FR / Fabienne Thibeault s’est fait connaître dans le rôle de la première Serveuse Automate de Starmania. Elle défend les terroirs, la ruralité et nous offre le récit savoureux, drôle, tendre, enlevé de sa légende familiale au Canada, dans le Charlevoix de son enfance.

Comment avez-vous composé ce récit ? Par vos souvenirs, des témoignages de personnes de votre famille, des recherches ?
Je viens d’une famille qui avait l’habitude de conter, de raconter. Toute mon enfance a été ponctuée de ces longues soirées où les adultes, assis en cercle dans des « chaises berçantes », les hommes avec une bière entre les cuisses, commentaient la vie locale, donnaient des nouvelles de la ville, se remémoraient les histoires d’autrefois, revisitant la légende, transformant parfois la vérité ! Témoignages de ma famille, frère, mère, oncles et tantes, vieux amis, correspondance gardée, lectures, souvenirs de ma marraine, les miens (autant que je puisse m’y fier) ont constitué la matière de ce récit. Extrait : « Les années qui passent modifient la teneur de nos souvenirs ; à partir de quoi la mémoire transforme-t-elle la réalité vécue ? Est-ce la distorsion des émotions qui produit son écho ? » .

Qu’est-ce qui caractérise ces pionniers venus au Canada dont fait partie votre famille ? Leurs valeurs ? Leur courage, leur faculté d’adaptation…
Il est difficile de se mettre dans la peau de ces hommes et de ces femmes que trois siècles et demi séparent de nous. Ils devaient être moins chochottes que nous, sûrement moins sentimentaux et si peu consuméristes. Courageux ? Ils l’ont été… sans peur même, dans ce Grand Nord, bien que certainement inquiets, car l’inquiétude est vieille comme l’instinct. Courageux, aventuriers, avec des mottes de rêves à leurs souliers. Pour illustrer mon propos, voici une de mes chansons : « En avant, compagnons de fortune, en avant, au clair de la lune, des haubans, grimpons à la hune voir devant, j’ai eu vent que la terre est ronde, je me sens revenir au monde et je sais, que la bas en Nouvelle –France on aura enfin une chance d’espérer »

La figure du père est centrale, parlez-nous de lui…
Je suis une fille de son père… Je me revois ; je dois avoir quatre ans. Calée dans ses bras, à hauteur d’adulte, je regarde ma mère, jolie femme de 27 ans ; je voudrais qu’elle disparaisse ; en même temps je l’aime et j’ai peur de la perdre ou de lui faire du mal. C’est tellement déchirant et troublant que je passe vite à autre chose. Et d’amoureuse en puissance, je redeviens leur petite fille. Entre Raymond, mon père, et moi, la relation a toujours été pudique. Il avait ses secrets, ses humeurs. Il m’a tout de même fait des confidences bouleversantes sur sa jeunesse. Un homme digne, bourré de charme.

Quel rôle joue la nature, le fleuve Saint-Laurent au sein de cette histoire ?
Mon enfance fut rythmée et marquée par le fleuve Saint-Laurent, dont les marins qui le connaissent pourtant bien, disent qu’il est « dur à naviguer », surprenant, sombre et dangereux mais aussi noble et attachant ; parfois secoué de vents et de tempêtes, à la fois fleuve d’été et fleuve d’hiver, calme à l’étal comme pris dans la glace. Le Saint - Laurent est un grand mâle ; il perce, pénètre, secoue, donne des grands coups vers l’utérus de ce continent : les Grands Lacs, Supérieur, Huron, Erié, Ontario, Michigan tels une grappe de petites « mers intérieures. ». C’est un fleuve puissant, un univers à lui tout seul, palpable, omniprésent. Sans lui, notre histoire n’aurait pas été la même. Il a permis la conquête d’un continent. Le Saint-Laurent », disent les Indiens, « c’est une route qui marche ». Ceux qui ont vécu sur ses bords ou à sa proximité en sont marqués à jamais.

Racontez-nous l’aventure de Starmania…
Starmania… un opéra-rock mythique, qui n’a absolument pas vieilli : Starmania dit le monde d’aujourd’hui encore plus puissamment qu’il l’avait prédit. C’est aussi une histoire « d’amour » entre un auteur et un musicien, Luc Plamondon et Michel Berger… parce qu’il faut s’aimer pour écrire aussi bien ensemble. Une des plus grandes qualités des chansons de Starmania est de coller aux personnes qui les incarnent… J’étais Marie-Jeanne, la Serveuse Automate, elle me ressemblait tellement. J’en raconte les débuts dans mon livre, les difficultés du casting, le choix de France Gall et de Diane Dufresne, ma propre sélection lors d’un festival, les répétitions.

Quels sont les auteurs canadiens que vous admirez ?
Michel Tremblay ; auteur contemporain, aussi prolifique au théâtre qu’en littérature romanesque, il a donné ses lettres de noblesse à la langue du peuple, créé des personnages hauts en couleurs, d’une grande force. Son traitement de la réalité homosexuelle a été très important dans l’évolution des mentalités et le respect des droits des homosexuels. Roland Jomphe : Magnifique poète, ce Madelinot parle des ses îles et de la mer avec une langue unique, belle de simplicité et d’humanité. Plus que lire Roland Jomphe, il faut l’écouter parler. Sa voix riche de son accent si particulier est comme une caresse pour l’âme et alors, on a envie d’être son ami et de se savoir aimée de lui.

Fabienne Thibeault,
« La fille du Saint-Laurent », éditions du Moment.
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Par Emmanuelle De Boysson - BSCNEWS.FR / L’histoire qu’Irène Frain nous raconte dans « La forêt des 29 » ( Michel Lafon) est incroyable mais vraie. Nous sommes en Inde du Nord, au XV e siècle. Pour ériger des palais magnifiques, des seigneurs abattent des arbres par milliers. Une sécheresse atroce ravage la région. Djambo, un jeune homme courageux comprend que la sécheresse est une vengeance de la nature. Il fonde la première communauté écologiste. Pour sauver les arbres, les Bisnoïs iront jusqu’à l’immolation. Un livre passionnant, un message de responsabilité et d’espoir. Des clefs pour notre temps.

Au départ, aviez-vous envie d’écrire un livre sur l’écologie ?
J’étais surtout fascinée par le courage d’un personnage historique, Djambo. Au cœur d’une terrible sécheresse, dans l’Inde des années 1500, figée par la religion et le système des castes, soumise aux pillages des féodaux, déchirée la violence entre les musulmans et les hindous, il a compris que l’origine du mal — une véritable catastrophe, famine, épidémies, milliers de morts — était une déforestation massive due à l’avidité et aux folies des puissants. Et loin de se lamenter ou d’accuser, au cœur du désastre, il en a appelé à la responsabilité de chacun : « La catastrophe n’est pas le fait des dieux mais celui des hommes ». Incroyable, dans une société pareille! Mais surtout, il a cherché les moyens de réparer cette catastrophe écologique. Avec ceux qui partageaient son espoir, il a peu à peu élaboré 29 principes d’une méthode de survie positive, rigoureuse, souriante, à la portée de chacun. Fin des castes, dieu unique et sans image, la Nature. Non-violence, respect absolu des arbres et des animaux. Enfin mise en valeur des femmes ! Son principe n° 1, c’est le congé maternité…en 1485 ! Cette modernité, cette actualité, cette intelligence du monde et des humains m’ont éblouie.

Comment avez-vous découvert les Bishnoïs ? Avez-vous retrouvé des documents ?
J’ai découvert leur existence et celle de Djambo dans un journal indien. Une semaine plus tard, j’étais au Rajasthan pour enquêter. Ils sont actuellement 800 000 en Inde, les descendants des hommes et femmes qui fondèrent les premières communautés fondées sur les 29 principes — Bishnoï, du reste, veut dire 29 en hindi. J’ai donc retrouvé la maison natale de Djambo, toujours pieusement conservée, puis la dune impressionnante de Samrathal où, au cœur de la catastrophe, il galvanisa tout le monde avec ses phénoménales déclarations : « Nous ne sommes pas créés, nous nous créons nous-mêmes » « Si nous voulons nous en sortir, soyons à nous-mêmes une source… » « Nous ne changerons le monde en grand qu’en le changeant en petit»…. Puis, au bout d’une très étrange plaine de sel, j’ai trouvé le lieu de la première communauté. Grâce à un ami, j’ai pu aussi avoir accès aux rares bribes des enseignements de Djambo, des sortes de comptines formulées dans une langue archaïque dont une partie seulement a été traduite en anglais, « Les Résonances. » Enfin je suis allée enquêter dans les villages des Bishnoïs et ensuite, grâce au cinéaste Franck Vogel, qui les connaît bien, j’ai pu en savoir plus sur l’événement majeur de leur histoire : l’auto-immolation, en 1730, de 363 d’entre eux, pour empêcher le maharadjah de Jodhpur de couper leurs arbres. Pour un arbre abattu, chaque Bishnoï alla s’enlacer à un tronc et se fit décapiter jusqu’à ce que le maharadjah, écoeuré par les flots de sang, décrète le respect absolu et éternel de leurs forêts. Les Bishnoïs qui sont très discrets et ne répondent qu’aux questions qu’on leur pose, n’avaient jamais été interrogés sur cet événement unique dans l’histoire de l’humanité et c’est la première fois qu’un écrivain le reconstitue.

Pensez-vous que la nature se venge ? L’histoire que vous racontez est terrible et pourtant vraie, pensez-vous qu’« une vie vaut moins que celle d’un arbre » ?
Les arbres « khejris » étaient essentiels à la survie du Rajasthan, fait de steppes semi-désertiques : ils retiennent les sols, captent l’eau, et fournissent aux habitant des éléments nutritifs essentiels, protéines et vitamine C. Donc replaçons les choses dans leur contexte. Néanmoins, de nos jours, nous devons tous développer les forêts qui sont des pièges à CO2, car l’industrialisation massive dégage des quantités de ce gaz toxique. Dire que la Nature se venge est une image forte. Mais la vérité qui se cache derrière cette image, c’est tout simplement croient dominer la Nature, oublient qu’elle est une chaîne dont ils ne sont qu’un modeste maillon. Ils y introduisent des déséquilibres qui, à force de s’additionner, engendrent des phénomènes incontrôlables qui se retournent contre eux, en chaîne, eux aussi, comme on le voit s’illustrer de façon si spectaculaire dans la tragédie du Japon. Cet aveuglement, souvent doublé d’arrogance et d’avidité, risque de nous être fatal. Si nous voulons survivre, nous devons absolument nous faire humbles, comme Djambo l’a prescrit. Ce qui m’a émerveillée dans son parcours, c’est qu’il a donné, voici cinq siècles, des clefs pour notre temps, des méthodes d’analyse des catastrophes et des raisons d’espérer ! Actuel, Djambo, forcément actuel !

Comment sont nés les 29 principes réinventant le rapport de l’homme à l’environnement ? Lesquels sont les plus forts ?
Tout s’est fait par essais et erreurs. Djambo était un homme pragmatique. Et il connaissait bien les humains, il savait que les utopies ne marchent pas. Et que, si on veut survivre, il faut tenir compte de la vie qui, par essence, est en mouvement constant. Il n’était pas non plus un dispensateur indéboulonnable de vérités absolues. Si ses communautés ont marché et marchent encore, c’est qu’elles ont fonctionné sur un mode qu’on appellerait de nos jours « participatif ». Chacun a apporté son eau au moulin, on a vu ce qui marchait et ce qui ne marchait pas. Ce qui me frappe, dans cette liste, c’est l’équilibre entre les principes concrets – gestion rationnelle de l’eau, protection des arbres et des animaux sauvages, hygiène du corps — et les principes humanistes et philosophiques. J’y privilégie, comme lui, le statut des femmes. Elles ne sont plus traitées en bête de somme, mais les égales des hommes, notamment devant le mariage, l’adultère et le veuvage. Enfin Djambo sait que l’harmonie d’une communauté humaine est fondée sur un travail de chacun sur son ego. Chacun doit faire un travail intérieur pour respecter l’autre, ne pas l’écraser ni l’envier, et réduire sa violence intérieure. Dans le stress de nos vies, nous serions bien avisés de nous inspirer !

Le déboisement du Forum des Halles est-il inéluctable ? Comment réagir ?
On me dit que le dossier est absolument bouclé et qu’il n’y a rien à faire, hélas. Je pense que la Mairie savait que les Parisiens étaient prêts se révolter contre l’abattage des arbres car on a bouclé le quartier avec des forces de police. Pourquoi les avoir appelées, et tout fait en catimini, si les intentions de l’équipe municipales étaient justes ? La vérité ne triomphe jamais par la force, elle triomphe parce qu’elle est la vérité, tout simplement. Jusqu’à présent, j’ai approuvé nombre d’initiatives de Bertrand Delanoë, mais là, je suis outrée. Comme nombre de socialistes, d’ailleurs.

Quels sont les combats que devrait mener l’écologie ?
Je ne suis, ni une idéologue, ni une scientifique. Dans le débat écologique qui prend son essor en ce moment, je me fais la simple passeuse d’un message venu de loin, celui de Djambo, éprouvé par des siècles d’observations et d’expériences fructueuses, fondées à la fois sur la rationalité, l’amour et la responsabilité de chacun. Magnifique trio, non ? Nous ne nous en sortirons que si nous unissons nos efforts pour le bien commun dans l’harmonie. Je prône donc comme Djambo en 1500 une écocitoyenneté active, collective, transgénérationnelle, les aînés instruisant les jeunes et vice-versa…Plus les jours passent, plus je trouve mon héros en phase avec le monde actuel. Comme lui, je pense que nous ne changerons le monde en grand qu’en le changeant en petit, chacun, tous les jours. Quel que soit notre âge, notre condition, notre niveau d’éducation et notre couleur politique. Et dans la joie ! La culpabilisation dans laquelle nous font baigner certains écologistes est contre-productive, les gens se disent : « Les écolos sont des gens qui montrent les autres du doigt et punissent. » Sourions, que diable ! Et agissons au quotidien, ensemble…Vive la Bishnoï attitude !

(Crédit photo François Frain)
Par Emmanuelle De Boysson - BSCNEWS.FR / Le tout Paris ! Bertrand de Saint-Vincent est de toutes les soirées, vernissages, cocktails, dîners, galas, premières, générales. Ses chroniques au Figaro, ironiques, légères, Fiztgeraldiennes, décrivent la comédie humaine chez les puissants. Un régal, un style subtil : Saint-Vincent, le magnifique.

Comment êtes-vous devenu chroniqueur au Figaro des soirées parisiennes ? Est-ce un choix ? Une manière de décrire l’histoire de France, comme vous le dites ?
Je souhaitais tenir une chronique quotidienne au Figaro. L’arrivée à la direction d’Etienne Mougeotte, et le désir de Sébastien le Fol et d’Anne-Sophie von Claer, qui dirigent le cahier « Et vous », de le dynamiser ont permis qu’elle voit le jour. C’est une manière de raconter, sur le vif, par le biais d’événements ayant trait à la culture ou à l’art de vivre, l’Histoire de France ; et surtout de décrire ce dont je ne me lasse pas, la comédie humaine, à travers le prisme d’un échantillon parisien représentatif de l’air du temps. J’ai la chance d’avoir une grande liberté, c'est-à-dire de pouvoir choisir mes sujets et bien sûr, mon ton. Cela me permet de mettre en pratique ce sain précepte de Beaumarchais : Sans la liberté de blâmer, il n’est pas d’éloge flatteur.

N’est-ce pas contraignant de sortir tous les soirs ? Dans quel état d’esprit vous y rendez-vous ? Comment faites-vous pour restituer une ambiance ? Etes-vous parfois déçu ou agréablement surpris ?

Sortir tous les soirs est une contrainte. Mais à tout prendre, c’est plus enrichissant que de passer la journée devant son ordinateur. Je le prends comme une gymnastique ; tonique. Et une chance. Le décor est magnifique, les événements, et les participants, souvent de qualité. J’y vais avec un minimum d’à-priori. J’aime être surpris. Je flâne, je hume, je discute, j’écoute. Je ne m’ennuie pas. Il y a toujours quelque chose de drôle, d’insolite, de beau. J’essaie de me faire une impression. Et je tente de la restituer. C’est l’esprit des lieux, d’un moment qui m’intéresse. Parfois je suis déçu, parfois enthousiasmé. Je ne triche pas. J’exprime ce que je ressens, avec un brin de distance, voire de détachement. Je crois que c’est ce que les gens apprécient.

Quels sont les ingrédients d’une fête réussie ?
Il n’y a pas de recette miracle. A mes yeux, une fête vraiment réussie, originale, doit savoir mélanger les genres. Il ne faut pas se cantonner à regrouper dans un lieu des invités qui se ressemblent. Sinon, c’est une réunion de travail. L’idéal est qu’ils viennent d’horizons divers et qu’ils soient tous là pour la même chose. Après, entrent en ligne de compte l’organisation, le lieu, la qualité des plats, des événements mis en scène, du champagne, des convives et, nec plus ultra, si c’est un diner, la qualité de vos voisins de table.

« Tous ces personnages tournent sur la scène parisienne comme sur eux-mêmes et donnent le sentiment de jouer dans la même pièce », écrivez-vous. Que pensez-vous que cet « entre soi » de la bourgeoisie et des affaires ?
Il y a, aujourd’hui comme hier, des codes, des manières d’être, une homogénéité des classes sociales qui se retrouvent. Ce que je regrette parfois, c’est le manque de fantaisie, de liberté, de folie même de ce milieu qui pourrait – et devrait- se le permettre. Un riche aujourd’hui, c’est souvent quelqu’un qui se demande comment le rester. Au fond, ce monde ressemble à l’époque : il a peur. Peur de montrer ce qu’il est, de dire ce qu’il pense. Il n’y a plus de grands seigneurs, de reines du soir, d’aventuriers, d’aristocrates capables de se « moquer » du monde. Les marques, qui détiennent l’argent, ont pris le pouvoir et font régner une sorte de rigidité sur les fêtes. La représentation est assez prévisible, même s’il peut y avoir, ici ou la, des surprises.

Observateur amusé voire mordant, qu’est-ce qui vous intéresse, vous attire le plus dans cette comédie humaine ?
J’aime chez les êtres leur fêlure ; c’est mon coté Fiztgeraldien. Tous ces gens qui ont tout, qu’est-ce qui leur manque ? Ca m’amuse d’essayer de les comprendre ; je ne les juge pas, je ne suis pas là pour ça. Il y a assez de commentateurs éclairés pour donner leur opinion. Je les observe, je raconte leurs gestes, leurs propos. Il leur arrive de grincer un peu des dents, mais dans l’ensemble, ils jouent le jeu. Ils savent que c’est du théâtre et qu’il importe de ne pas se prendre trop au sérieux.

Vos meilleurs souvenirs ? Vos préférences vont-elles aux cocktails littéraires ? Aux dîners en ville ?
Mes meilleurs souvenirs sont liés à des rencontres, des sourires, des conversations. A l’invitation de Jean-Jacques Aillagon, j’ai par exemple eu le privilège de dîner à Versailles dans l’antichambre du Roi. C’était un moment simple et éblouissant. Il y en a eu d’autres. Les cocktails littéraires sont un peu convenus ; ça manque d’écrivains. Ma préférence va aux diners assis. C’est un petit moment d’Histoire. J’aime les mots. Il y a parfois des convives passionnants et souvent des femmes élégantes. Avec ceux- ou celles- qui ont de l’esprit, je suis au paradis.

Gardez-vous des relations amicales avec certains personnages de ce monde qui se donne en spectacle ?
Oui. En gardant à l’esprit cette recommandation de Stendhal : ne jamais être dupe.

Par Claude-Henry du Bord - BSCNEWS.FR / Plongée dans l’univers des salons du XVIIième siècle, ce roman palpitant est aussi une grande histoire d’amour nourrie de rebondissements et d’intrigues, dans la veine de « Caroline chérie «de Cécile Saint-Laurent ( Jacques Laurent) ou « Angélique, marquise des Anges ».
1643. A la mort de son père, la jeune Émilie Le Guilvinec quitte sa Bretagne natale pour devenir préceptrice dans le Marais, à Paris, chez la comtesse Arsinoé de La Tour. Sa culture, son esprit et sa fraîcheur lui ouvrent la porte des salons littéraires. Emilie rencontre les fameuses précieuses qui se piquent de lettres et d’érudition. L’ambitieuse suscite vite des jalousies. Dans les tourments du royaume déchiré par la Fronde qui traumatise Louis XIV enfant, l’attachante bretonne se débat au cœur des jeux de pouvoir et confie à son journal ses troubles, ses rêves, ses passions aussi. Saura-t-elle se jouer de l’arrogance et des volte face de cette noblesse dont elle ne partage pas le sang ? Maintiendra-t-elle son rang au milieu de ces brillantes amazones qui excellent dans l’art de la conversation et de la raillerie ? Pourra-t-elle aimer l’homme qu’elle a choisi plutôt que celui qu’on lui impose ? Son ascension la conduira-t-elle à sa perte?
Auteur d’une douzaine d’ouvrages, dont Les Grandes Bourgeoises chez JC Lattès, Emmanuelle de Boysson aime les destins de femmes. Présidente du Prix de la Closerie des Lilas, journaliste et critique littéraire, elle défend la nouvelle littérature féminine.

Le salon d’Émilie est un roman historique, c’est aussi l’histoire d’une provinciale, une petite bretonne lettrée qui rêve de conquérir Paris et de devenir une femme de lettres et d’esprit. Vous situez l’action pendant la Fronde et dans un Paris où les salons littéraires jouent un rôle considérable, pourquoi ce choix ?
Lorsque Guillaume Robert, éditeur chez Flammarion, m’a proposé d’écrire un roman pour une nouvelle collection « Le temps des femmes », trois livres sur trois générations d’artistes, il m’a suggéré le XVIIe siècle. Ca tombait bien ! C’est la période que je préfère, son idée m’a emballée. J’ai eu envie de me plonger dans le monde des salons littéraires qui m’ont toujours fascinée. Les précieuses m’intriguaient. Etaient-elles si ridicules que le pensait Molière ? Je suis présidente du Prix de La Closerie des Lilas, une sorte de salon où des femmes du monde des arts et des lettres se retrouvent pour couronner un roman… de femme. Nous formons un groupe d’amies liées par des connivences et je me suis sentie proche de celles du XVIIe obligées de se défendre dans un monde de brutes. J’ai voulu en savoir plus. J’ai découvert que les salons, les ruelles (elles se réunissaient autour du lit de la maîtresse de maison) ont commencé pendant la Fronde – bien que le salon de la marquise de Rambouillet existât depuis 1618. La vogue des Précieuses correspond à un besoin de liberté lié à La Fronde. Je savais peu de choses de cette guerre fratricide. Démêler cet imbroglio fut un exercice passionnant : intrigues, volte-face, siège de Paris, morgue des princes, amazones extravagantes : tout est romanesque !

Le salon d’Émilie est le premier volet d’une trilogie où le destin des femmes sert de socle à la narration romanesque. Ce sujet qui vous tient très à cœur signifie-t-il que le rôle joué par les femmes est plus prépondérant que ce qu’on veut dire ?

Absolument ! Les frondeuses, comme la duchesse de Longueville (le sœur du Grand Condé) ou la Grande Mademoiselle ont joué un rôle clef pendant la Fronde, l’une a soulevé la Normandie, l’autre a libéré la ville d’Orléans. Les femmes de ce temps, surtout parmi les élites, ont eu une influence intellectuelle et artistique considérable dans une société tenue par les hommes. Elles ont animé des salons où elles découvraient des écrivains, les premiers académiciens, elles faisaient jouer les pièces de Racine et de Molière. Elles distillaient l’art de la conversation, les codes de la galanterie. Elles défendaient l’amitié homme/femme. Elles écrivaient des best-sellers, souvent sous pseudo, comme Clélie, de Melle de Scudéry dite Sapho. La littérature féminine s’est affirmée avec elles, en digne héritière de Christine de Pisan ou Hélisenne de Crenne. Les Précieuses ont réformé la langue, l’ont modernisé. Elles se passionnaient pour la philosophie, les sciences. Quand on pense que Melle de Scudéry prônait le mariage à l’essai, on se dit qu’elles étaient presque plus modernes que certaines d’entre nous ! Ce furent des pionnières, des féministes avant l’heure.

Émilie est une femme de caractère, elle sait ce qu’elle veut et pourtant, elle accepte d’épouser Georges de la Motte pour acquérir une situation sociale ; elle ne craint pas d’aimer le jeune Ronan qui appartient au même monde qu’elle mais elle ne peut vivre pleinement sa passion : elle est à la fois volontaire et ambiguë, est-ce un trait encore souvent présent chez les femmes d’aujourd’hui ou une contradiction qui tend à disparaître ?

Emilie n’a pas le choix, à l’époque, on ne divorçait pas. Si le mariage était blanc, il fallait le prouver devant tout le monde pour qu’il soit annulé ! Sans dote, préceptrice chez les La Tour, elle voit dans le mariage avec un magistrat veuf, deux fois plus âgé qu’elle et manchot, une occasion de sortir de sa condition. Cette union ressemble à celle de la future madame de Maintenon et de Scarron, elle est faite d’amitié, de respect. Les La Motte ont un fils, Guillaume. Emilie flirte un peu avec lui, jusqu’au jour où elle tombe amoureuse de Ronan : il est poète, libelliste. Divine surprise ! il est breton et a deux bras ! De cet amour clandestin, naît une fille, Blanche. Ronan voudrait qu’Emilie quittât tout pour lui. Aujourd’hui, une femme le ferait, mais Émilie est trop attachée à sa place dans le monde, à son rang, à ses biens. Elle est ambitieuse, libre, mutine, elle suit les conseils de Ninon de Lenclos : l’amour, pour durer, doit rester clandestin ! Elle croit en son étoile, se fie aux prédictions de la druidesse de Locronan. La Motte ferme les yeux, mais il ne veut pas que cette enfant bâtarde soit élevée au grand jour. Emilie décide alors de la confier à une nourrice – à l’époque, on n’accordait pas beaucoup d’importance aux enfants ! L’avenir lui donnera raison… Elle sera veuve et libre.


Vous avez procédé à beaucoup de recherches pour brosser le tableau d’une époque confrontée à des tensions politiques extrêmes et cependant votre roman n’est jamais encombré de détails pesants. Comment êtes-vous parvenue à restituer l’atmosphère de ce temps sans pour autant fatiguer le lecteur avec le moindre fatras historique ?

Comme Jacques Laurent, je privilégie le romanesque et l’écriture, l’humour, quand c’est possible. J’ai beaucoup d’admiration pour les historiens, les grands biographes comme Zweig qui sont capables d’interpréter l’histoire et d’en restituer l’esprit, mais je crois que pour écrire un roman historique, il ne faut pas être historien : on y perd en liberté, on se sent obligé d’étaler sa documentation, son savoir, on néglige des petits faits vrais de la vie. Le roman permet de ressusciter, autrement, parfois mieux - quand il s’agit de Dumas par exemple, d’Hugo, de Stendhal - une époque, un monde disparu. Transcender les événements, en jouer, mêler fiction et réalité, imaginer : une aventure exaltante, presque artisanale. Je fais plutôt confiance au mystère qui guide ma plume. Je rêve, je laisse venir des émotions, je suis souvent étonnée que les idées viennent en délirant. Parfois, je bloque bêtement. Mes personnages se vengent, séduirent, se battent… Ils font ce qu’ils veulent. Je recueille les morceaux, je sauve les blessés comme une brancardière. Quant au style, j’aimerais qu’on dise qu’il est naturel, même si je corrige sans relâche mon texte. Je cherche le mot juste, la simplicité, la clarté ; si je crée une petite musique, tant mieux ! Tout passe avec de l’humour. Je me moque de moi, comme je me moque de mes personnages. Je leur fais dire toutes sortes de vacheries, de bêtises et après, je sabre. J’adore décrire un milieu, des scènes entre femmes. Je m’inspire de leurs réalités. Un peu comme Proust pour la comtesse Greffule devenue la duchesse de Guermantes. J’ai la passion d’observer, de recueillir des confidences qui remontent parfois à la surface, sans tomber dans l’indiscrétion !

Vous êtes d’ascendance bretonne ou du moins en partie, le sang des Daniélou coule dans vos veines… Émilie habite d’ailleurs Locronan, le berceau de votre famille, elle en part pour y revenir, contre son gré. Quel rôle joue cette terre dans ce livre et vos héros sont-ils d’abord bretons ?
Mon roman commence à Locronan, cité médiévale où se suivent des générations de Daniélou. Enfant, je suis allée passer des vacances dans le manoir construit par mon arrière grand-père, Charles Daniélou, député de Châteaulin, maire de Locronan et écrivain. Grâce à lui, les maisons de la place ont été classées et préservées. Je garde un souvenir merveilleux du sculpteur Job, des processions des troménies… Emilie grandit à Locronan, élevée par un père lettré, un des rares habitants à parler le français. A la fin, elle s’installe dans le manoir Daniélou, un clin d’œil ! J’ai voulu qu’elle ait les qualités des Bretons : du caractère (elle est tête de mule), du courage, une foi paysanne, enracinée dans le druidisme et cette ouverture vers l’ailleurs, comme ce pays de la fin des terres tourné vers l’Océan, les Indes et le Nouveau Monde (le Canada).

Certes Émilie parvient, comme l’indique le titre de votre roman, à ouvrir un salon, à se faire un nom, à être admise dans le cénacle des Précieuses, mais elle ne parvient pas à s’émanciper totalement, est-elle en somme encore prisonnière de sa naissance ou victime de son ambition ?
Emilie, c’est moi. J’ai été cette jeune fille, timide, parfois gaffeuse, trop impatiente. Comme elle, j’écris depuis toujours, je tiens mon journal, je me suis mariée très jeune. J’ai désiré être reconnue dans le monde littéraire. Comme elle, j’ai voulu m’émanciper, mais se libère-t-on de son éducation ? On apprend à se connaître, à se protéger, à éviter de retomber dans les mêmes pièges (j’ai connu des humiliations qui m’ont inspirées la fin du roman, sans que je m’en aperçoive), à se faire confiance, à aimer. L’ambition est pour moi une force, encore faut-il avoir du talent ! Il y a tant de fausses valeurs parmi les écrivains d’aujourd’hui. Le succès n’est pas un gage de qualité stylistique : ça se saurait ! Prenez Jacques Laurent : il avait compris qu’il devait écrire Caroline Chérie pour devenir riche et créer des revues, comme La Parisienne.

Les dernières pages de votre roman laissent entendre que la fille d’Émilie, la petite Blanche, sera l’héroïne de la prochaine histoire, est-ce le cas ? Acceptez-vous de nous donnez quelques informations sur ce qui l’attend ?
Je suis en train d’écrire Le théâtre de Blanche. Nous sommes au début du règne de Louis XIV, à l’époque où le jeune souverain avait pour maîtresses Louise de La Vallière puis Athénaïs de Montespan qui mêlera Blanche à ses manigances pour conserver les faveurs du roi : messes noires, astrologie, poisons, poudres d’amour… Ca promet !

Emmanuelle de Boysson
Le Salon d’Émilie
Editions Flammarion

Stéphane NolhartInterview de Stéphane Nolhart/ Propos recueillis par Harold Cobert-Bscnews.fr/

Comment vous est venue l’idée de ce roman ?

En tournant en rond sur le périphérique. A quatre heures du matin, avec un ami romancier. Je venais d’écrire, en qualité de nègre, dans une ambiance hallucinante, l’autobiographie d’une femme dotée de valeurs légèrement décalées. Mon précédent éditeur venait de mettre la clé sous la porte, je venais me séparer de ma compagne, et je n’avais plus rien d’édité sous mon nom. J’envisageai plus ou moins d’arrêter d’écrire, sans avoir de projet précis puisque je ne sais rien faire d’autre qu’écrire et les œufs à la coque. Au huitième tour, entre la porte Maillot et la porte de Champerret, mon ami, du genre persuasif, m’a convaincu de faire ce roman en me disant qu’on avait un métier formidable où l’on pouvait rester trois heures à regarder un embouteillage le nez à la fenêtre, en disant, je travaille ! Et qu’il serait idiot de ma part d’essayer d’entamer une carrière de vendeur de hamac, alors que je n’y connaissais rien. Il a même poussé le vice jusqu’à me soumettre un titre : « Blackbook ».

Qui est exactement Etienne Darc ?
Un bon parisien, légèrement macho, qui comprend peu à peu, évidement grâce à une femme, pourquoi sa vie amoureuse est sur bien des points un immense fiasco. Deux mariages, deux divorces, et des ruptures à la pèle, parce qu’il refuse obstinément d’avoir un enfant, parce que être auteur, ce n’est pas simplement un métier, mais un choix de vie. Il est nègre littéraire pour des raisons alimentaires, amoureux de l’écriture. Il est réduit à vendre ses doigts et son talent aux plus offrant, à des éditeurs à l’affut de Quickbook sans intérêt, et à des auteurs en mal d’inspiration, à ceux qui veulent écrire leur Histoire pour la faire lire plus tard à leurs petits-enfants, à leur voisin. En bref, à tout le monde pourvu qu’on le paye. Il ne rêve pas de lumière, mais d’écrire le mieux possible. Seul l’art pour l’art l’intéresse vraiment, secrètement, il aimerait probablement écrire le roman parfait.

Votre roman commence par cette phrase : « Mes relations avec les éditeurs ? J’allais justement vous en parler. » Justement, parlez-nous de vos relations avec les éditeurs ?

Elles sont étranges, parfois un peu mystérieuses. Mais dans l'ensemble, j’ai de la chance, elles sont bonnes.

Comment analysez-vous la floraison des petites maisons éditions indépendantes et artisanales et quelles différences faites-vous entre elles et les maisons d’éditions classiques ?
Les petites maisons d’éditions ont poussé sur un marché existant, qui était occupé à 100% par les grandes maisons jusqu’à l’arrivé d’Internet. Les maisons classiques n’ont pas su répondre à une demande nouvelle, laissant le champ libre à toute une littérature dont ils ne voulaient pas entendre parler mais qui a séduit les lecteurs. Et puis, la grande distribution qui assure la grande majorité des ventes ne laisse pas le temps à un livre de s’installer contrairement au bouche à oreille dont bénéficient les petites maisons d’éditions bien plus actives sur les réseaux sociaux. La diffusion des livres a aussi grandement évolué avec les librairies en ligne. Les petites maisons d’éditions ont des moyens limités, mais publient de tout, pour tout le monde. Toutefois, l’exigence littéraire pure est certainement plus grande chez les éditeurs classiques.

Quels sont vos rapports avec l’écriture ?

Exténuant. J’ai toujours un peu l’impression de descendre à la mine. Je me mets en apnée, et je ne remonte à la surface qu’une fois le travail terminé. Ça fait mal, c’est sclérosant, étouffant. Mais le retour sur terre avec son manuscrit à la main est jouissif.

Selon vous, être écrivain aujourd’hui, c’est…?

Etre un dinosaure.

Que diriez-vous aux lecteurs du BSC News pour leur donner envie de lire votre roman ?
Que j’aie beaucoup ri en l’écrivant, et ce n’est déjà pas si mal.

Titre: BlackbookBlackbook

Auteur: Stéphane Nolhart

Editions: Laura Mare

Prix:14€.

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