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PLANTUPar Nicolas Vidal - Lorsqu’il est nécessaire de réfléchir à la liberté d’expression, Plantu semble le candidat idéal tout autant qu’il est enthousiaste et heureux d’en débattre. À l’occasion de la sortie de son livre « Souris et tais-toi, petit lexique de l’autocensure» paru aux Editions du Seuil, nous avons eu envie de retrouver Plantu après une année 2015 tragique afin qu’il nous donne son point de vue et nous fasse profiter de son trait magique.


Plantu, qu’est ce qui a déclenché en vous le besoin de publier le petit lexique de l’auto-censure ? Et pourquoi avoir repris en couverture une souris baillonnée ?
Les lecteurs du Monde me demandent souvent pourquoi je dessine une petite souris. J’y répondrais donc par ce lexique. Ma petite souris est née en 1995 : une nouvelle directrice artistique venait d’arriver au journal. Quinze jours plus tard, pour marquer son territoire, elle a décidé de virer sans indemnités deux dessinateurs qui travaillaient au Monde depuis plus de quinze ans : Bérénice Cleeve, dessinatrice américaine, et Tudor Banus, dessinateur roumain. J’explique tout ça dans mon lexique (cf. entrée « Souris »). Mais alors pourquoi dessiner une petite souris bâillonnée ? Parce que c’est dans l’air du temps : les dessinateurs vont avoir de plus en plus de mal à dire ce qu’ils ont sur le coeur. Les peurs et le politiquement correct sont passés par là.

Pensez-vous que le politiquement correct prend de plus en plus d’ampleur dans nos sociétés aujourd’hui . Et qu’est ce qui le caractérise ?
Un jour le directeur de l’imprimerie de L’Express me téléphone, affolé. Il me dit qu’il a arrêté les machines parce qu’il y avait « un petit truc qui dépassait de la braguette d’Iznogoud ». Il ajoutedans un râle : « On ne peut pas imprimer le dessin comme ça. » Ils ont dû gratter le petit bout qui dépassait. Ça a dû faire mal. Une autre fois, en 2008, le rédacteur en chef de Matin Plus me commande un dessin pour la une du quotidien de Vincent Bolloré. Quand je le lui donne, gros problème. Le rédac’ chef va voir Bolloré et revient, de grosses gouttes sur la tempe : il faut transformer le dessin, considéré comme trop agressif. Le dessin ne fera pas toute la une mais y sera imprimé au format timbre-poste… Illisible.

Comment se concrétise l’auto-censure chez le dessinateur et par quoi peut-elle être motivée ?
Depuis que je fais ce travail à la une du Monde, et grâce au renom international du journal, j’ai pu rencontrer des dessinateurs dans le monde entier. Je n’en connais pas un seul qui ait envie de dessiner tout ce qui lui passe par la tête. Comme les journalistes, les dessinateurs se fixent certaines limites. Ça s’appelle l’autocensure.
Certains dessinateurs de Charlie Hebdo dessinent également pour le quotidien L’Humanité. Comme le dit lui-même le directeur de L’Huma : « Bien entendu, aucun des dessins publiés dans le journal ne critique les leaders de la CGT ou du Parti communiste.» Cela a un nom : cela s’appelle l’autocensure. Cela n’a rien de choquant, il faut juste le dire.

Au delà du fait religieux et de ses fanatismes, pensez-vous que l’auto-censure touche également les dessinateurs sur les sujets politiques, sociaux qui concernent la France ? Autrement dit, est-ce qu’un dessinateur peut potentiellement renoncer à faire un dessin sur un sujet d’actualité nationale ?
Mon tout premier dessin a été publié quand j’avais 18 ans dans l’hebdomadaire de la SNCF, La Vie du Rail. Plusieurs années plus tard, le rédacteur en chef l’apprend et me propose d’imaginer le TGV dans vingt-cinq ans. Le dessin ne sera jamais publié dans le journal de la SNCF. Je me souviens de ses propos : « Si je publie ce dessin, je suis viré, et en plus il n’y aura plus de trains en France pendant une semaine.» On peut parler également d’un dessin critiquant le Syndicat de l’imprimerie dans un quotidiennational français. Inimaginable.
 
D’autre part, avez-vous des anecdotes à nous raconter sur le conflit ou le mélange des genres entre l’éditorial d’un journal ( et plus précisément sur votre partie le dessin de presse) et des intérêts supérieurs que peuvent être la publicité ?
Un jour, la rédactrice en chef technique me demande de laisser du blanc en bas à gauche de mon dessin afin d’éviter que mon image ne se frotte trop à la publicité contiguë. Ce que je découvre à l’impression, c’est que la pub (Crédit Lyonnais ou Suez) est carrément dans mon dessin. Stupeur ! Je vais voir la rédactrice en chef et je m’aperçois qu’elle n’est pas du tout surprise ; c’était voulu. Et ma deuxième stupeur, c’est quand je comprends qu’il faut que je me prenne tout seul par la main pour aller défendre mon territoire auprès de la responsable de la pub. Grand moment de solitude…

Ou bien d’éventuelles prises de bec et de divergences d’opinion sur l’un de vos dessins ?
On est en 1996, mon dessin de la banlieue arrive sous les yeux du rédacteur en chef, qui s’insurge : « Change ton dessin, il n’y a pas de drogue en banlieue ! » Je lui réponds que, s’il y en a dans mon XIe arrondissement de Paris, on peut imaginer qu’il y en a aussi dans certaines banlieues. Refus. On me réserve le même rectangle dans la page, mais je dois dessiner autre chose. Quand je reviens au moment du bouclage… je propose le même dessin. Ambiance. Le dessin est imprimé mais le lendemain j’ai droit à un tribunal spécial et les « commissaires politiques » me demandent de ne plus jamais faire ça. Il faut dire qu’à l’époque Internet n’était pas encore utilisé. Aujourd’hui, le dessin serait remplacé en deux secondes par n’importe quelle image non dérangeante trouvée sur le web

Au contraire, avez-vous une une anecdote de satisfaction sur l’un de vos dessins qui vous permet de continuer à croire en la liberté de la presse ?
La loi concernant l’interdiction de la burqa dans les lieux publics m’amène à défendre cette position : pour moi, la laïcité doit passer avant le fondamentalisme religieux. Or l’éditorial du Monde dit pratiquement le contraire de mon dessin. C’est une chance de travailler dans ce journal : le dessin est quand même publié sans discussion.

Pouvez-vous nous parler du rôle de «Cartooning for Peace» ? A t-il pris encore plus d’ampleur et de sens depuis les attentats de janvier 2015 ? Le discours de l’organisation a-t-il changé et s’est-il adapté  aux peurs suscitées par cet attentat ?
Le 16 octobre 2006, nous avons réuni à New York, autour de Kofi Annan et devant l’Assemblée de l’ONU, des dessinateurs chrétiens, juifs, musulmans, athées, etc. C’est là qu’est née l’association Cartooning for Peace/Dessins pour la paix. Cette première rencontre s’intitulait « Désapprendre l’intolérance ».
À l’heure où certains avaient tellement envie de creuser un fossé entre les cultures, nous, avec nos petits crayons, nous essayions de créer des ponts. Depuis, il y a eu les journées de Janvier à Paris. Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wolinski sont assassinés (en tout douze personnes à Charlie Hebdo), des otages sont tués dans l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes et il y a quelques semaines, nous assistions impuissants aux tragiques attentats du 13 novembre. Aujourd’hui, les dessinateurs continuent à faire leur travail de caricaturistes comme avant. Les dessins n’ont pas changé, mais leur vie n’est plus la même ; plusieurs sont maintenant accompagnés d’officiers de sécurité.
Depuis dix ans, l’association Cartooning for Peace a pris de l’importance et l’équipe suit de près des dessinateurs du monde entier. Certains sont menacés ; d’autres viennent se réfugier en France. Il s’agit bien sûr de les aider. Mais il s’agit aussi de se nourrir de leur expérience et de s’inspirer de leur exemple pour savoir comment mieux contourner les interdits qui s’installent un peu partout dans notre belle Europe endormie. Face aux injonctions et aux interdictions lancées aux dessinateurs danois, on a inventé un autre paquet cadeau : Cartooning for Peace. Comment ne rien lâcher sur l’essentiel de nos opinions politiques tout en tenant compte des lecteurs habituels ou occasionnels. C’est ainsi que nous organisons des débats avec des dessinateurs d’opinions très différentes : cela va du dessinateur mormon de Madagascar (Pov) au dessinateur israélien militant pour les Territoires occupés (Shay Charka). Entre ces dessinateurs qui n’ont pas tous été coulés dans le même moule, les débats peuvent être rudes. Une chose pourtant les réunit : le respect mutuel. Pour des hommes et des femmes qui travaillent jour et nuit dans l’irrespect, c’est un tour de force. Mais ça marche.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur «Dessine moi la méditerranée», l’exposition pédagogique organisée par Cartooning for Peace ?
Cartooning for Peace présente “Dessine-moi la Méditerranée”, une nouvelle exposition itinérante consacrée aux enjeux de la région méditerranéenne d’aujourd’hui.
Son propos ? Proposer, via le dessin de presse, des clés pour lire et comprendre les grandes problématiques du pourtour méditerranéen : liberté d’expression, frontières, migrations, environnement, nouveaux défis pour la jeunesse…
Son ambition ? Rendre hommage, par le dessin de presse, à la richesse de la diversité culturelle de la région et contribuer à la construction d’un espace commun de paix, où il est possible de vivre ensemble.

 

Plantu
Souris et tais-toi
Petit lexique de l’autocensure
Editions du Seuil

Pour aller plus loin :
Dessine-moi la méditerranée
Cartooning for Peace


Lire aussi dans Les grandes interview :

Julien Doré : «Le dessin est ce que je fais de mieux dans la musique »

Stuart Nadler : une nouvelle voix de la littérature américaine

Benjamin Lacombe et Marie-Antoinette : le magnifique mariage d'une reine et d'un orfèvre

Plantu : "Les dessinateurs de presse sont en première ligne sur de nombreux sujets "

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