Par Nicolas Vidal - BSCNEWS.FR / Sociologue des médias et chercheur au CNRS, Jean-Marie fait partie de ces spécialistes des médias que l’on questionne avec toujours plus de frénésie afin qu’ils nous donnent leur avis et nous livrent leur analyse sur l’avenir de la presse.
Suite à une nouvelle édition de son ouvrage « La presse quotidienne» paru aux Éditions La découverte, nous avons rencontré Jean-Marie Charon pour qu’il nous éclaire de toutes ses lumières sur la situation de la presse quotidienne en ces temps obscurs. Doit-on redouter un déclin voire une disparition de ce média ?

Alors que l'avenir de la presse s'assombrit de jour en jour, la presse quotidienne est-elle plus fragilisée que la presse en ligne ou la presse magazine ?
La presse quotidienne a été le premier média à subir les effets du développement de médias numériques qui ont rapidement capté, l’une de ses principales ressources, les petites annonces (PA), en même temps que se trouvait renforcé le mouvement d’accélération de l’information, ainsi que le phénomène de la gratuité. Par ailleurs le quotidien qui doit être imprimé et distribué en quelques heures, impose une forte intégration verticale, beaucoup plus lourde et rigide que les autres médias, en tout cas que le magazine ou la presse en ligne.

Quels sont les atouts de la presse quotidienne ? Ainsi que ses forces ?
Les atouts et les forces des quotidiens résident d’abord dans leurs rédactions nombreuses et riches en spécialistes, familiarisés au travail de terrain. Ce sont ces journalistes qui permettront au quotidien de produire une information à valeur ajoutée sur l’imprimé, en même temps que d’articuler à celui-ci des contenus pour les différentes plateformes numériques.

Quelles sont aujourd'hui à votre avis les formes de presse quotidiennes les plus menacées par les mutations ? On pense notamment à la presse quotidienne générale (PQR) et le rapport qu’elle entretient avec son lectorat ? 
Aujourd’hui, les formes de quotidiens les plus menacées sont celles qui s’adressent aux publics les plus larges, populaires, tant il leur est difficile de cibler l’information selon les goûts des publics particuliers, tant ces publics ont un pouvoir d’achat plus limité qui les oblige à arbitrer davantage entre payer l’information ou consacrer leurs revenus à d’autres formes de consommation, perçues comme plus utiles.

Quelles sont les causes de ces fragilisations ? Une inertie des rédactions à évoluer et à se diversifier ? Un contexte économique difficile ?
La mutation des médias est d’une très grande ampleur, en même temps que l’incertitude est totale, principalement en matière de ressources. Les bouleversements dans les compétences et les activités des personnels sont énormes, alors même qu’aucun modèle n’existe, aucune certitude ne peut être avancée en matière de modèle économique. Dans ce contexte il y a tentation au raidissement, à la résistance au changement surtout dans le secteur des médias qui n’a pas de tradition de recherche et développement.

Est-ce que l’apparition des journaux gratuits dans plusieurs grandes villes a-t-elle modifié les habitudes du lectorat qui auraient délaissé leurs quotidiens régionaux et/ou nationaux pour des supports plus accessibles et entièrement gratuits ?
L’apparition des gratuits a d’abord attiré un public non lecteur de quotidien, jeunes éduqués, femmes, urbains, sachant que le contenu et la forme de ceux-ci visaient directement ces publics. Les gratuits barrent aujourd’hui la route à toute idée de lancement de quotidiens populaires dont le modèle économique (taille des rédactions) est incompatible avec la gratuité (cf. le renoncement de Springer). Il est aussi possible que les gratuits aient accentué le mouvement de repli du lectorat de la PQR dans les plus grandes villes, tout comme il peut rendre plus difficile une stratégie de reconquête de ce lectorat.

Vous mettez en exergue les structures lourdes de la presse quotidienne qui a de plus en plus de mal à répondre à la fulgurance du traitement de l’information face à internet. Est-ce que la modernisation des outils est-elle la seule alternative pour faire face aux «mutations» du secteur ?
Sur l’imprimé, il n’y a pas beaucoup d’alternatives aux structures industrielles lourdes. L’impression numérique, qui reste à finaliser pour traiter des volumes importants exigerait également la mise en place de tout un réseau de machine, maillant tout le territoire… Donc beaucoup plus lourd et rigide que le numérique et même que la presse magazine.

Dans quelle mesure le contenu éditorial doit-il être repensé afin de faire face à ces nouvelles perspectives ?
L’un des principaux atouts du quotidien qui était sa capacité à proposer le premier l’information inédite, l’actualité, a disparu. Il faut donc repenser le contenu en fonction des atouts du support au regard de ses concurrents, presse en ligne et audiovisuelle, soit un mode de présentation déployé, confortable, pour une information approfondie. L’information à valeur ajoutée. Il n’est pas possible d’inventer du jour au lendemain comment se fera ce partage avec le support numérique, qui permet également de fournir une information à valeur ajoutée, mais avec des potentialités différentes. Il n’est donc pas choquant de voir s’accélérer le rythme des « nouvelles formules » qui ne sont qu’autant d’étapes dans cette recherche-expérimentation.

La crise de la presse quotidienne n’est-elle pas également due en partie à une baisse de l’intérêt d’une population donnée pour la presse d’information générale ? Ainsi la télévision n’a-t-elle pas sa part de responsabilité dans ce déclin ?
Il y a un sujet information générale qui touche également la télévision et la radio. Depuis plusieurs décennies déjà un mouvement se dessine dans les pratiques des publics en faveur d’une information spécialisée et segmentée par type de public. Il s’agit là d’une tendance culturelle et sociale qui a devancé le numérique, mais qui trouve des réponses plus adaptées dans les contenus disponibles sur celui-ci.

D’autre part, est-ce que la presse quotidienne n’a-t-elle pas pour principal ennemi ce mimétisme éditorial du «suivisme» dans le traitement de l’information et de ces sujets dont le lectorat se lasserait d’un titre à un autre ?
Autrement dit, n’y-aurait-il pas une menace de préférer un contenu «aguicheur» dans le seul but de générer des audiences importantes au lieu de produire un contenu de qualité, mais moins fédérateur pour le lectorat ?
Il y a tout un discours sur la responsabilité de ce mimétisme qui atteint encore plus les radios, télévision, voire les sites d’information. Le problème est que cette thèse est invérifiable. Il est en revanche observable que toutes les expériences visant à proposer des médias d’actualité très décalés ont échoué. Outre les questions de comportement du public, se posent des questions de modèles économiques, l’information inédite, originale, ne dépendant pas des grands flux (agences, agendas, etc.) étant beaucoup plus chère à produire.

Quel avenir voyez-vous pour les médias de niche plus familiers d’un lectorat qualifié et mieux fidélisé sur un segment donné ?
La référence à la tendance de fond concernant des usages privilégiant une information spécialisée et segmentée socialement rend beaucoup plus aisée les stratégies de niches, qui ont porté la presse magazine depuis les années 80, qui ont également permis à la radio et à la télévision de continuer de progresser en audience, via la FM et la TNT. De ce point de vue aussi intéressant soit-il un succès comme celui de XXI n’est sans doute pas reproductible à une large échelle. Une fois encore le risque est que le public le plus éduqué et disposant d’un pouvoir d’achat important soit celui qui bénéficiera le plus de cette évolution.

Quel regard portez-vous sur la nécessité des aides à la presse ? Sont-elles une contrainte à l'indépendance de certains médias ?
Les aides à la presse relèvent d’une histoire de la presse en France, renforcée à la Libération qui fait de l’État le garant du pluralisme et de l’indépendance à l’égard des « puissances d’argent ». À l’opposé des conceptions anglo-saxonnes.  Par la suite le système n’a cessé d’être affiné et renforcé (aide à la presse d’opinion, portage, ciblage des tarifs postaux, etc.). Le système a été pensé pour ne jamais faire dépendre l’aide de l’orientation éditoriale. Il y aurait de ce point de vue indépendance à l’égard de l’État. Le principal grief, qui est fondamental, est qu’en se portant à un niveau extrêmement élevé (10% du chiffre d’affaires) le système d’aide n’a absolument pas permis aux journaux de trouver un modèle économique équilibré.

Pensez-vous qu'elles doivent être modifiées au regard des changements qui s'opèrent ?
Sur le fond la légitimité des aides concerne le pluralisme de l’information politique et générale et priorité paraît devoir être renforcée, même si la définition de cette catégorie de presse doit être large. Une seconde priorité viserait à favoriser les tournants et évolutions nécessaires, en faveur d’une recherche et développement, d’une expérimentation qui pourrait se trouver pour partie mutualisée. Les aides sur projet, soutenu dans plusieurs rapports récents, posent en revanche davantage la question de l’impartialité de l’instance qui décide des projets à soutenir, à quel niveau et sous quelle forme ? Dans ce domaine aucun tournant brutal n’est cependant possible sans prendre le risque d’arrêts de titres et de diminution substantielle des effectifs rédactionnels.

Nous avons reçu récemment Jean Stern, auteur de « Les patrons de la presse nationale. Tous mauvais» (Éditions La Fabrique) qui déclarait que « les principaux médias français sont sous contrôle*». Qu’en pensez-vous ?
En tant que chercheur je suis plutôt sensible à la complexité des questions posées et des réponses possibles. Je crains beaucoup ces essais apparemment décapants qui simplifient excessivement les données des problèmes. Pour moi aujourd’hui la grosse préoccupation est celle des moyens dont disposent les rédactions, en effectifs, en ressources pour maintenir des bureaux à l’étranger, pour financer enquêtes et reportages. Et comme les explications simples ne sont jamais suffisantes, il faut rappeler que les médias les moins contrôlés par leurs annonceurs, leurs propriétaires, leurs publics sont ceux qui ont les économies les plus saines. Pourquoi n’en avons-nous pas ou très peu en France ? Il faut remonter là l’histoire et les conditions sociales, politiques, économiques qui ont présidé à l’apparition puis au développement de la presse française…

Quel est votre sentiment sur les récentes entrées de plusieurs journalistes au sein même des arcanes du pouvoir ?
Le phénomène n’est pas récent et se reproduit à chaque alternance. Passage à la communication, tentation de l’action. Il se peut qu’à une époque où au moins le tiers de la profession ne pense pas finir sa carrière dans le journalisme (sondage CSA pour les Assises du journalisme) la tentation soit plus grande. Ou bien faut-il y voir l’une des résurgences de la confusion des genres entre politique et journalisme, née de la Révolution française et qui fut si présente durant toute la IIIe République. Sauf que face à la montée des références anglo-saxonne, le retour au journalisme est devenu peu praticable.


> Jean-Marie Charon
« La presse quotidienne»
Collection Repère ( 3e édition)
Éditions La Découverte

Jean-Marie Charon - Patrick Le Floch
« La presse en ligne»
Collection Repères
Éditions La Découverte

* ( lien de l’interview de Jean Stern sur notre site : Jean Stern : le regard sans concession sur la presse d'un journaliste iconoclaste )

Lire aussi :

Enzo Traverso : " La culture de masse produit ses propres intellectuels qui travaillent pour les médias"

Jean Stern : le regard sans concession sur la presse d'un journaliste iconoclaste

Eugène Green : un écrivain important de l'éco-système littéraire

Thierry Discepolo : un éditeur insoumis

Olivier Larizza : "Le livre numérique creuse la tombe d’un certain type de lecture"

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