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Enzo Traverso Par Nicolas Vidal - BSCNEWS.FR / Historien, spécialiste en sciences politiques, et maître de conférences à l’Université de Picardie, Enzo Traverso vient de publier un livre sous la forme d’une conversation avec le journaliste Régis Meyran « Où sont passés les intellectuels ?» ( Editions Textuel). Cet ouvrage a le mérite de poser clairement le rôle de la figure de l’intellectuel de nos jours et de ses enjeux au coeur des sociétés contemporaines. Enzo Traverso évoque les raisons du déclin de la figure de l’intellectuel, de son rapport à la politique et de son remplacement aujourd’hui par des «experts» qui envahissent les médias. Pour autant, malgré un état des lieux et un regard, que l’on pourrait qualifier tous deux de pessimistes, Enzo Traverso évoque une nouvelle donne pour que la figure de l’intellectuel soit réhabilitée et joue à nouveau un rôle de critique contre le pouvoir. Un ouvrage passionnant qui a donné lieu à une discussion avec une figure de l’anti-conformisme.



Pour introduire, Enzo Traverso, je commencerai par deux questions sur la forme du livre. Qu'est-ce qui vous a incité d'une part à publier une conversation avec un journaliste plutôt qu'un essai ?
C’est Régis Meyran, un des collaborateurs de Textuel, à m’avoir proposé ce livre d’entretiens. J’ai accepté cette idée, à laquelle je n’avais pas pensé auparavant, car elle m’a paru intéressante dans notre conjoncture historique et politique, et car elle a été une bonne occasion pour donner une forme plus systématique à ma propre réflexion sur ce thème. Ce livre paraît simultanément à un autre essai axé sur l’histoire des intellectuels (La fin de la modernité juive, chez La Découverte) ; les deux sont en quelque sorte complémentaires.
Un livre d’entretiens n’a pas la forme « fermée » d’un essai ; son profil se construit au fil des conversations et sa structure « ouverte » permet des développements imprévus, des questionnements nouveaux.

Pourquoi avoir fait le choix de Régis Meyran ?
C’est lui qui m’a « choisi ». Je ne connaissais pas personnellement Régis, mais son excellent ouvrage sur l’anthropologie française pendant la Troisième République semblait l’indiquer comme un interlocuteur stimulant et qualifié. Nos entretiens m’ont confirmé cette intuition. Les idées exprimées dans ce livre sont les miennes, mais leur organisation et formulation est née d’une discussion orientée par Régis.

D'autre part, le choix du titre a-t-il été difficile ou au contraire limpide au vu du thème traité ?
C’est Régis Meyran qui a suggéré ce titre, dont il avait discuté avec Marianne Théry. Le livre est une réflexion ouverte, qui porte un regard rétrospectif sur un siècle d’histoire et formule quelques hypothèses. La forme interrogative du titre m’a semblé tout à fait adaptée à l’esprit du livre.

Pour entrer dans le vif du sujet de votre ouvrage, à quand historiquement situez-vous "la perte de l'aura" de l'intellectuel ?
Dans un essai célèbre, Walter Benjamin établit un lien entre la « perte de l’aura » de l’œuvre d’art et l’avènement d’un art de masse « techniquement reproductible », comme la photographie ou le cinéma. Sur le plan social, l’intellectuel est né à la fin du XIXe siècle, avec l’essor de la société de masse, mais il a été incarné par des figures singulières. Par analogie avec Benjamin, on pourrait dire que la fin de l’aura de l’intellectuel correspond à sa standardisation par l’industrie culturelle. Lorsque la culture est sérialisée, ses producteurs deviennent interchangeables. 

Est-ce que la perte de la dimension intellectuelle pourrait en partie venir du fait que " nos sociétés contemporaines vivraient dans un présent permanent, sans capacité de projection dans le futur et dans un rapport obsessionnel au passé, célébré religieusement et devenu objet de marchandise ", selon les mots de Régis Meyran dans la préface de l'ouvrage ?
L’idée de « présentisme » est largement répandue chez les historiens, depuis qu’elle a été formulée par François Hartog. Elle décrit très bien, à mes yeux, notre époque de transition entre le XXe et le XXIe siècle. Nous vivons dans un monde amputé de son horizon utopique, après la défaite des révolutions du passé. Incapables de nous projeter dans l’avenir, nous sommes rivés au présent : un présent hanté par la mémoire du siècle révolu et frénétiquement dynamique à l’intérieur de structures immobiles. Nous vivons sous un régime d’accélération permanente qui ne change pas l’ordre de choses.


Pourquoi, à votre avis, les intellectuels se sont-ils laissés absorber par les médias de masse ?
Il ne s’agit pas d’« absorption », de corruption ou d’adaptation. La culture de masse produit ses propres intellectuels qui travaillent pour les médias, la presse, la télévision, la radio, etc. Il faut prendre acte du phénomène, sans nostalgie ni enthousiasme naïf. Ces nouveaux intellectuels peuvent être brillants — par exemple, il y a des vrais créateurs qui travaillent pour les séries télévisées, non seulement aux Etats-Unis — mais il faut savoir que leur activité est, par sa nature, inscrite dans l’industrie culturelle et l’économie marchande. Ils peuvent avoir des idées nouvelles et originales, mais leur travail consiste à produire des biens de consommation. Leur autonomie a été profondément affectée par rapport à l’âge classique des intellectuels, l’âge des Jean-Paul Sartre, Elio Vittorini, Heinrich Böll ou George Orwell.

L'érosion de la légitimité de l'intellectuel est-elle en concordance avec sa proximité avec le pouvoir ?
Les « experts » qui travaillent dans les cabinets ministériels sont souvent recrutés parmi les chercheurs, mais ils ne sont pas des intellectuels. Ils ne remplissent pas une fonction critique car ils sont des stratèges et des gestionnaires. L’intellectuel classique est, par définition, extérieur au pouvoir.

Quel est le rôle selon vous de l'engagement révolutionnaire chez un intellectuel ?
Les intellectuels sont devenus des révolutionnaires (ou des contrerévolutionnaires) à une époque de révolution. Ce choix n’appartient pas — sinon en termes extrêmement abstrais — à nos sociétés contemporaines occidentales. Mais il pourrait devenir actuel, comme ce fut le cas dans le monde arabe au cours de ces dernières années. Ce ne sont pas les intellectuels qui font les révolutions ; ils peuvent élaborer des idées nouvelles, donner forme à l’imaginaire utopique d’une société, mais les forces sociales qui déclenchent un processus révolutionnaire dépassent de loin les intellectuels. Surgissent alors des situations dans lesquelles ces derniers sont appelés à « prendre leurs responsabilités », à faire des choix qui peuvent orienter le cours des événements.

Vous soulignez l'ambiguïté autant que la difficulté des intellectuels lorsqu'ils sont dépositaires du pouvoir. Vous parlez notamment de Trotsky lorsqu'il devient chef de l'Armée Rouge. En quoi l'intellectuel peut-il se fourvoyer ?
Fourvoyer n’est sans doute pas le verbe le plus approprié, puisque l’intellectuel révolutionnaire qu’était Trotsky n’a pas reculé lorsqu’il s’agissait de mettre en œuvre ses idées. Reste le fait que, quand il était au pouvoir, entre 1917 et 1923, il n’écrivait plus comme un esprit libre, mais comme un homme de gouvernement et comme un chef militaire. Si l’on peut certes discuter — et critiquer — sa politique pendant les années de la guerre civile russe, son parcours indique cependant qu’il ne s’est pas fait « fourvoyer » : après 1924, il a renoncé au pouvoir pour défendre ses idées. En gros, il a été un intellectuel — créateur d’idées et critique du pouvoir — surtout pendant ses années d’exil, avant et après la révolution russe.

 

Pensez-vous qu'aujourd'hui dans nos sociétés contemporaines, il y ait moins d'intellectuels ou sont-ils simplement noyés dans le brouhaha médiatique ?
Le nombre de celles et ceux qui exercent une profession intellectuelle — dans la recherche, les médias, l’édition, etc. — est incomparablement plus grand aujourd’hui qu’il ne l’était il y a un siècle, lorsque la notion d’intellectuel est entrée dans notre lexique. Mais l’intellectuel intervient dans la cité et fait entendre sa voix dans l’espace public, ce qui n’est pas le cas de tous les savants, les chercheurs et les écrivains d’aujourd’hui. Nombreuses sont les voix de celles et ceux qui s’expriment sur des problèmes ponctuels ou sectoriels ; en revanche, la voix des « législateurs », selon la formule de Zygmunt Bauman, les intellectuels qui fixent un horizon étique et politique au sein duquel inscrire nos débats et nos choix de sociétés, est plus rare ou inaudible.

Comment définir un intellectuel de nos jours au milieu de la kyrielle de spécialistes, d'experts et de techniciens qui envahissent les plateaux TV ?
C’est une voix détonne, qui dérange, qui pose des questions impertinentes, qui ne considère pas l’ordre dominant comme naturel et immuable.

Pouvez-vous nous en dire plus sur ce que vous considérez comme " le phénomène Onfray" ?
Onfray a amorcé son itinéraire intellectuel comme un philosophe original ; peut-être discutable mais anticonformiste. Il pense désormais dans le cadre d’une industrie culturelle qui lui demande de façonner un best-seller à des intervalles réguliers, à l’aide d’une puissante campagne de promotion publicitaire. Il a quitté l’université qui imposait à son esprit libre un carcan trop contraignant ; apparemment, il s’accommode mieux des contraintes d’une industrie culturelle qui lui demande d’afficher son image comme celle d’un acteur de cinéma.

Vous dites dans votre livre que " les intellectuels doivent repenser leur fonction dans un contexte nouveau …" . Qu'entendez-vous par fonction ?
Je me réfère à la critique qu’il est censé incarner : critique de la domination, de l’oppression, du pouvoir, des injustices et des inégalités qui continuent d’exister dans le monde globalisé qui est le notre.

Enfin, de nos jours, quel est le plus grand ennemi de la pensée critique ? Est-ce la confusion permanente sur la notion "d 'intellectuel" nourrie par la télévision que vous semblez voir incarner en BHL ?
Je n’ai pas écrit un essai sur BHL, même si Régis Meyran l’a évoqué au fil de nos conversations. Il s’agit à mes yeux d’un symptôme, intéressant pour ce qu’il révèle : une symbiose totale entre les médias et la culture, et aussi le pouvoir, si l’on pense au rôle qu’il a pu jouer lors de la guerre en Lybie. Sur le plan intellectuel, BHL est le miroir d’un certain déclin français amorcé dans les années 1980 — la « décennie » bien décrite par François Cusset — dont il avait été un précurseur, quelques années plus tôt, avec les « nouveaux philosophes ».


> Enzo Traverso
« Où sont passés les intellectuels ?»
Editions Textuel - 110 pages 
17 euros ( crédit photo DR )


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