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Par Damien Luce - BSCNEWS.FR / Ce n’est pas un destin ordinaire que celui d’Alexandre Borodine (1833-1887). Ce compositeur Russe était l’enfant naturel du Prince Louka Stépanovitch Guédianov et d’une fille d’histrion, une certaine Dounia. Loin de le desservir, cette naissance un tantinet honteuse lui prodigua bien-être et instruction. En effet, le Prince eut soin de loger mère et enfant dans une confortable et spacieuse maison, et puisqu’il avait couché la mère dans son lit, il coucha l’enfant dans son testament, chose qui ne manquait pas d’élégance.

Le petit Borodine est très tôt initié à la musique. Dès dix ans, il se pique également de chimie, science dont il fera son métier principal. Oui, l’auteur du Prince Igor est une sorte de Docteur Jekyll. Le jour, il est un membre éminent de l’Académie militaire de chimie, la nuit, il compose. Borodine est l’archétype de l’autodidacte génial. À vrai dire, le compositeur est né de rencontres : celle de la pianiste Ekatérina Serguéïevna Protopopov, sa future épouse, celle de Modest Moussorgski, de Franz Liszt (à qui il dédiera son Poème symphonique), ou de Balakirev, grâce auquel il intègre le fameux groupe des cinq. Mais il faut croire que le métier de chimiste ne laisse pas beaucoup de loisir. L’œuvre de Borodine comporte quelques mélodies, deux symphonies, deux quatuors à cordes, un poème symphonique, un Opéra, et une poignée de pièces pour piano. C’est tout. Borodine devait sa naissance à un Prince, et c’est encore à un Prince qu’il doit son immortalité : son Prince Igor est une pièce maîtresse de l’Opéra. Précisons également que son Poème symphonique intitulé Dans les steppes de l’Asie centrale, est un fleuron du répertoire pour orchestre.

Parlons du piano de Borodine. On en a vite fait le tour : une Suite (et encore, « petite ») et un Scherzo. Le Scherzo a tout pour plaire. Il est brillant, subtil, fantasque, coloré. Il est le petit frère (ou le grand !) de la Ronde des lutins de Franz Liszt (et il m’arrive de jouer les deux pièces ensemble). Le voici donc par votre serviteur :- www.damienluce.com/wordpress/?page_id=4364
N’a-t-on pas le sentiment de voir danser quelques Elfes ou diablotins ? La forme est des plus classiques : une exposition en deux thèmes, un développement, une minuscule transition suivie d’une réexposition en bonne et due forme. Forme Sonate dans toute sa splendeur, mais courte, affûtée. L’heure (ou plutôt la minute) n’est pas à la contemplation, mais à l’efficacité. Le premier thème, danseur en diable, est jeté sur le clavier comme une volée d’épines. Le second monte sa petite gamme pointue, avant de redescendre dans un ricanement chromatique. Le développement jongle avec ce matériau sonore, passant de l’un à l’autre avec malice et précision. Le chimiste n’est pas loin : les ingrédients sont bien pesés, utilisés dans des proportions justes qui les précipitent en cristaux effervescents. Quel délice pour l’oreille !
La Petite Suite est d’une autre encre. On y trouve le meilleur de Borodine. Vous la trouverez ici par Vladimir Sofronizkij :
www.deezer.com/music/playlist/borodine-petite-suite-60777011?provider=website
Dès la première pièce, on atteint une cime d’inspiration : Au couvent. Cette musique ne ressemble à personne. On y entend de lourds tintements de cloches, suivis d’un chant, esseulé d’abord, fredonné par une voix solitaire, à laquelle se joignent peu à peu d’autres voix pour former un chœur impérieux, avant de retrouver les cloches du début. L’Intermezzo est en fait une Mazurka, dont le trop court trio est une petite merveille d’harmonie. Sur une pédale de ré bémol éclot un chant emprunt de pentatonisme, presque ravélien (Et Ravel, on le sait, a rendu hommage à notre compositeur avec son À la manière de Borodine). Suivent deux Mazurkas avouées. Le visage de Chopin y flotte entre les portées. Telle inflexion mélodique dans la partie centrale de la première Mazurka, tel enchaînement d’accords dans la seconde, ne sont-ils pas des réminiscences du Polonais ? Toutes deux franches et turbulentes, elles débordent de verve et d’enthousiasme, et profitent de leur trio pour s’épancher. La brève Rêverie se perd un peu dans les couloirs de son labyrinthe harmonique. Touchante mélodie, qui semble chantée d’un souffle, et qui s’épuise un peu en fin de page, interrompue par la cadence dont elle est née. Jolie Sérénade, avec ses accords de guitare, ses intonations espagnoles, et sa désinvolture rythmique, preuve que Borodine sait troquer l’habit du Prince Igor pour celui de Don Quichotte. Enfin, on pourrait accuser le Nocturne de verser dans le sentimental. Heureusement, l’harmonie est là pour aciduler un peu la guimauve… Du charme à la mièvrerie, il n’y a souvent qu’une modulation. Et un thème facile est souvent sauvé par les accords qui l’habillent. C’est le cas ici. On peutMarco Rapetti, écouter sans honte cette tendre « Berceuse », titre que l’on trouve dans le manuscrit.

On pourra écouter tout cela par un pianiste que j’aime particulièrement : Marco Rapetti (http://www.marcorapetti.com), dans un enregistrement sorti en 2009 chez Brillant classics. L’œuvre pour piano de Borodine, on s’en doute, ne suffit pas à emplir un disque, et Marco Rapetti a intelligemment complété son répertoire par d’autres compositeurs : Nikolaï Rimski-Korsakov, Anatoli Liadov, César Cui, ou Maurice Ravel (À la manière de Borodine, pastiche cité plus haut.) Bon nombre de ces pièces sont arrangées pour piano à quatre mains, et Marco Rapetti s’y adjoint la complicité de Daniela de Santis.

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