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Par Maïa Brami - BSCNEWS.FR / Depuis son premier livre Kilomètre zéro publié en 2002 au Rouergue, Vincent Cuvellier a fait du chemin (!), en moins d’une décennie, il a publié une trentaine de livres traduits dans un tas de pays, a reçu moult Prix, bref, il peut s’enorgueillir (et si, Vincent, ne fais pas le modeste…) d’être l’un des grands écrivains pour enfants de sa génération.

« Ecrivain », car je n’ai jamais bien compris pourquoi, en France, on se plaît à qualifier ceux qui écrivent pour la Jeunesse d’ « auteurs », si ce n’est dans le fond pour leur refuser un pedigree qu’on réserve à une soi-disant élite engagée dans la « vraie littérature ». Dans notre beau pays, les livres pour enfants sont souvent taxés de sous-littérature, dans laquelle langue et style n’ont pas leur place. Preuve en est de la récente chronique de François Busnel dans l’Express, qui la compare à « une invention marketing destinée à écouler une production souvent mièvre et à soutenir des maisons d'édition en mal de chiffre d'affaire. » Qui d’ailleurs en France connaît le Prix Andersen — Nobel de la littérature Jeunesse —, fondé en 1956 et qui n’a couronné jusqu’ici qu’un seul artiste français, le génial Tomi Ungerer et dans la catégorie illustration ? Alors, quoi ? Les étiquettes finiraient-elles par coller, les préjugés à avoir raison des créateurs ? Sur son blog (Allez faire un tour et vous l’ajouterez à vos favoris !), Vincent Cuvellier, lui-même, semble préoccupé : « (…) On juge trop souvent une oeuvre pour enfants sur son aspect éducatif, psychologique, et surtout moral », confiait-il en juin dernier, « Et pourtant, on fait avant tout un métier artistique. Ce serait quand même bien qu'on juge nos oeuvres sur un aspect artistique, esthétique, stylistique... tiens, vous entendez souvent parler du style de tel ou tel auteur jeunesse, vous ? Peut-être parce que certains d'entre eux y ont renoncé ? Parce qu'on veut nous faire croire qu'il n'y a qu'une manière d'écrire pour la jeunesse (alors qu'il y aurait 1000 manières d'illustrer...) Pour moi, le style, c'est l'écrivain »
Et nul doute que La légendaire histoire des douze sœurs Flûte, son septième album chez Giboulées/Gallimard, illustré par le talentueux Ronan Badel — qui me rappelle Sempé par certains côtés — ne manque pas de style ! C’est un délice pour qui aime les mots. Voilà un livre qui vous en met plein les sens. Je m’explique. Il y a l’objet d’abord, un grand format, une couverture et une typo au charme désuet, un papier épais d’un beau blanc cassé à l’odeur addictive. Et puis, dès les premières phrases, on est projeté dans un imaginaire irrésistible, porté par une langue truculente — quasi rabelaisienne —, l’on sent le plaisir de Cuvellier à la mâchouiller, s’en gargariser, il y a tant de trouvailles et d’humour, tant de liberté. Et même s’il est un conteur né — sans doute le temps passé à jouer au troubadour dans les campings ! —, ce sont les mots qui donnent corps à cette histoire et pas le contraire, tel un sculpteur qui part du matériau brut, l’interroge, l’écoute même — un artiste argentin m’a un jour confié que la pierre lui parle, qu’il ne s’impose jamais à elle.
Je suis donc nullement étonnée d’apprendre que L’histoire de Clara chez Giboulées également — qui raconte le destin d’un bébé juif pendant la Seconde Guerre Mondiale à travers les monologues des différentes personnes qui croisent son chemin — a été adapté pour la scène, ou que La première fois que je suis née a donné lieu en novembre dernier à une création musicale à la Salle Pleyel avec l’Orchestre National de Paris.
En fait, la langue de Vincent Cuvellier est à l’image de sa vie, riche, et son univers charrie son vécu, tel un limon fertile qui vient nourrir son style et son imaginaire. Jugez plutôt : école buissonnière, BEP agricole, Prix du Jeune Ecrivain à 16 ans, études de théâtre, divers petits boulots dont des piges au Dauphiné Libéré pour mieux approcher ses idoles (Philippe Noiret, Jean Rochefort, le mime Marceau…), une traversée de la France à pied avec une Bible et un sac à dos et j’en passe.
À ce stade, vous attendez peut-être encore de savoir de quoi parle l’histoire des sœurs Flûte ? Eh bien, permettez-moi de rebondir par un pied de nez en citant la romancière américaine Edith Wharton, qui écrivit, en 1903, dans un essai intitulé Le vice de la lecture (éditions du Sonneur) : « Il est impossible de donner une idée de la valeur d’un livre par le résumé de son contenu, excepté peut-être pour un roman policier ; et même les qualités qui différencient le bon roman policier du mauvais ne résident pas dans le classement des péripéties mais bien dans le maniement du sujet et du choix des moyens employés pour produire tel ou tel effet. Toute forme d’art repose sur le principe de la sélection, et lorsque ce principe est omis pour appréhender une production intellectuelle, il ne peut y avoir de critique authentique. » D’ailleurs, ne cherchez pas le 4e de couverture habituel au dos de l’album, à la place vous trouverez un dessin de Ronan Badel représentant un buisson de douze roses (les sœurs Flûte) et… un chou ! Au lecteur d’ouvrir le livre et de se laisser emporter, comme Vincent Cuvellier lui-même en l’écrivant : « Je suis parti à l'aventure, comme on fait une fugue... c'est une histoire qui s'est inventée au fur et à mesure, un peu par hasard et par fantaisie, et si je retombe sur mes pattes à la fin, c'est un peu par hasard... »

Petit extrait pour mettre en appétit :
« Plusieurs personnes vivaient au château des Flûte. Monsieur Flûte, pour commencer, centième du nom, qui pouvait se vanter de descendre en droite ligne du seigneur du même nom, celui-là même, fondateur de la dynastie, qui s’exclama « Flûte ! » alors qu’il se faisait trancher la tête d’un habile coup de cimeterre. Cela se passait, vous l’aurez imaginé, au temps des croisades. »

Blog :
http://vincentcuvellier.canalblog.com/

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