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Par Elodie Trouvé - BSCNEWS.FR / Un papa à la vie à la mort. Rencontre avec Sylvaine Allié Le Valois autour de son ouvrage « Un papa pour noël ».

Que raconte ce livre ?
L’histoire d’amour entre une petite fille et son père. Son père défunt. J’ai grandi avec l’écriture, en tout cas dès que j’ai été en âge de tenir une plume. Je prenais un soin extrême à rédiger mon journal intime de petite fille par exemple que je relisais, que je corrigeais, déjà dans le souci de la recherche poétique et de la méticulosité. L’écriture a pris un pas plus concret à la mort de mon père, lorsque j’avais 22 ans. J’entretenais une correspondance avec lui depuis toujours, non pas qu’il ait été absent de la maison durant mon enfance ou mon adolescence, mais j’ai toujours été une grande épistolaire : j’écrivais aussi à ma mère, à mon frère jumeau, dès que l’occasion se présentait. A sa mort, cela m’a été très naturel de continuer à lui écrire. Avec l’espoir qu’il me réponde… Au bout d’un moment, cette correspondance à représenter une somme substantielle de textes. Je me suis dit à ce moment là, pourquoi ne pas insérer ces lettres dans un recueil de textes plus fictif, romancé ?

Ce livre reste malgré tout très autobiographique.

Oui. La mort de mon père au début de ma vie de femme a été le déclencheur d’un vrai travail d’écriture. Le premier titre que j’avais choisi pour ce livre était : « Mon Dieu ! Mon père ». Le point d’exclamation faisait toute la différence, mon Dieu, mon père est mort ! L’écriture est devenue vraiment vitale à ce moment là, au même titre que la peinture, qui était mon autre moyen d’expression. Je me suis longtemps demandée lequel des deux médiums prendrait le pas sur l’autre. L’écriture l’a emporté… C’est très accessible. La peinture demande de l’énergie, du matériel, de la place, du temps, beaucoup de temps. Cela fait quatre ans que je ne peins plus. L’écriture m’est devenu vitale, tout comme manger ou dormir. Elle m’est chère à ce point, une tanière, car on est seule dans ces épreuves de deuil, mais l’écriture chante, danse, soulage, réconforte, réveille. Je fais partie de ces auteurs qui n’ont pas de discipline d’écriture. Je suis capable d’écrire pendant des semaines, mais aussi de ne pas écrire. Cela dépend des périodes, et je ne culpabilise pas lorsque je n’écris pas. J’ai traversé des périodes de ma vie sans ressentir le besoin d’écrire, je peignais par exemple. Depuis « Un papa pour noël », j’ai continué à écrire, et tous mes livres partent de quelque chose d’autobiographique. Je mets au défit un auteur de me dire qu’il n’utilise pas un soupçon de son quotidien, de sa vie, de son intériorité, dans son écriture.

L’écriture est-elle pour vous une thérapie ?
L’écriture aide à traverser certains moments de la vie. Ce livre raconte l’histoire d’une petite fille, Marie, qui prend son sceau et sa pelle et décide d’aller déterrer son père pour le retrouver, prendre un morceau de ce corps qu’elle a tant aimé de son vivant pour garder quelque chose de lui. Un os, c’est ce qui lui semble le plus évident, incarné, puisque c’est tout ce qu’il reste physiquement de lui. C’est une pensée qui m’a traversé l’esprit, réellement. J’étais prête à le faire. Mon oncle et un ami, Pierre Cornette de Saint Cyr trouvant la démarche à la fois délirante et extrêmement romantique et artistique, étaient prêts à m’accompagner dans cette folie. Ce dernier, connaissant ma passion pour l’écriture, m’a tout de même dit : « Avant de le faire, pourquoi ne raconterais-tu pas ton histoire ? Cette envie. Couche-la sur papier, fait œuvre, et après, nous irons déterrer un os de ton père » ! J’ai suivi son conseil, et cela m’a soigné de cette obsession, de cette nécessité de revoir mon père, une dernière fois, de lutter contre son absence en gardant sur la cheminée de mon salon une relique de lui. Ce livre s’est substitué à l’os et est devenu la véritable relique.

Votre écriture est très ciselée, incarnée, nerveuse. Ce livre se présente sous la forme d’un conte et aborde frontalement et sans pathos le sujet de la mort, de la perte, de l’absence, de l’impossibilité du deuil, tabous dans notre société occidentale. En même temps, il y a une dimension onirique évidente et une grande poésie dans ce récit.
Je respecte le fait que chacun ait une approche différente de la mort, cela relève de l’intimité, de ses convictions profondes, fondamentales. Mais, je demande aussi aux gens de respecter cette volonté de Marie, la petite fille du conte, cristallisant la mienne, d’aller retrouver, re-toucher son père, même après sa mort. A la sortie de cet ouvrage, certaines personnes ont trouvé l’histoire triste, le sujet morbide. Mais cela n’a rien à voir avec ça ! C’est un cri du cœur d’amour d’une petite fille à son papa. Il y a une nouvelle de Maupassant, « La tombe » qui parle de la même chose, de cette impossibilité de faire le deuil du rapport physique que l’on a eu avec ses proches de leur vivant. Maupassant raconte l’histoire d’un homme qui perd sa femme et qui ne se fait pas à l’idée de ne plus pouvoir la voir, la toucher, la sentir, jamais. Ce mot « jamais », je l’emploie aussi dans mon livre. Je crois que finalement, c’est cela qui est insupportable dans la mort, son caractère absolu et définitif.

Pour avoir perdu mon père aussi très jeune, trop jeune, j’avais vingt-quatre ans, je comprends ce sentiment que tous les êtres confrontés au deuil partagent je pense. Mais je n’ai jamais eu cette tentation d’aller rouvrir son cercueil, car ce qui me manque le plus au fond, c’est d’entendre sa voix, et une voix, on ne peut pas aller la déterrer dans une tombe. Pensez-vous que pour comprendre, apprécier « Un papa pour noël », il faut avoir soi-même vécu la perte d’un être cher ?
Est-ce qu’il faut passer par là pour s’intéresser à la mort, essayer de l’appréhender, de comprendre ce que c’est ? Beaucoup de gens n’ont pas eu à vivre cette expérience, et tant mieux pour eux. Mais nous y sommes tous confrontés un jour ou l’autre et ce qui est certain, c’est que dans notre société, on n’y est pas préparé, à la mort d’un de ses proches, d’autant moins quand elle est prématurée. En Afrique, c’est normal, naturel de mourir. De communiquer avec ses morts aussi. Au Mexique, on fête ses morts, on distribue des bonbons en forme de squelette aux enfants, on en parle, très jeune, on leur inculque qu’il n’y pas de vie sans mort, que c’est un phénomène naturel et qui n’est pas triste. Dans certains pays, on s’habille en blanc pour l’enterrement. Chez nous, rien, ou si peu. Mon livre relève certes d’une thérapie, mais dont il convenait d’en faire de la matière littéraire, de l’amener à l’universel. Il s’agit d’un conte, d’un récit romancé, même si la voûte autobiographique est évidente, l’histoire de mon héroïne, cette petite Marie, rejoignant celle de l’auteur dans l’épilogue. J’ai passé des années à écrire ce livre, des nuits à le nourrir. Ce fut un bonheur de l’écrire, de me lever le matin avec l’envie de le retrouver, de trouver la bonne couleur d’un paragraphe, le mot juste qui change toute une phrase, qui ne la tue pas. Je crois que tous les artistes, qu’il soit peintre, romancier, sculpteur, cinéaste, partagent cette hystérie de retrouver son œuvre au petit matin !

Avez-vous reçu des témoignages de gens que ce livre a aidé à traverser un deuil ?
Tous les gens qui l’ont lu et avaient été confronté eux-mêmes aux départs définitifs de proches, l’ont trouvé magnifique, même si ces personnes n’abordaient pas la mort de la même manière, ne l’envisageaient pas comme je l’ai fait. C’est pour cela que des grandes maisons d’édition comme Calmann-Lévy, Robert Laffont ou Anne Carrière se sont passionnées pour ce livre, jusqu’à souhaiter le publier. Mais, parfois à la signature du contrat, ils ont fini à regret par y renoncer, estimant que ce récit était un ovni, inclassable. Malheureusement, le livre est aujourd’hui considéré comme un objet de consommation, et il doit rester formaté, marketé, rentrer dans des cases.

J’aimerais revenir sur votre langue. Il est très rare de trouver des récits abordant cette thématique avec autant d’honnêteté,. Vous appelez un chat un chat. En France, on a une façon maniérée et étouffée d’aborder la mort et le deuil. On a le droit de porter le deuil quelques jours, mais après, il faut passer à autre chose. Hors, cela prend du temps de passer à autre chose, et passe-t-on jamais à autre chose finalement ?
Oui, dans ce livre, je parle de putréfaction, de pourriture, mais cela n’a rien de morbide. C’est une réalité, c’est ça la concrétude de la mort. Il y a eu une envie de provoquer, un peu, aussi. Voire de choquer. Marie est une enfant, spontanée, naturelle et sans tabou, qui essaie d’apprivoiser et d’appréhender à sa manière ce que c’est que « cette mort de son papa » à laquelle est a été confrontée si tôt. Marie est pleine de vie, Marie est la vie. Elle est tombée deux fois, s’est écorché les genoux, mais elle s’est relevée. A chaque fois, grâce à sa pulsion de vie, sa fantaisie, sa candeur sans jugement de valeurs, son ouverture d’esprit, ses excentricités et sa folie aussi. J’ai envie de faire passer des émotions avant tout dans mes livres, j’ai envie qu’on les comprenne, de faire passer des messages. Dans celui que je suis en train de terminer, « La veuve du 43 », la mort est encore présente, mais cela a évolué. Nous avons tous nos obsessions sur lesquelles on revient, sans cesse, mais différemment, la vie faisant son chemin. Mes héroïnes ont toutes perdues un père ou une mère. C’est d’ailleurs un grand pas en avant, que ma dernière héroïne ait un père ! Cela fut un bonheur d’auteur de nourrir un personnage ayant un père… . « Un papa pour noël » est avant tout un message d’amour à mon père, à ma famille, mes frères, ma mère. Le rapport que cette enfant a avec son père et dont elle ne peut accepter qu’il cesse avec la mort de ce dernier, est à rapprocher de celui de Germaine de Staël, un auteur du XVIIIe, qui a écrit des textes merveilleux exprimant l’amour inconditionnel qu’elle vouait à son père. D’aucuns la prenaient pour une folle, une hystérique, comme on peut souvent réduire une femme qui exprime ses sentiments profonds, mais elle était surtout un auteur d’une modernité absolue, une jeune femme différente par son érudition et sa culture des jeunes filles de son milieu, qui n’aura cessé d’étonner ses contemporains par la vivacité de son intelligence et l’acuité de ses écrits.

Ce livre évoque également une autre mort, celle du mari de Marie, plus tard. Etait-ce important pour vous de finir votre récit par cette évocation ?

Quelques années après la mort de mon père, j’ai perdu mon mari alors que je venais de mettre au monde notre enfant. J’ai écrit ce livre pour ma fille, âgée aujourd’hui de cinq ans. Je souhaite qu’elle le lise plus tard, quand elle sera prête, pour comprendre qui était son grand-père, qu’elle n’a pas connu, et son père, qu’elle n’a connu que quelques mois. Qu’elle découvre ce lien charnel, intime, physique, cet amour, qui nous unissait. Car je suis persuadée que c’est aussi la vocation d’un livre, d’être un passeur d’émotions, mais aussi de mémoire. Certains livres nous aident à vivre, aident ceux qui les écrivent autant que ceux qui les lisent à rester en vie autant qu’à se sentir vivants. « Un papa pour noël » en fait partie comme une passerelle, un pont jeté entre deux mondes, celui des vivants et celui de nos défunts, avec l’envie d’abolir les frontières physiques qui nous séparent et de clamer, pour nous, pour les autres, pour nos enfants, haut et fort : « A mort la mort !».


« Un papa pour noël », de Sylvaine Allié Le Valois, Les Editions de la rue Bessières. 85 pages, 13 euros.
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