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Eric Fottorino - Interview pour le BSCNEWSInterview d'Eric Fottorino par Julie Cadilhac- Bscnews.fr / Illustrations : Arnaud Taeron.
Lutter à contre-courant, se rencontrer dans un écrin de papier et d'encre, conserver la beauté fragile de l'instant et ses parfums, voilà l'enjeu difficile du récit autobiographique. Eric Fottorino, dans L'homme qui m'aimait tout bas, hommage pudique à son père adoptif défunt et dans Questions à mon père, quête d'identité et retrouvailles dans l'urgence d'un père biologique, s'est confronté à l'exercice périlleux de la sincérité. Deux textes touchants de sensibilité et de tendresse vive, deux occasions de voyager au milieu des effluves appétissantes, des plats de la Tunisie de Michel ou en compagnie des ancêtres nomades Filali de Maurice, une voix de fils pour deux pères aimés.
Les souvenirs glissent, se défilent, nous font des pieds de nez pour se laisser ensuite apprivoiser. Parce qu'ils ne peuvent pas vivre sans nous, parce qu'ils sont des liens "plus solides que la vie", parce qu'ils savent qu'en nous ressemblant, ils nous rassemblent. Rencontre avec un fils, un père, journaliste et directeur du Monde, un écrivain, un passeur d'émotions qui nous offre deux confidences saisissantes. Elles donnent envie de mieux connaître les nôtres... pour se découvrir soi.


Dans Questions à mon père, vous citez entre autres Le Livre de ma Mère d'Albert Cohen que votre père Maurice aime tant. Qu'appréciait-il en particulier dans l'oeuvre de cet écrivain?
Je pense que ce qu'a apprécié Maurice dans Cohen, c'est cette famille de Céphalonie, ses origines juives et cette truculence entre les oncles, tous ces personnages assez haut en couleur, à la fois joyeux et retors. Il y a retrouvé le petit monde de Fès qu'il avait connu dans sa jeunesse même si chacun se fait une projection des personnages de roman. Comme la Céphalonie d'Albert Cohen est un peu imaginaire, Maurice a pu plaquer cette part fictive dans sa vie de jeune homme. Ayant connu l'exil ensuite, le Maroc qu'il avait vécu a ainsi cédé la place à un Maroc reconstruit, imaginé, romancé: la fibre romanesque de Cohen est tombée à point nommé d'une certaine manière.
Avez-vous délibérément utilisé cette tendresse moqueuse dont use si délicieusement Albert Cohen pour décrire ses Questions à mon pèrerelations avec sa mère?
C'est vrai, il y a quelque chose qui n'y est pas étranger. C’est arrivé à mesure que Maurice m'a initié aux arcanes de sa famille, avec ses oncles qui pouvaient faire penser à Mangeclous et les autres Valeureux, en voyant quelquefois leurs équipées un peu folles, notamment celle où certains ont voulu aller vendre des tapis à Chicago. Ce regard que j'ai porté sur lui et sur eux, comme je savais qu'il y avait une sorte d'inspiration voisine ou cousine de celle de Cohen, je me suis presque inconsciemment porté vers cela.
En confrontant les deux ouvrages dédiés à vos pères qui sont très émouvants, par la pudeur des sentiments qui y habite mais aussi par une volonté manifeste de sincérité, on réalise qu'ils se complètent mais qu'ils sont en même temps très différents et d'abord par l'écriture. Dans "Questions à mon père", il y a un tu vivace qui s'adresse à un interlocuteur vivant, dans l'autre récit, l'évocation de souvenirs ébréchés et itératifs.
Pour moi, la différence majeure entre ces deux livres, c'est qu'il y en a un qui est pour un mort et l'autre pour un vivant; ça change beaucoup de choses. Il y a un caractère évidemment moins dramatique dans Questions à mon père même s'il y a cette épée de Damoclès qui est la maladie, donc l'ombre de la mort, mais il n'y a pas cette brutalité que contient "L'homme qui m'aimait tout bas" qui parle d'un homme qui s'est donné la mort.
«Questions à mon père» a t-il été déclenché aussi par le décès de votre père adoptif ? Cette disparition laissait-t-elle une place vacante? Y avait-il une forme de culpabilité vis à vis de Michel?
Non, il n'y a pas de culpabilité. Il y a forcément toujours le regret peut-être de ne pas avoir fait ce qu'il aurait fallu faire face au suicide mais ça c'est tellement complexe. Mais je n'ai pas de culpabilité particulière vis à vis de Michel. Le déclencheur, ça a été bien sûr sa mort aussi brutale qui fait qu'à un moment donné j'ai voulu le plus vite essayer de restituer ce qu'il avait été et ce qu'avait été notre relation. La suite est venue finalement assez logiquement même si je n'en avais pas pris conscience au départ. Maurice, la maladie Arnaud Taeron pour Eric Fottorino- interviewde Maurice, je me disais bien qu'on n'avait pas a priori un temps fou devant nous et pour le coup, il y avait, sinon un sentiment de culpabilité, pour le moins le sentiment qu'il fallait que j'essaye avec les mots de réparer quelque chose, de réparer une relation qui n'a pas réussi, une relation entravée, empêchée pendant longtemps et j'ai voulu qu'il puisse lire de son vivant ce livre.
C'est ainsi que vous écrivez " l'écriture est un fil plus solide que la vie" , ces deux livres sont un moyen de maintenir un lien.
Exactement.
Deux pères différents et pourtant des univers communs. L'Afrique du nord pour point commun, la médecine, ce M magnifique qui débute les deux prénoms. Pourtant l'un semble disposer d'une figure rassurante tandis que l'autre fascine davantage et effraie peut-être un peu aussi...
C'est vrai que lorsque Michel est arrivé, j'étais un enfant :il a vraiment incarné cette figure du père qui faisait défaut. Quand à Maurice, il y a l'attrait parce que c'est mon père biologique. Il est vrai que c'est quelqu'un d'assez brillant, séduisant intellectuellement. En même temps, j'avais une forme de répulsion en me disant qu'après tout la vie avait fait que nous n'avions pas vécu ensemble et que peut-être même il m'avait abandonné. J'avais une écriture assez imprécise de notre histoire et ce n'était pas vraiment fait pour nous rapprocher. Il n' y avait pas de la crainte mais, en tous cas, une méfiance un peu instinctive vis à vis de lui qui a duré longtemps.
Lire ces deux textes en parallèle permet une réflexion sur les mécanismes de l'écriture autobiographique: la pédale est-elle votre madeleine?
C'est sûr que le vélo a été une manière de remonter le fil de la vie dans tous les sens, d'avancer mais aussi de revenir en arrière c'est pourquoi il m'accompagne toujours aujourd'hui. La bicyclette a été un moyen de créer un lien très particulier avec Michel dans la mesure où il a accompagné cette aventure, il l'a suscitée, l'a encouragée. Il y avait entre nous, comme il était masseur kinésithérapeute, cette complicité qui venait à la fois de l'effort physique, du sport et puis aussi de ses massages qu'il me prodiguait le soir dans son cabinet. C'était à la fois quelque chose de physique et d'affectif parce qu'il a passé beaucoup de temps au bord des routes à me soutenir.
Dans «Questions à mon père» , vous dîtes "J'ai préféré le romanesque à l'abrupt de la vie " pendant longtemps: ce texte a-t-il réussi à réparer ce travers?
C'est vrai qu'il n'y a pas de romanesque dans Questions à mon père ou alors il est involontaire, d'ailleurs j'ai pris le soin - je sais qu'aujourd'hui c'est très à la mode lorsqu'on écrit un récit autobiographique d'écrire roman dessus - de ne pas mettre roman parce que c'est un récit et que j'ai voulu être au plus près de la réalité. Le personnage de Maurice est apparu dans plusieurs de mes romans sous des masques alors que là, il apparaît vraiment comme il est, avec ses faiblesses, avec une sorte de grandeur aussi, avec ses peurs et donc il n'y a rien de romanesque là, en tous cas rien de romancé. On est au plus près d'une réalité vécue et subie quelquefois.
Et pourtant il pourrait y avoir la tentation de céder à un récit romancé quand on lit la destinée de votre père Maurice...
Ah oui, c'est sûr que de ce point de vue là, quand on dit que la vie est un roman, sa vie et celle de sa famille ont quand même quelque chose d'assez romanesque mais sans qu'on force le trait. Leur vie a été ainsi.
Ces deux ouvrages mettent en place un monde d'hommes. En tous cas, un monde où les hommes sauvent, Michel par l'adoption et grâce à son vélo et puis Maurice en vivant. Aujourd'hui, entourée de filles, avez-vous perdu vos repères?
Non, les repères, j'ai passé pas mal de temps à essayer de les trouver - il m'a fallu quasiment cinquante ans pour m'en trouver et pour essayer de devenir moi-même un point de repère pour mes enfants - j'ai plutôt eu tendance à les consolider, à les élucider, à savoir quelle était la part de chacun, l'importance que je leur accordais et c'est vrai que d'une certaine manière, j'y suis arrivé par le roman: le romanesque a élucidé le réel. C'est quelque chose qui peut paraître paradoxal mais c'est par la fiction que je suis allé de plus près vers ma propre réalité.
Réfléchir sur les liens avec vos pères a entraîné une réflexion sur votre propre statut de père...
Tout à fait, c'est vrai que, quand vous n'avez pas eu de père pendant longtemps, vous êtes un peu instable, vous n'êtes pas Arnaud Taeron- Eric Fottorino interviewtotalement assuré de votre solidité comme père mais ce sont aussi les enfants qui vous font devenir père par leurs exigences.
Votre écriture a un goût prononcé pour les images, influencée sans doute par votre métier de journaliste, et pourtant, si vous parlez de la fierté de Maurice qui place vos romans dans sa bibliothèque, vous évoquez assez peu son regard sur votre activité au Monde, vous l'évoquez à peine un peu plus dans «L'homme qui m'aimait tout bas», pourquoi?
C'est vrai que le fait d'être journaliste, d'être directeur du Monde, c'est quelque chose que Maurice apprécie, il est heureux de cela pour moi mais je ne pense pas qu'il y mette non plus une fierté particulière. Effectivement, il pense que j'ai bien réussi dans mon métier, il sait que c'est un métier assez difficile, lourd de responsabilités mais ça n'a pas provoqué de commentaires particuliers de sa part; il sait que c'est une charge difficile. Il sait très bien que le Monde est une partie de ma vie mais que ce ne sera pas toute ma vie, je ne serai pas, par définition, toute ma vie journaliste et directeur du Monde et à partir de là, il place les choses plus profondément que cela.
Dans Questions à mon Père, vous affirmez "Ma quête n'est pas une enquête": faites-vous donc la part belle à la subjectivité? Pourtant il y a dans ce texte tout un travail de répétition du souvenir qui donne l'impression d'un souci de rigueur...
Une enquête signifierait que j'ai enregistré précisément les différents protagonistes, que j'ai recoupé des choses or je ne l’ai absolument pas fait. J'avais un interlocuteur principal, un autre d'appoint qui était sa soeur et avec cela j'ai reconstruit une réalité avec les erreurs liées aux souvenirs estompés chez l'un ou l'autre. En tant que journaliste, je sais ce qu'est une enquête, on a plusieurs sources, on les confronte. Là, je me suis contenté d'interroger Maurice pour l'essentiel et par exemple pour ce qui lui est arrivé dans sa vie professionnelle à Toulouse ou à Muret lorsqu'il avait une clinique, je n'ai pas cherché à aller voir les protagonistes. Le coeur du récit c'est une quête, c'est à dire comprendre un lien, plus qu'une enquête où l'on accumule des informations pour faire la part des choses de la façon la plus précise.
Êtes-vous un peu mystique? vous évoquez Michel et son intérêt pour l'astrologie et de votre côté, vous insistez sur les signes et les coïncidences...
Franchement je ne sais pas... Je ne crois pas être vraiment mystique; il y a quelquefois des liens que les psychanalystes appellent des hasards exagérés, comme par exemple que l'un s'appelle Michel l'autre Maurice, qu'ils sont nés au Maroc et en Tunisie. Ce sont des constats objectifs devant lesquels vous restez impuissant. J'ai sûrement une propension à noter la dimension symbolique des choses mais ça ne va pas plus loin. Je ne m'enfonce pas pour autant dans une abîme de réflexion.
Dans l'autobiographie, il y a toujours une réflexion sur le rapport entretenu avec le lecteur: l'avez-vous conçu comme le partage d'une expérience?
Cela peut paraître étrange de dire cela mais je n'y ai pas pensé. Comme je le dis au début du livre, je voulais écrire un texte qui serait une sorte de justice établie noir sur blanc dans la relation avec Maurice, je crois que c'était cela le coeur et la clé. Après, ce que les lecteurs pourraient éprouver ou pas, s'ils pouvaient se sentir gênés par rapport à une intimité trop grande ou au contraire s'ils pouvaient avoir une curiosité, une saine curiosité bien sûr, sur ce que j'étais, j'avoue que cela ne m'a pas effleuré au moment de l'écrire. Après, forcément, quand cela devient un objet, un livre que l'on va diffuser, vous ne pouvez pas vous empêcher de vous dire mais est-ce que ce sujet - qui m'intéresse moi, qui intéresse mes proches- est-ce que pour autant cela mérite d'être un livre mais si j'avais posé cela comme un préalable je ne suis même pas sûr que je l'aurais écrit. En général quand j'écris, je m'affranchis de beaucoup de choses qui pourraient venir briser l'élan de l'écriture.
L'objectif de ce livre, c'était d'abord de faire un hommage à Maurice mais aussi la volonté de compenser ce qui a manqué, cette "épaisseur des jours " que vous regrettez. C'est donc l'épaisseur du livre qui compense cette épaisseur des jours ?
Je ne sais pas trop quoi rajouter à cela. Oui, c'est assez juste ce que vous dîtes.
Eric FottorinoVous écrivez dans L'homme qui m'aimait tout bas " la confiance est une forme d'inconscience": en qui et en quoi fait confiance Eric Fottorino aujourd'hui?
Quand on est à plus de la moitié de sa vie, je pense qu'on a choisi des proches à qui l'on accorde notre confiance déjà depuis longtemps. On a quand même déjà fait un peu la part des choses. Je fais d'abord confiance aux gens qui sont d'abord dans mon entourage proche, que j'aime et puis je me fais confiance à moi au fur et à mesure; ça n'a pas toujours été le cas puisque évoquer son identité, c'est, comme on disait, créer des repères, créer des racines. Quand vous êtes plus droit, plus en équilibre, vous avez plus confiance en vous pour avancer et pour découvrir d'autres choses, d'autres paysages mentaux. Je crois que la confiance, c'est quelque chose qui part de soi et qui doit mener à soi à un moment donné.
Enfin, avez-vous des ouvrages que vous avez remarqué en cette rentrée littéraire?
Moi, je n'ai pas lu énormément de choses sur cette rentrée mais je pense à «La possibilité d'une île» de Houellebecq; beaucoup en parle alors je ne vais pas m'y mettre à mon tour mais c'est vrai que c'est un livre important sur la définition de la modernité, la société industrielle, l'art, la société de consommation qui nous traite un peu comme du bétail que ce soit dans les avions - Holocauste - comme il le dit- ou dans les supermarchés où l'on finit par vivre une partie exagérée de son temps. Je trouve que c'est un livre qui fait réfléchir, je n'aime pas trop son écriture mais ce qu'il dit est intéressant. Il y a aussi le livre d'un jeune auteur qui se nomme Jérôme Ferrari, paru chez Actes Sud, «Où j'ai laissé mon âme», un récit à propos de deux officiers français pendant la guerre d'Algérie et un algérien rebelle, comme on les appelait, qui se suicide et qui s'appelle Tahar. C'est une très belle réflexion , très incarnée de façon romanesque, sur le Mal, sur une armée d'occupation, sur la libre destinée du peuple algérien.
Et pour vous, un roman en cours? en projet?
J'avais écrit un roman avant la mort de mon père; je pense que je vais le relire pour voir d'abord si je l'aime toujours et s'il est publiable. Sinon le Monde occupe quand même l'essentiel de mon temps et je ne peux pas entreprendre de projets littéraires trop ambitieux aujourd'hui.

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