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Par Emmanuelle De Boysson - BSCNEWS.FR / La photo énigmatique de Rimbaud surgie d’une brocante nous interroge. À Aden où il travaillait comme commerçant d’armes, le poète avait renié son passé et ne supportait plus qu’on lui parle de son œuvre. Aujourd’hui, il est une légende autant qu’une icône. La poésie a-t-elle encore un avenir ou plutôt, comme dirait Hölderlin « à quoi bon des poètes en ces temps de misère ? » Jacques Roubaud s’inquiète de la désaffection des grands éditeurs et même des libraires ; la poésie serait condamnée pour ne couvrir qu’un faible marché. Et pourtant, contre toute attente, dans un monde matérialiste et morose, cet art que certains estiment difficile reste proche de nos émotions et suscite un regain d’intérêt, discret mais avéré. Il suffit de se rendre au marché de la poésie, mi juin, place Saint-Sulpice, pour s’en convaincre, de lire les revues qui fleurissent, de constater que même des écrivains médiatiques, comme Charles Dantzig ou Houelbecq publient leurs poèmes. Les poètes d’aujourd’hui ont bien du mérite, ils travaillent dans l’ombre avec la complicité de quelques éditeurs passionnés. Ils ne sont pas légion mais débordent d’énergie, se nomment Arfuyen (dirigé par Gérard Pfister également poète de premier plan), Lettres Vives, Zurfluh-Les Cahiers Bleus, La Feugraie, Rougerie, Seghers et même Gallimard dont la fameuse collection poésie n’est jamais en perte de vitesse.

Cependant, les poètes aiment la marge – « ce qui fait tenir les pages », disait Céline. L’un d’eux, Claude-Henry du Bord, vient de faire paraître chez Zurfluh-les Cahiers Bleus, un volumineux recueil : « Eloge du vivant, Œuvres poétiques 1980-2010 », qui regroupe trente ans d’écriture et sept recueils, classés sans souci de chronologie : Le Verbe Vivre ; L’invention du corps ; De l’utilité du lest, poème ; Chants nus ; Ecarts ; Encore et toujours ; 137. (Zurfluh-Les Cahiers Bleus, 2010, 350 pages, 22 euros). Ce traducteur de littérature polonaise : une trentaine de volumes traduits et publiés en français (dont deux volumes de Jean-Paul II aux éditions du Rocher – 35 000 exemplaires vendus) est aussi auteur d’essais chez Eyrolles : « Le Christianisme. Histoire, courants, culture ». Ancien professeur d’histoire de la philosophie, il a publié en 2007 : « La Philosophie » (Eyrolles, 4000 ex. vendus, volume repris au Canada chez Didier). Son dernier roman, « On ne choisit pas d’aimer », est paru chez Zurfluh, dans la collection Les romans d’Auguste. Il est actuellement directeur littéraire des éditions Les Cahiers Bleus et dirige la collection « Cultures d’Europe » qui publie notamment des œuvres majeures souvent jamais ou mal traduites : Carducci, Lord Tennyson, Tirso de Molina, Norwid... Il a coécrit avec Emmanuelle de Boysson, « Ami Amie » ; « Nous les bons vivants, ras le bol des rabat-joie » (Le Rocher) et « La beauté des femmes mûres » (Alphée). Il est aussi critique à « Service littéraire » et membre du jury du Prix européen de littérature.

Mais revenons à son recueil de poésie… « Eloge du vivant » (titre tiré d’un vers de Goethe) est d’abord une vaste construction dédiée à la puissance de la parole, non plus signe privée de sens, mais acte par lequel le pouvoir de désigner confère à l’homme sa dignité. « Le Verbe Vivre » proclame cet élan, cette confiance dès le long poème « Ceci » où l’auteur déclare : « Nommer le ciel – étreindre la lucidité ». Mais un poète digne de ce nom n’est pas aisément résumable à une thématique, à une manière, à un style, en lui se condense un monde qui sera d’autant plus universel que son expression sera personnelle. Il n’empêche que la langue de Claude-Henry du Bord tient à la fois de l’exaltation érotique et de la contemplation. Son univers est au fond celui de l’Eden avant le péché originel, il exalte la sensualité, le corps de la femme, les amants, les merveilles naturelles, sans jamais rien perdre de la joie de tout nommer. « L’invention du corps » ne dit rien d’autre que cette genèse où l’amour est « le plus pur dans l’acte de présence ». 12 poèmes d’un lyrisme étonnant où la jouissance est dite sans inepte pudeur, où la femme est une « presque insupportable louange ». Si vous demander à ce poète quelles sont ses influences, il vous dira qu’elles sont toujours diffuses, qu’ils aime autant Pindare que Dante, Shakespeare que Ponge. Aimer d’autres œuvres doit permettre de s’en défaire pour ne jamais les imiter ; il avoue admirer quelques poètes contemporains, ses amis Mambrino, Gérard Pfister, Claude-Henri Rocquet ; le discret Claude-Louis Combet, Mario Luzi, Antonio Ramos Rosa, Tadeusz Rozewicz qu’il a traduit du polonais, et bien d’autres. Les poètes ne sont pas jaloux, ils ont mieux à faire. Les poètes d’aujourd’hui ne manquent pas d’originalité, certains comme Salah Stétié, d’origine libanaise, ont choisi d’écrire en français pour souligner leur attachement à cette langue, d’autres sont déjà des classiques comme Yves Bonnefoy ou Andrée Chédid. Que dire des voix singulières de Didier Ayres, Bernard Vargaftig, Alain Suied, Jean-Claude Renard, Roger Munier, Marcel Moreau, Thierry Martin-Scherrer, Edouard Glissant, Jacques Goorma, Nicolas Dieterlé, Pierre Dhainaut, Michel Deguy, pour ne citer que quelques noms importants ? Puisque chacun explore à sa manière les ressources d’une poésie vivante ?
Au centre de « Eloge du Vivant », un recueil jusque-là inédit : « Chants nus » reconduit le pouvoir de la parole amoureuse alors même que « De l’utilité du lest, poème » (qui précède) relatait les affres de la rupture et de la déception : « Nos mots d’amour anticipaient la joie d’être en exil… » Six de ces poèmes ont été mis en musique par Bernard de Vienne en un cycle de mélodie pour piano ; le poète aime abandonner son travail à un autre créateur afin qu’il en fasse une œuvre nouvelle, revisitée, preuve qu’elle est assez ouverte pour féconder l’esprit. Le même compositeur demanda à son ami d’écrire une œuvre « à la fois sacrée et profane », elle clôt le volume : 137 paraphrase le psaume « Sur les rives de Babylone », « le plus approprié parce qu’il relate la souffrance de l’exilé, la nostalgie du pays natal, le refus de l’esclavage, le chant pour dire que la patrie intérieure ne peut être occupée… thèmes hélas toujours actuels ». Nous allons donc de la désignation au chant de révolte, dans un même mouvement libérateur où l’expérience de la volupté permet de confirmer que les mots ne peuvent être vides de sens. « Ecarts », inédit, se donne comme une autre manière de comprendre ce qui se joue dans les marges : un glissement, une faille qui s’accroît. Le poète emploie des formules consacrées banales : « En route, Vu d’ici, Après tout », pose un blanc et répond à chaque groupe de mots posé comme une évidence, a priori dépourvue de sens profond, par un poème volontairement très simple : « En fait tu parles de la vérité/comme d’une courtisane//et non comme l’enfant triste/qu’elle est ». Comment mieux faire sentir le pouvoir que recèle les mots les plus anodins ? Vous le comprendrez avec une émotion sans cesse renouvelée en lisant les 340 pages de ce volume qui couvre trente ans de poésie, de création, comme un relais brûlant dans la main du vivant.

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