La littérature érotique n’émeut, n’éveille les sens que quand elle surprend,Par Emmanuelle De Boysson - BSCNEWS.Fr
La littérature érotique existe depuis Platon, Ovide, Pétrone. Elle est intrinsèquement liée à l’histoire, aux changements de mœurs, mais ce qui la caractérise surtout est sa dimension subversive, libre, hors normes.

Les textes érotiques circulent sous le manteau, les auteurs sont, la plupart du temps soumis à la censure, comme l’explique Joseph Werber, dans sa petite Anthologie érotique, parue chez Librio. Certains en sont fiers, d’autres publient sous pseudo et, comme le « divin marquis », refusent de reconnaître leurs œuvres. Elle s’infiltre dans les romans dits classiques, chez Rousseau, Stendhal, Dumas ou Flaubert. Aujourd’hui, cette littérature est devenue un sous genre, accessible à tous. Ce qui la rend littéraire tient à l’auteur, à son style, à son art de sublimer le sexe et de faire monter le désir à travers une histoire émouvante. Rien de plus excitant que l’émotion de Julien Sorel avant de se glisser par effraction dans la chambre de Mathilde de la Môle. Lolita, de Nabokov est un chef d’œuvre qui déclenche en nous des sensations puissantes. L’érotisme se limite trop souvent à des codes, des récits plats et pornographiques. Les descriptions anatomiques de la chair et des gestes de l’amour sous toutes leurs formes lassent, faute de sentiments, à l’image des pages les plus brûlantes des aventures du Prince Malko, dans L’anthologie érotique de SAS (Editions GDV) ou dans le premier roman de Dominique Simon, Les carnets d’Alexandra (chez Pauvert). Exemples de platitudes dans SAS : « Son sexe comprimé se détendit comme un ressort (…) Mahmoud était beaucoup plus proche du marteau-piqueur que du baise-main ». Dans Les carnets d’Alexandra : « Marie releva ma robe pour passer sa main entre mes cuisses et, sans pour autant me dévêtir, trouva, étant femme, très facilement le bon chemin (…) Déjà je ressentais entre mes jambes une humidité qui annonçait le plaisir que je prendrai bientôt ». Dans ces aventures sensuelles, les personnages sont souvent réduits à des stéréotypes, des robots, la grâce manque, le regard n’y est pas, les phrases ne balancent pas, ne coulent pas, ne bandent pas. Certains stylistes se sont pourtant laisser aller à des écrits où les scènes de sexe et de perversité se répètent à l’infini, comme des mécaniques. Dans Justine ou les Malheurs de la vertu, Sade accumule les situations où la femme n’est qu’un objet soumis à l’homme : « Elle lui frotte en même temps les couilles avec une liqueur dont elle connaît la vertu (…) Trois femmes se joignent à ces stimulants ; il n’est rien que ses coquines ne fassent, rien que leur lubricité n’invente… ». Casanova ressemble à ce pauvre pantin, une poupée de cire dans ses bras, comme dans la dernière scène du fabuleux film de Fellini. Quant à Robbe-Grillet, pape du Nouveau roman, dont les romans Les Gommes, Le Voyeur et La jalousie marquèrent leur temps, il se perdit dans des écrits sulfureux, comme dans son Roman sentimental (Fayard 2007) où les nymphettes dévêtues se suivent et se ressemblent en un mauvais conte de fée.
En revanche, il existe des écrivains qui savent donner à l’érotisme toute sa part d’humanité, par leur monde, leur légèreté, leurs images. Avec eux, il devient une fête, un mouvement du cœur, un geste qui surgit dans un récit et bouleverse, un mot qui ouvre l’imagination. Ils ont en commun de faire naître en nous cette troublante émotion due à l’attente, au désir, au mystère. Avec eux, l’érotisme devient un art. La beauté est érotique.
Anaïs Nin qui vécut une liaison passionnée avec Henry Miller tint son journal où elle ne cache rien de l’inceste qui la marqua et de ses amours torrides. La poésie se révèle sans doute l’approche la plus immédiate des effleurements de l’âme et du corps. Dans Les bijoux, poème des Fleurs du mal, qui fut comme beaucoup d’autres censuré, Baudelaire évoque avec ravissement une femme offerte :
Elle était donc couchée et se laissait aimer
Et du haut du divan, elle souriait d’aise
A mon amour profond et doux comme la mer
Qui vers elle montait comme vers sa falaise.
Maupassant suggère l’érotisme dans de nombreuses nouvelles. Chez lui, éros fait partie de la vie amoureuse et c’est cela même qui nous touche. Dans La femme de Paul, il parle de « ces cris d’amour qu’il avait appris à connaître aux heures éperdues de leur tendresse ». Rimbaud à la sensualité, humour, parodie et métaphores. Ce surdoué ravit dans son poème, Première soirée.
Elle était fort déshabillée
Et de grands arbres indiscrets
Aux vitres jetaient leur feuillée
Malinement, tout près, tout près.
Plus osé, Pierre Louÿs, excelle dans la drôlerie quand il se moque du puritanisme dans Manuel de civilité pour les petites filles à l’usage des maisons d’éducation : « Une jeune fille bien élevée ne pisse pas dans le piano ».
La littérature érotique n’émeut, n’éveille les sens que quand elle surprend, se dévoile à travers une œuvre littéraire, quand elle est la création parfois inattendue d’un véritable auteur. Elle s’inscrit alors dans la seule littérature qui vaille, celle des artistes, le reste est triste comme peut l’être la chair.

Emmanuelle De Boysson

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