Le Neuf Jazz Club. Paris. Mercredi 9 décembre 2009. 20h.
Rick Margitza : saxophone ténor
Manuel Rocheman : piano
Peter Giron : contrebasse
Karl Jannuska : batterie
Plus divers jeunes musiciens parisiens.

Quand des musiciens de Jazz se retrouvent pour improviser, ils appellent cela une Jam Session s'ils sont Américains, un boeuf s'ils sont Français. Pourquoi un boeuf? En souvenir du Boeuf sur le Toit, restaurant de Montparnasse à Paris, quartier branché dans les années 1920, où se retrouvèrent les premiers musiciens de Jazz français.

Aujourd'hui cette tradition perdure dans divers clubs parisiens, notamment le vendredi et le samedi à partir de minuit au Duc des Lombards. Le boeuf du mercredi à 20h au Neuf Jazz Club est à suivre tant pour la qualité du quartet de base que pour l'accueil réservé aux jeunes musiciens désireux de se lancer sur scène.

21h05. Les musiciens montent sur scène. Avis aux spectateurs. Il suffit de venir à 21h pour ne pas attendre les musiciens tout en ayant une place assise.

Le piano a le couvercle fermé pour ne pas couvrir les autres musiciens.

Ils commencent par « You don’t know what love is » tout en douceur, en souplesse mais avec du rythme. Karl est aux baguettes. Rick Margitza est le prince du Sax. Ca ronronne, ça tourne comme une voiture de sport luxueuse. Format classique : thème, solo, thème. Pete Giron, fin et souple, chante avec Karl aux balais et le pianiste qui ponctue. Après le solo de contrebasse, Rick revient sur scène et repart aérien, élégant, princier. Sur cette fin de premier morceau, Rick est déjà chaud bouillant. Les jeunes saxophnistes qui vont venir le relayer sur scène ont intérêt à être à la hauteur s’ils ne veulent pas être balayés. Les musiciens jouent un petit set puis ils invitent sur scène qui veut jouer.

Ils poursuivent avec « The Peacocks » du pianiste Jimmy Rowles immortalisé par Stan Getz au sax ténor (album « The Peacocks » avec Jimmy Rowles et Stan Getz justement). Manuel Rocheman s’en donne à cœur joie sur ce bijou pianistique. Il fait danser le piano. La maîtrise technique de l’ancien élève de Martial Solal est bien là. Il y met de l’énergie, de la vigueur, de la variété, de la vivacité. L’instant d’après, il se fait calme et discret derrière Rick qui déroule son serpent de cuivre. Solo de batterie axé sur les tambours qui vibrent, chantent, grondent.

Un petit air latin dans le tintement des cymbales. Baila ! C’est chaud, viril, dansant. Parfait pour une nuit de décembre. Ca cause derrière moi mais devant ça joue vite, haut et fort, dominant le tout. Après le solo de contrebasse, Rick repart à l’attaque comme un boxeur. La salle est remplie de très jeunes musiciens et auditeurs. Ca fait plaisir à voir. Le message continue de passer.

Morceau encore plus vif, plus nerveux. Après un morceau au style rollinsien, Rick est passé au style coltranien. Manuel Rocheman attaque. Belle bagarre avec le piano dont la musique sort vainqueur. Rick revient en corne de brume, poussé la contrebasse et la batterie. Ca balaie.L’ombre de Sonny Rollins revient avec ce trio sans piano. Le piano, main gauche, et la contrebasse tiennent le tempo alors que Karl enflamme ses tambours. Il se lance tout seul dans le chantier à grandes pelletées. Manuel tient sur sa main gauche puis ajoute un peu de main droite alors que Rick a repris son vol aquilin.

PAUSE

Peter Giron est le MC (Master of Ceremony) de la soirée. Il invite les musiciens à inscrire leur nom, prénom, instrument sur une liste ce qui permet de répartir leur ordre de passage. Il les présente lorsqu’ils montent sur la scène.Le tout avec un charmant accent made in USA.

Tous les musiciens sont remplacés : piano, contrebasse, batterie, saxophone soprano. Ils évitent la confrontation avec les Anciens.

Comme pour tout bœuf, les musiciens ont besoin de codes communs pour se retrouver. D’où le jeu des standards. Ici « On green dolphin street » pour commencer. La rythmique tourne bien. Le sax soprano joue bien de cet instrument si difficile techniquement. Il a déjà la maîtrise technique, le flux mais pas encore la personnalité. Tous ces jeunes gens sont Blancs. Le Jazz, musique métisse, a pâli. Pas de musicienne non plus.Très joli solo de contrebasse portant à la rêverie.

Ils jouent ensuite un morceau de TS Monk qui fait passer le souvenir de Steve Lacy dans le jeu du soprano.

Un autre saxophoniste monte sur scène, un alto. Standard joué de façon très cool, dérivée de Lee Konitz plutôt que de Charlie Parker. C’est assez rare pour être signalé. Je pense qu’ils jouent « Softly as in a morning sunrise ». Le saxophoniste Roland Sieyes (un descendant de l’abbé ?) est concentré. Il fixe un point imaginaire, n’osant pas regarder le public en jouant. Le contrebassiste a une belle chemise orangée en harmonie avec le vernis de la contrebasse. Bien vu. Jolies trilles du piano impeccablement soutenu par la rythmique. Ce jeune contrebassiste, Alexandre Perrot, sort du lot. Il joue souple, puissant, relâché et il sait raconter des histoires le long des cordes de sa contrebasse. Breaks de batterie tranquilles et efficaces. Le sax a le bouc, le goatee du bopper mais plus petit que celui de Dizzy Gillespie.

Changement des musiciens. Un guitariste électrique monte sur scène. Seul le sax reste. Ca sonne brésilien au départ mais c’est un standard du Jazz, « I remember april ». La rythmique swingue bien avec la couleur de la guitarre électrique en plus. Solo de guitare jazz dans le style années 1950. Sacha Distel peut être fier de sa descendance. Beau son de sax alto, clair, distinct, sans vibrato.

Un autre sax alto monte sur scène. Je m’en vais car minuit approche. Je n’ai pas de problème de citrouille pour rentrer mais j’ai école le lendemain. Je salue Sébastien Llado en partant. Je reviendrai au Bœuf du Neuf le mercredi soir en espérant entendre la rencontre sur scène des Anciens et des Modernes.

Guillaume Lagrée

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