Dans le cadre du festival de Jazz de la Villette, la Cité de la Musique organisait une soirée piano avec deux Maîtres, le Jeune et l’Ancien, Jacky Terrasson et Hank Jones. Alors que le Jeune cherche encore, l’Ancien a trouvé.

Première Partie


>>>> Jacky Terrasson ( site officiel)

Jacky a laissé pousser ses cheveux. Il a quasiment une coupe afro. Démarrage dans le style du piano romantique. Il alterne la ballade et les passages agités. Il se prend au sérieux. Où sont passés la joie, la sensualité de Jacky Terrasson ? Quand il cesse de marteler le piano pour revenir à la ballade, il est tout de suite émouvant.
Un petit Blues joué avec un stride modernisé. Les notes aiguës tintinabulent. Enfin il swingue. Il enchaîne sur une ballade hantée. La musique devient magique, sortilège mais sans enfant. Utilisation intéressante des pédales comme percussion, en transition entre deux thèmes. Il travaille le piano aux cordes, s’inspirant de la guitare flamenca. Ce sont « Les feuilles mortes » de Prévert et Kosma bien transformées. Pas de micro ce soir. Nous entendons le vrai son du piano.
Une ballade. Je crains que Jacky Terrasson ne tombe dans l’élégiaque à la Brad Met de l’eau. Dommage, son charme n’est pas là. Jacky sue tellement qu’il s’éponge dans une serviette bleue. Il digère mal Keith j’arrête en ce moment.
Il commence en tapotant dans les cordes du piano. Joli son de percussions. Là, je retrouve Jacky Terrasson. Ca sonne comme des congas en sourdine. Le son est boisé, profond, africain. Puis il se rassoit et commence à jouer «Caravan » de Duke Ellington. Les chameaux surfent sur les dunes. L’air est bien là, superbement prolongé par les pédales. C’est du grand piano virevoltant et maîtrisé.
Petites trilles dans l’aigu pour commencer. Il travaille un son de source cristalline. Petit à petit il revient vers le medium de l’instrument tout en gardant cette magie de chant d’eau.
Morceau joyeux, presque un calypso. Ca sautille et donne envie de danser. Jacky grogne de joie en jouant. Je hoche la tête, bats du pied. Je suis pris par la musique, cet air répétitif et joyeux, avec un voile derrière. Il arrive à faire sentir basse, batterie et percussions absentes. Ca sonne antillais. Jacky Terrasson disciple d’Alain Jean Marie ? La tension s’allège, se resserre et le rythme ne s’arrête jamais.
Il commence par une pompe lente avec la main gauche seule. La main droite la rejoint pour un Blues bien funky à l’ancienne. Il ne manque plus que Jimmy Rushing, Mr 5*5, pour chanter « I am going down slow ». Passage monkien. Ce Blues est un jolie façon d’annoncer le concert suivant, celui d’Hank Jones.
En rappel, une sorte de Blues qui débouche sur « Take the A train » (Duke Ellington). L.e morceau est superbe, enrobé de chocolat. Petit à petit, on en déguste le cœur.

PAUSE

Deuxième Partie


>>> Hank JONES (site officiel)
« J’espère que vous avez eu une agréable soirée jusqu’ici. Je vais essayer de vous donner encore plus de plaisir. Je ferai de mon mieux. » nous dit l’aîné des frères Jones.
« Bluesette » (Toots Thielemans). Douceur, grâce, légèreté. Nous partons en promenade avec M. Hank Jones. Rien ne pèse et pourtant le poids des doigts sur les touches est bien là. Il grogne doucement. Pendant que j’écris, mon voisin de gauche dessine au fusain de la main gauche.
« Our love is here to stay » chanté magnifiquement par Louis Armsntrong et Ella Fitzgerald en leur temps. Devant mon voisin, une femme que le bruit du fusain perturbe lui jette de l’eau de sa bouteille pour le faire cesser. Je profite de l’arrosage gratuit ainsi que ma voisine de droite Le dessinateur se lève pour mettre une tape sur la tête à l’arroseuse. Bref la musique n’adoucit pas les mœurs de tous les auditeurs ce soir. Pendant ce temps, Hank Jones déroule. Il ne maîtrise pas le piano, il le domine. Les morceaux sont courts, denses et vont droit au cœur.
« Peedlop »( ?). Ne me demandez pas ce que cela signifie car je ne le sais pas, explique Hank Jones. Swing léger, gracieux. C’est la quintessence du piano Jazz, classique et intemporel. La musique est ourlée, pressée, tressée. Ce sont des haïku musicaux.
« A child is born » écrit par mon frère Thad. Maintenant qu’Elvin est mort, seul Hank Jones peut présenter ce morceau ainsi. Quelle grâce ! Quel toucher ! Il joue juste techniquement, émotionnellement. Le temps n’a pas de prise sur cet homme et cette musique.
« Star eyes », un standard. « Ce thème m’est plutôt familier ». Il l’a joué toute sa vie. Ca s’entend. Il ne l’ennuie toujours pas. Hank Jones est né en 1918. Un exemple pour les gérontologues que cet homme. Leçon d’émotion, de densité au piano avec le thème main gauche. Un silence et on applaudit.
« Lonely woman ». Ce n’est pas le thème d’Ornette Coleman. Existe t-il un autre morceau sous ce titre ? C’est un beau Blues. Chaque note coule comme une goutte de rosée.
« Lady lock » écrit par Frank Wess et Thad (Jones bien sûr). La leçon de swing et d’élégance se poursuit. « La mode passe. Le style reste » (Coco Chanel).
« Oh what a beautiful morning » (Rogers/Hart). Effectivement, malgré l’heure tardive, je sens le soleil briller par un beau matin de printemps où la nature s’éveille. C’est ce genre d’émotions que nous suggère Hank Jones en jouant du piano.
« We will be together again ». Une ballade. Pas de fioriture mais un sens aigu du décor, de l’illustration sans jamais oublier le thème. L’émotion est ciselée comme un diamant. Même sa façon de finir un morceau est gracieuse.
« Monk’s mood » (Thelonious Monk). Il le joue en arrondissant des angles que Monk accentuait par défaut de technique comme l’explique Martial Solal.
« Stella by starlight ». Mr Jones présente chaque morceau avec un petit mot gentil. Qu’elle est belle cette étoile ! Elle brille pour nous sous les doigts du pianiste. Elle va, court, vole, bondit.
« Body and Soul ». « Une belle ballade. Je suis sûr que vous l’avez déjà entendue ».Bien sûr, il la joue corps et âme.
« Twisted Blues » (Wes Montgomery). Hank Jones a accompagné le guitariste Wes Montgomery notamment dans un fameux « Live at Tsubo’s » (1962) avec le saxophoniste ténor Johnny Griffin. Ce Blues twiste comme son nom l’indique. Il donne envie de danser. Heureusement qu’il reste Hank Jones pour jouer le Jazz de cette manière. Ce n’est plus de la musique, c’est un art de vivre qu’il nous transmet.
« I guess I will have to change my plans ». Hank Jones illumine l’instant présent. Il aime tant la vie qu’elle le lui rend bien.
« In a sentimental mood » du grand Duke Ellington. Il nous distille un nouvel alcool fort, doux et enivrant. Rien ne manque, rien n’est en trop.Les spots multicolores se reflètent le long du piano en une ligne courbe. Du piano sortent des couleurs plus vives et plus belles encore.
« On green dolphin street ». Hank Jones m’apprend que ce standard est une musique de film. Je redécouvre ce thème que je connais par cœur.

RAPPELS

One more ? Yeah, Yes, Oui, Ouais répond le public. La salle est archi comble de bas en haut, avec des gens assis par terre.Heureusement il n’y pas eu d’incendie…
« Blue Monk » (Thelonious Sphere Monk). C’est ça la musique. C’est grave, ça roule, nous enveloppe, nous frotte et nous caresse.
« Oh look at me now ». Ca swingue comme un enfant sur une balançoire. Hank Jones allie l’expérience et l’innocence, mélange rare et délicat.
Sous la pression populaire, un troisième rappel. « Polka dots and moonbeans ». Une ballade si ancienne que plus personne ne la joue. Ca glisse comme des danseurs sur le parquet. C’est juste parfait.
« Speak low (sweet child) » un standard écrit par Thad Jones. Nous pourrions écouter Hank Jones jusqu’au bout de la nuit tant il nous enchante. Personne ne veut partir. Ni lui, ni le public. Il a de l’humour en plus. Une fausse fin et il repart sur le thème.
« Round about midnight ».(Thelonious Sphere Monk). Ce morceau manquait à ce concert. Silence religieux dans la salle. On célèbre la musique et la beauté. Il y a d’ailleurs des fidèles debout devant la scène, en prière silencieuse. Et aussi des photographes qui ont enfin le droit de photographier. J’espère qu’il y a des pianistes dans la salle venus prendre une leçon de piano. Plus tard, ils pourront dire qu’ils ont découvert « Round about midnight » grâce à Hank Jones le vendredi 11 septembre 2009 à la Cité de la Musique à Paris.

Sensualité, gravité, émotion, maîtrise, humour, il y avait tout dans ce récital de piano Jazz par M.Hank Jones.
Guillaume Lagrée

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