Haïti : plus de huit millions d’habitants sur un petit territoire de 28 000 kilomètres/carré ; une situation économique désastreuse, des crises politiques chroniques…Et pourtant, depuis des générations, ce pays posé sur une moitié d’île donne à la littérature francophone certains de ses plus beaux fleurons.
Pour ceux d’entre vous qui n’ont pas encore eu la chance de les lire, cette chronique se donne pour but de vous les faire découvrir. Pour les autres, elle aura le goût d’un plaisir partagé.
Oui, c’est un livre de plus sur l’exil. Mais vous ne pouvez pas le contourner, l’éviter, la manquer car il est unique ! Dany Laferrière ne sacralise pas l’exil, il ne le décrit pas non plus comme une douleur indicible. Il avoue cette simple vérité : l’exil se subit. Et puis, ce n’est pas l’histoire d’UN exil, c’est un portrait de l’Exil avec un grand E, ce concept constitutif des nations nées de la traite négrière en général, d’Haïti en particulier. L’exil fondateur, c’est la déportation d’Afrique. Dany Laferrière l’évoque à peine, mais on la sent, sous-jacente, source de tout, entre les lignes de « L’énigme du retour », le dernier roman de l’écrivain haïtiano-canadien.

Il y a 33 ans, un jeune Haïtien arrivait à Montréal. Il avait précipitamment quitté son île des Caraïbes à la suite de l’assassinat de l’un de ses amis, un collègue en journalisme, un compagnon de lutte politique. Il n’a plus jamais mis les pieds dans son pays natal. Hier, son père meurt. A Brooklyn. Car lui aussi est un exilé. Preuve que le temps n’existe pas, la même histoire se répète de génération en génération, chez les Laferrière, mais également dans de nombreuses autres familles haïtiennes. Papa Doc a contraint le père de Dany à fuir, Baby Doc a poussé son fils à faire de même. D’un dictateur à l’autre, le jeune Haïtien voit souvent dans le départ, dans la fuite, sa seule planche de salut.

La mort du père de Dany est un détonateur. Le retour au pays natal est une évidence, une nécessité, comme « Le Cahier… » d’Aimé Césaire dont il ne se sépare presque jamais. Là-bas, il reste une mère, une sœur, une tante, un neveu, des amis oubliés, des amis du père défunt, des souvenirs, des odeurs, des sensations qui se réveillent sans la moindre difficulté. Dany Laferrière n’est pas un romancier de la nostalgie, mais il a fait de ses souvenirs la matière même d’une grande partie de son œuvre littéraire. « L’odeur du café », « Le charme des après-midi sans fin », explore ce territoire des premières années dont même les sédentaires finissent par s’exiler en vieillissant :

Et l’exil du temps est plus impitoyable
que celui de l’espace.
mon enfance
me manque plus cruellement
que mon pays

Dans son dernier roman, même la forme typographique participe de ce voyage dans le passé. Les strophes courtes comme des haïku servent à exprimer les sensations de ce retour, les impressions, les choses vues, notées sur un carnet, ressenties au tréfonds de l’âme ou à fleur de peau. Poèmes en prose qui s’immiscent au cœur du récit !

Et puis il y a cette découverte d’un pays dont il s’est détourné durant des années, lui préférant l’Haïti de son passé. L’Haïti d’aujourd’hui souffre encore un peu plus que celle d’hier, comme s’il n’y avait pas de terme possible à cette descente en enfer :

A cinquante-cinq ans, les trois quarts des
gens que j’ai connus sont déjà morts.
Le demi-siècle est une frontière difficile
à franchir dans un pareil pays.
Ils vont si vite vers la mort
qu’on ne devrait pas parler d’espérance de vie
mais plutôt d’espérance de mort.

Il lui faut bouger, quitter Port-au-Prince, cette capitale monstrueuse abritant le quart de la population totale du pays pour effectuer ses retours aux sources, Petit-Goâve, le village de son enfance, Baradères, celui de son père. Et dans ce parcours mémoriel, il y a aussi la redécouverte de l’identité mystique de ce peuple, celle du syncrétisme religieux entre le christianisme et le vaudou. Pas de grande théorie métaphysique chez Laferrière mais une évocation pratique d’un usage quotidien de la religion conçue comme un secours par ceux qui manquent de tout :

L’équilibre mental vient du fait
qu’on peut passer, sans sourciller,
d’un saint catholique à un dieu vaudou.
Quand Saint Jacques refuse
d’accorder telle faveur
on va vite faire la même demande
à Ogou qui est le nom secret donné
à saint Jacques quand le prêtre à exiger
aux fidèles de renier le vaudou
pour pouvoir entrer dans l’Eglise.

Comment faire pour revenir d’un tel voyage ?
Dany Laferrière se pose la question tout au long de ce livre. Le Canada l’a accueilli durant plus trois décennies, il y est devenu un écrivain à succès dès son premier ouvrage, « Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer ». Mais le froid reste pour lui une énigmatique morsure, un mal dont il ne guérit pas. L’opulence, la liberté d’expression sont des biens qui justifiaient sa quête quand il a fui. Aujourd’hui, ils ne semblent plus suffisant pour justifier son éloignement de ce qu’il a été, de ceux qui l’ont connu.

J’ai senti
que j’étais
un homme perdu
pour le nord quand
dans cette mer chaude
sous ce crépuscule rose
le temps est subitement devenu liquide.

L’auteur qui a inspiré au réalisateur Laurent Cantet le magnifique film « Vers le sud » saura-t-il reprendre la route de Montréal, du froid, de la démocratie et de la faim assouvie ? Peut-être, mais pour lui, Haïti ne sera plus jamais aussi lointaine qu’elle l’a été !

Dany Laferriere
"L'énigme du Retour"
Editions Grasset
Par Jean-Marc Pitte
Crédit Photo Dany Laferriere - Beauregard

Abonnez-vous au Tabloïd !