A la question « Quelle est votre idée du malheur ? », Mallarmé répondit : « Etre privé de cigare ». Si l’on en croit les témoins, Casanova fut un grand amateur de Bourgogne et de viandes faisandées ; Apollinaire parlait autant qu’il mangeait : sans cesse. Rossini inventa le tournedos qui porte son nom ; Raymond Roussel faisait ses cinq repas les uns à la suite des autres ; Tchekov meurt, un verre de champagne à la main, Freud et Hemingway étaient fanatiques de Havane, Joyce, de vin blanc de la vallée du Rhin. Chabrol choisit ses lieux de tournages en fonction des restaurants.
Force est de constater que nombre d’écrivains et d’artistes étaient ce que nous appelons des « bons vivants ». En quarante ans, il semble que nous sommes passés du slogan « Il est interdit d’interdire » à « il est justifié de tout interdire ». Pourquoi ce glissement, ce renversement ? Pourquoi, aujourd’hui est-il en effet officiellement déconseillé, pour ne pas dire strictement interdit de fumer, de boire de l’alcool, de manger trop gras, trop salé, trop sucré ? Aurions-nous perdu le goût des plaisirs simples ? Ou plutôt, ne préférerions-nous pas nous satisfaire d’une morale de la privation au lieu de prolonger nos besoins par quelques satisfactions ? Tout se passe comme si la nouvelle morale reposait sur l’ascèse, la rétention, le politiquement correct érigés en lois.

L’homme du XXIe siècle veut durer, vivre d’autant plus vieux qu’il sera toute sa vie privé de Havane, de confit, de Sauternes, de chantilly, de rognons sauce madère, d’Armagnac, de faisan arrosé de Nuits-Saint-Georges… Peut-être finira-t-il centenaire, mais sans rien pouvoir transmettre de la joie que procurent ces « excès » fortement réprimés par la faculté, les gouvernements, les modes. Avons-nous tous envie de mener une vie de trappiste quitte à passer à côté de tout ce qui fait justement le sel de la vie ? Et si, à force de penser que la satisfaction était impossible à obtenir comme à penser, nous avions une fois pour toute, décidé qu’il était impossible d’être satisfaits ? Ne se prive-t-on pas quand on se sent déjà privé ? D’avenir, de possibilités de d’épanouir comme de s’étonner ? A force de tout craindre, ne redoutons-nous pas simplement de vivre ? Il ne s’agit nullement de faire l’éloge de ce qui précipite notre fin, bien que nous soyons tous mortels, mais de comprendre les causes possibles à cette crainte de vivre : l’influence du néo-puritanisme américain, la culpabilité, l’inculture, la désinformation, les pressions professionnelles, le stress, l’écologie, la malbouffe, l’influence de scandales alimentaires comme la vache folle ou la grippe porcine, mais aussi la toute puissance de l’Etat. Pourquoi le bon vivant n’incarne-t-il pas un exemple à suivre mais une exception ?
Quelques uns de nos contemporains font de la résistance: Depardieu, Guy Savoie, Jim Harrisson. Vive le retour au plaisir de goûter aux gibiers, aux abats, aux bons vins, aux fromages, aux fruits de mer, aux gâteaux, à la clope !

E de B.

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