Stéphane Plassier, vous êtes designer, créateur, artiste, plasticien. D’où vous est venue cette polyvalence artistique ?
Vraisemblablement du ciel gris et bas de ma Bretagne natale, j’ai eu l’intuition qu’il y avait derrière la masse nuageuse la couleur, le soleil et des horizons chantants, peut-être même des anges dont on poserait les ailes sur la légendaire sirène mythique de nos océans. En bref, derrière cette barrière noire tout était possible… Dans mon souvenir, depuis enfant, j’ai toujours fait de la couture, assemblé des pierres avec du fil de fer, peint le coucher de soleil sur les pierres tombales du cimetière du village. Du coup, pourquoi en grandissant serai-je devenu mono maniaque ? Je n’ai aucune envie de brider mes envies !

En 1987, vous créez votre marque. Qu’est ce qui vous a poussé à vous lancer ?

Mon culot et mon insolence.
Arrivé à Paris en 1981 avec une génération spontanée de Rennais, j’étais passionné de mode depuis toujours, depuis l’atelier de la modiste de mon village, celui du tailleur, les costumes dans les films etc, tout cela me séduisait au plus haut point mais je ne savais vraiment rien de précis, en fait, sur la mode.
Puis, j’ai animé une émission de radio sur une radio libre, radio Cité 96 qui s’appelait « Vivement dimanche » ! et qui donnait les « bons plans » à faire le dimanche, en fait surtout des trucs et des astuces pour faire ce qui était interdit…. comme, par exemple, d’aller voir les défilés de mode sans invitation !
J’ai expérimenté mes propos et je suis donc allé aux défilés, sans invitation et j’ai – immédiatement - eu envie de ça. J’adorais le théâtre du Rond-Point, comme lieu, je suis allée voir Madeleine Renaud et elle a accepté de me prêter son théâtre pour mon premier défilé. C’était en 1985.
Et puis l’autre grand déclic, plus professionnel celui-là, s’est produit à peu près un an après ce défilé. Une amie commune, Sheila Hack m’a présenté Jacques Tiffeau – couturier formé par Dior et parti aux USA après sa mort où il est rapidement devenu la coqueluche du tout Hollywood en passant par Marlène ou Marylin qu’il habillait.
J’ai alors commencé à travailler avec lui tous les matins – que je sorte des bains-douches ou d’ailleurs, j’étais chez lui à 6 heures tapantes et il m’apprenait les secrets de son métier. Et puis un jour, il a estimé que j’étais au point, que j’étais prêt ; il a alors battu le ban et l’arrière-ban de toutes ses connaissances, m’a fait une salle magnifique et j’ai fait mon premier vrai défilé salle Wagram en 1987.

Vous considérez le prêt-à-porter comme un objet. Et on lit de vous que « vous avez une envie permanente de faire partager « à tous ceux qui s’aiment » votre manière de penser le vêtement. Pouvez-vous nous en dire plus ?
C’est vrai que j’ai toujours pensé le vêtement comme un objet. Au point de le dessiner systématiquement dans un univers : si je dessine une robe, je peux la dessiner sur une femme assise, mais j’ai aussitôt besoin de dessiner aussi la chaise sur laquelle elle est assise, le sol de la pièce et la pièce elle-même. Le vêtement dans ce cas là, fait alors partie de l’inventaire des objets qui constituent une pièce.


Sur quelles valeurs repose la Maison Stéphane Plassier ?
La paresse – de ceux qui travaillent beaucoup, l’orgueil – de toujours mieux faire, la gourmandise, la luxure, la générosité, la colère – contre l’intolérance et le manque de respect et l’envie !

Parlons design. Qu’est ce qui vous plaît dans la façon de détourner les objets de notre quotidien ?
J’aime le twist parfois imperceptible qui permet de donner une seconde vie à un objet déjà existant, c’est le cas, par exemple, de la méridienne sur laquelle j’ai greffé une causeuse, pour qu’au plaisir de la position alanguie, s’ajoute celui du voyeur. J’aime l’humour aussi qui consiste à superposer la fonction du « valet » et du prie-Dieu dont, à l’évidence, les formes s’entrechoquent et la dérision d’une chaise à un pied surélevé, appelée miséricorde, sur laquelle le prêtre se posait autrefois dans les églises tout en paraissant debout.

On lit que « la Maison Stéphane Plassier est le lieu d’expression d’un certain art de vivre revendiqué. » Pour vous, que doit ressentir quelqu’un qui pénètre dans ce lieu d’expression ?
La première idée qui me vient, c’est qu’à la fois le visiteur doit se sentir accueilli par des objets et un univers qui lui semble familier mais également interpellé par une sorte de seconde lecture qui apparaît en filigrane. On s’aperçoit alors d’un parcours jalonné de surprises, de points d’interrogations et de réponses à ce qu’on ne cherchait pas forcément et qu’on a enfin trouvé.

Si vous deviez définir brièvement en quelques mots la griffe de votre marque, quels seraient-ils ?

Mon travail s’adresse à une multitude d’individus, à tout un répertoire de femmes élégantes, exécutives, casse-cou, rebelles ainsi qu’à leur pendant masculin. Il est en dehors des courants – mais souvent les précède. La sirène ailée qui est notre emblème rallie les signes d’air et d’eau. Une association un peu spectaculaire et bizarre où tout le monde peut, à un moment donné se retrouver.

Qu’y a-t-il entre Stéphane Plassier et le noir ?
Une grande connivence et un fort attachement.

Aujourd’hui Set In Black « qui explore toutes les gammes du noir ». Quels sont les objectifs de ce projet ? Lancer l’affirmation du noir et de ses déclinaisons dans le prêt-à-porter ? Changer les habitudes et les codes vestimentaires ? Ou tout simplement marquer le point de départ d’une gamme novatrice ?
Le choix de cette couleur m’est venu grâce à la maturité, c’est une couleur auprès de laquelle j’ai trouvé l’apaisement et une force dûe à son approche qui est infinie. Il n’y a pas un noir, mais des noirs et ce n’est pas par hasard si 40% des achats s’orientent vers la couleur noire (hommes et femmes confondus). C’est avec ce registre infini de noir que j’ai eu envie de dialoguer, du noir givré au noir mat, du noir brillant au noir blanchi, au noir saturé de couleurs qui le rende presque rouge, jaune ou bleu, au noir rompu au blanc, au glacis et jusqu’aux transparences qui lui donnent des profondeurs presque charnelles.
Set In Black, c’est également une manière de présenter de la mode qui échappe au timing des collections printemps/été automne/hiver. Il n’y a plus de saisonnalités, mais une toile de fond noire, de 300 vêtements en maille sur laquelle viennent se poser des virgules, des ponctuations (série limitées, accessoires, pièce unique) en fonction de thèmes définis à l’avance (le noir de la torpeur, du deuil, du festin etc). C’est aussi un ancrage culturel, avec la Galerie Set In Black où interviennent mes créations mêlées à celles d’autres artistes dans différents domaines.

Le lancement est audacieux et son programme passionnant. Quel est l’événement/seront les événements greffés à Set In Black ?
Les premiers événements correspondent à chaque nouveau thème abordé (en ce moment, Punching Black, le noir de l’arbitre, de l’œil au beurre noir etc, puis nous passerons au noir de Soulages, puis au noir du festin etc).
Set In black, c’est aussi un lieu d’échange, avec par exemple, ce projet de nuancier du noir entamé avec l’Ecole des Beaux Arts de Madrid et l’Ecole des Arts Décoratifs de Paris qui se poursuivra tout au long de la « Black Caravane ».
La « Black Caravane ». Invité par l’Institut Français de Madrid du 27 octobre au 24 décembre prochain, Plassier, dans ce lieu magnifique, reconstitue un vaste appartement dont chacune des pièces est dédiée à un noir différent, des comédiens diront des textes écrits pour l’occasion, des films seront projetées, des œuvres mises en place. La Black Caravane sera accompagnée d’une boutique éphémère ou tout ce qui est présenté dans l’exposition (vêtements, mais aussi les œuvres etc) sera mis en vente.
Mais cette étape de la « Black Caravane » à Madrid, n’est que la première d’une longue série, puisque notre but est de poursuivre ces conversations autour du Noir à travers les différents instituts français disséminés à travers le monde et de laisser derrière nous, à chaque fois, un lieu dédié au noir dans chaque capitale.
Découvrez SET IN BLACK sur www.setinblack.com
Propos recueillis par Nicolas Vidal

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