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C’est un polar à la française, comme on les aime. Sans arômes artificiels ni sucres ajoutés : du pur et dur, du vrai de vrai. De l’authentique. Un roman policier plein d’atmosphère et de psychologie, qui ne néglige ni l’intrigue ni les rebondissements. Tout en rendant un double hommage : à un lieu, le 36 quai des Orfèvres et à un homme, Georges Simenon, dont l’ombre tutélaire plane sur le livre. Hervé Jourdain, capitaine à la Brigade criminelle depuis huit ans, est l’homme de la situation. Passionné par son métier comme par l’écriture, il utilise la seconde pour nous présenter le premier. Et si « Sang d’encre au 36 » (édition Les Nouveaux Auteurs) s’inscrit dans une longue tradition française, le bouquin lorgne également vers le « roman procédural » cher aux Américains.
Un élément qui explique sans doute le succès de ce livre, qui a passé le cap des dix mille exemplaires vendus et figure actuellement dans les dix premiers de la liste des meilleures ventes polars de la Fnac. Sans oublier que ce premier roman d’un policier de 36 ans a obtenu le prix des lecteurs du Grand Prix VSD du polar 2009.
Une belle carte de visite, donc. Et le roman ? Il est à la hauteur de sa réputation, soignant une intrigue serrée, tissée autour d’une histoire de meurtres en série… Sans révolutionner le genre, Jourdain se sort avec un grand savoir-faire de ce sujet très en vogue chez les auteurs et scénaristes américains.

L’ombre de Simenon


La comparaison s’arrête là. Dans « Sang d’encre au 36 », on est bel et bien à Paris, avec les flics de la Crim’, confrontés à un meurtre étrange. Rémy Jacquin, conseiller principal d’éducation dans un collège d’Epinay-sur-Seine, est retrouvé avec « deux balles dans le buffet ». Abattu par un motard qui a pris la fuite. L’affaire s’annonce mal ; deux douilles retrouvées, des témoins peu causants. Jacquin n’a pas le profil de la victime classique. Pour compliquer le tout, quelques jours plus tard, une lettre revendiquant l’assassinat est envoyée à un journaliste.
Du boulot en perspective pour l’équipe du commandant Duhamel. La première pièce d’un puzzle qui se complétera, chaque vendredi, d’un nouveau cadavre, puis d’une nouvelle lettre, à chaque fois signée d’un pseudonyme différent… Impossible d’établir le moindre lien entre ces victimes sans histoires. Sauf, peut-être…
En dire plus serait faire injure à l’habileté d’Hervé Jourdain pour mener son intrigue et tenir le lecteur en haleine. Vous n’en saurez donc pas plus. Mais l’histoire n’est pas le seul point fort de ce roman. L’auteur sait y faire pour créer une atmosphère, dresser le portrait de personnages attachants, rendre compte avec simplicité et passion du quotidien de la Brigade criminelle, son jargon, sa routine, ses moments de tension. Il sait par-dessus tout rendre un hommage humble mais réussi à Georges Simenon. Dans la forme et dans…
Ah zut, difficile de ne pas trop en dire, écartelé entre le désir de partager un bonheur de lecture et le devoir de ne pas gâcher le plaisir futur du lecteur. C’est sans doute la marque des romans intenses, serrés et véritablement habités. Hervé Jourdain a tout d’un grand ; un tic d’écriture maîtrisé (« il n’en restait pas moins… ») et des personnages aux portraits psychologiques encore davantage poussés, et il imposera sa voix. Simple, efficace et, surtout, authentique.


Extraits du casier littéraire

« La plupart des coupables, dans les fictions, finissent par mourir ; ça soulage le téléspectateur. La Brigade criminelle, elle, se contente de les arrêter ; ça soulage les victimes » (29)

Charpentier était une figure emblématique de la brigade. Arrivé dans le service en 1978, il avait tout vécu : l’enlèvement du baron Empain, l’attentat de la rue des Rosiers, la mort de l’un de ses collègues abattu par un fou furieux devant une ambassade, l’affaire du Grand Véfour, l’équipée sauvage de Florence Rey et Audrey Maupin, le meurtre du régisseur de Coluche, l’affaire Nakachian, les attentats de Saint-Michel et de Port-Royal. Sans oublier la ribambelle d’affaires de droit commun qu’il avait élucidé comme ripeur (*) à ses débuts, et comme chef de groupe depuis quelques années. (129)

Simenon, encore Simenon, toujours Simenon. Duhamel n’en pouvait plus d’entendre ce nom-là. Il faut dire que l’écrivain n’était pas spécialement apprécié au 36. Certes, il en avait fait un lieu mythique, mais à quel prix ? (…) le travail de Maigret tel qu’il était décrit tout au long des soixante-quinze romans n’avait rien à voir avec celui des enquêteurs de la Crim’. Sorte de compromis entre Rouletabille et Sherlock Holmes, le commissaire Jules Maigret était un solitaire qui s’imprégnait d’un climat social, professionnel ou familial, et qui fonctionnait à l’instinct. (239)

(*) Ripeur : policier le moins gradé au sein d’un groupe d’enquête (argot policier)

 

Hervé Jourdain
Suspect N°1


Nom : Jourdain. Prénom : Hervé. Age : 36 ans. Motif de l’interpellation : a commis un roman policier intitulé « Sang d’encre au 36 ». Réussi, mais là n’est pas la question. Se recommande de la bande à Simenon. Risque de récidive important au vu du succès de l’opération. Conclusion : gardez-le à vue !

 

Par Olivier Quelier

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