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Depuis maintenant quelques années, une partie des jeunes romanciers français délaissent l’autofiction et les trente mètres carrés séparant le Flore du Deux Magots pour se tourner vers l’homme et le monde qui l’entoure. Pour autant, quitter le nombrilisme germanopratin ne veut pas dire renoncer à l’exploration de l’intime, mais juste articuler dialectiquement cette intimité avec ce qui lui est extérieur. La Perrita, troisième roman d’Isabelle Condou, est de ceux-là.

Argentine, 1996 : deux femmes que tout oppose, Ernestina et Violetta, s’affairent pour préparer l’anniversaire d’une jeune fille. La première appartient à la classe moyenne modeste, l’autre à la grande bourgeoisie de Buenos Aires. Or, la jeune fille qu’elles attendent toutes les deux avec impatience est la même. Pour Ernestina, il s’agit de Rosa, sa petite fille que la dictature lui a arrachée en tuant son fils et sa belle fille. Pour Violetta, il s’agit de Malvina, la fille qu’elle a ravie à sa mère biologique pendant la dictature avec l’aide et la complicité de son mari, militaire blanchi de ses crimes après le Procès de la Junte. « La Perrita », terme affectueux qui signifie en Espagnol « petite chienne » ou « chienne bien aimée », c’est cette femme à qui l’on a enlevé son enfant, et qui hante tout autant les souvenirs inexistants d’Ernestina que les cauchemars de Violetta.
À partir d’une situation extraordinairement simple, Isabelle Condou développe un roman qui explore deux fêlures familiales ainsi que celles de tout un pays et de tout un peuple.
À proprement parler, l’intrigue ne se développe que sur une seule journée, celle où les deux femmes attendent Rosa/Malvina. Mais l’écriture d’Isabelle Condou, consacrant alternativement un chapitre à Ernestina et à Viloletta, creuse le temps et l’espace à la manière des scènes d’exposition des tragédies classiques et antiques. Sinueuse sans être obscure, elle met le présent en résonance avec le passé, l’histoire intime de ces deux femmes avec celle de l’Argentine. Pour Ernestina, l’absence de son fils et de sa petite fille est devenue une présence vide, mais obsédante. Pour Violetta, la présence de cette fille qu’elle s’est appropriée l’a condamnée au secret, à la dissimulation, au mensonge, et a creusé un vide et une absence glaciale autour d’elle. Deux facettes d’une même tragédie : l’incertitude de ce qu’on ne sait pas pour l’une, la vérité honteuse que l’on cache pour l’autre. Deux femmes, deux générations, un passé commun bien que différent, et un même présent source d’avenir : Rosa/Malvina.
Les symboles foisonnent dans le roman d’Isabelle Condou. Impossible en effet de ne pas voir en ces deux femmes les deux Argentines brisées que la dictature a laissées face-à-face. Impossible également de ne pas voir dans leur petite fille et fille commune l’Argentine d’aujourd’hui, écartelée entre la honte et la souffrance de son passé, et qui tente malgré tout de se reconstruire un avenir. Et puis, il y a tous les chiens qui errent çà et là dans le récit, métaphore animale ambiguë car parfois bien plus humaine que les hommes qui ont fait l’histoire de ce pays.
Il y a du Bernhard Schlink chez Isabelle Condou. Comme dans Le Liseur, elle ramène admirablement les séquelles d’une nation au niveau individuel et raconte magistralement comment des destinées personnelles se retrouvent broyées par le rouleau compresseur de l’histoire collective.
Et il y a l’amour, enfin, l’amour d’une grand-mère pour sa petite fille inconnue et l’amour d’une mère pour sa fille « adoptée », seul sentiment qui, par-delà le bien et le mal, réunit Ernestina et Viloletta. Le même amour que, dans chaque phrase, Isabelle Condou déclare à l’Argentine.

Un roman et une romancière qui ont du souffle.

Harold Cobert


La Perrita d’Isabelle Condou, éditions Plon, 20€.

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