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18 mai dernier : une lettre ouverte au gouvernement de Birmanie est transmise par l’Elysée aux agences de presse. L’entête : "Carla Sarkozy". La Première Dame de France écrit : "je profite de la position qui est la mienne et de l'écho dont cette lettre pourrait bénéficier pour me faire le porte-parole de tous ceux, dans mon pays, qui trouvent intolérable le sort réservé à cette femme (Aung San Suu Kyi)". Il y a un précédent. Juillet 2007 : Cécilia envoyée par son époux de président en Libye pour libérer les infirmières bulgares. L’initiative est tellement inédite qu’une Commission d'Enquête Parlementaire est créée et demande à auditionner la Première Dame. Une question se pose : la Première Dame est-elle une femme politique comme une autre ?

Ne laissons pas planer de suspens inutile. Clairement, non. La Première Dame n’est ni ne saurait être assimilée à une femme politique. Un monde entier sépare les Cécila et Carla des Filipetti, Batho, Lepage, Dati, Kosciuzko-Morizet et consorts. Une femme politique se définit par un mandat ou une fonction gouvernementale, un rôle et un poids politiques, qu’il soit local ou national. Et à l’origine préside la volonté, voire la vocation. Si Carla Bruni-Sarkozy a sans conteste un rôle et un poids politique, il lui manque l’essentiel. Tant sur le plan symbolique qu’institutionnel.

La question constitutionnelle s’était posée à l’été 2007. Cécilia n’avait pu témoigner devant la commission d’enquête. L’Elysée expliquait alors que l’épouse du chef de l’Etat avait été son "envoyée spéciale" en Libye et que, puisque Nicolas Sarkozy ne peut pas témoigner auprès de cette commission au nom de la séparation du pouvoir, par extension sa femme ne le pourrait pas non plus. Argument qualifié de "baroque" par Pierre Moscovici : "la notion d'envoyé personnel n'existe pas dans nos institutions". Et la question du statut de la Première Dame n’avait pas été tranchée…

Un flou artistique total plane ainsi sur le rôle de l’épouse du chef de l’Etat. Un ami journaliste me faisait d’ailleurs remarquer que ce flou date de l’élection de mai 2007, que ce n’est pas tant être "femme de président" que "femme de Nicolas Sarkozy". Embêtant ? Pas pour l’Elysée en tout cas. Il y a un avantage certain dans un régime présidentiel fort à pouvoir lancer des ballons d’essais sans qu’ils nous éclaboussent. Jusqu’ici, le Premier ministre jouait le rôle de paratonnerre. Une idée qui fait grincer, une initiative qui fait râler, une réforme qui fait gronder, et c’est le locataire de Matignon qui en faisait les frais. Mais l’exercice du pouvoir n’est plus le même avec Sarkozy. Il est en première ligne et c’est vers lui que reviennent se plaindre les mécontents.

De ce point de vue là, Carla Bruni-Sarkozy est le ballon d’essai diplomatique du président. Bisbilles avec la Chine ? Qu’à cela ne tienne, c’est l’épouse du président qui rencontrera le Dalaï Lama. Ne pas mettre en péril nos intérêts économiques en Birmanie ? C’est Carla qui montra au filet pour défendre Aung San Suu Kyi. Libre à lui d’appuyer ensuite ou pas l’initiative de son épouse. Il le fera pour le prix Nobel de la paix birman : "Naturellement, le président de la République est en plein accord avec son épouse sur ce sujet" déclarera Luc Chatel, porte-parole du gouvernement.

Et Rama Yade ? Elle n’avait qu’à accepter de se présenter aux européennes, après tout. Elle ira tout de même réclamer la libération du prix Nobel de la paix au Cambodge et au Vietnam. Bénéfice médiatique : zéro. Et voilà comment l’on fait d’une pierre deux coups.

Si d’un point de vue politicien, le mélange des genres réussit plutôt à Nicolas Sarkozy, il est plus inquiétant d’un point de vue sociétal de voir ainsi une "femme de" bénéficier du même crédit auprès du grand public que les femmes politiques qui se sont battues pour. C’est même une régression pour les plus féministes d’entre nous. Nous assistons depuis 2007 à une féminisation de la classe politique. Etre une femme politiquement impliquée ne choque plus aujourd’hui. Ce n’est même plus un argument électoral. L’évolution est due en grande partie au Parti Socialiste, reconnaissons lui encore une utilité en ces temps difficiles pour lui. Le PS a su en l’espace de deux ans investir une candidate aux élections présidentielles puis élire une Première Secrétaire. Nous sommes bien loin aujourd’hui des remarques misogynes de la présidentielle, n’en déplaise à Laurent Fabius. En quelque sorte, nous n’avions avant 2007 que des femmes en politiques. Aujourd’hui, elles sont véritablement femmes politiques.

Dans ce contexte, accorder à une "femme de politique" le même poids que ces élues nous renvoient à des dizaines, voire des centaines d’années en arrière, à la loi salique qui interdisait aux femmes la succession au trône, à la constitution de 1793 qui réservait le suffrage universel aux hommes, aux débuts de la Ve République où les femmes qui s’impliquaient devaient forcément être femme de ou veuve de. Rendons hommage aujourd’hui à ces Marcelle Devaud, Irène de Lipowski et autres Gilberte Brossolette. Elles ont posé la première pierre. Mais prenons garde à ce que l’édifice ne soit pas aujourd’hui complètement démoli.


Par Neila Latrous

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