" Le Jazz c'est comme les bananes, ça se consomme sur place " Jean-Paul Sartre.

Oui mais comment le découvrir? Comment y initier les enfants de 7 à 77 ans?

Si vous passez par Paris, ville jolie, deux solutions.

La première, c'est de prendre 2h pour visiter l'exposition " Un siècle de Jazz " au Musée du Quai Branly
(www.quaibranly.fr). Elle durera jusqu'au 29 juin 2009.
Les plus:
- le lien fait entre le Jazz et les autres formes d'art (peinture, sculpture, littérature, cinéma, photographie, dessin)
- le côté ludique, varié, coloré de l'exposition
- un ordre chronologique mais pas seulement
Les moins:
- l'inconfort d'écoute des morceaux choisis
- le côté lisse, propre d'une exposition tout public. A croire que le Jazz n'est pas né dans les bordels de la Nouvelle Orléans, n'a pas été financé par les gangsters de Chicago, New York, Kansas City, n'est pas né de la rencontre des minorités dans un monde WASP (Noirs, Juifs, Italiens).

Malgré les moins l'exposition vaut le déplacement. J'y ai passé 2h avec grand plaisir.
La deuxième c'est d'assister à la leçon de Jazz d'Antoine Hervé.

 

La leçon de Jazz d'Antoine Hervé.
Charles Mingus l'écorché vif.
Paris. Auditorium Saint Germain. Lundi 6 avril 2009. 19h30.

Antoine Hervé : piano, direction
Michel Benita : contrebasse
Pierre " Pipon" Garcia : batterie
Jean Charles Richard : saxophone soprano, saxophone baryton, flûte
Véronique Wimart : ordinateur


La leçon du mardi 2 juin 2009 portera sur Antoine Hervé. La leçon du jeudi 25 juin 2009 portera sur Herbie Hancock.
Sur scène se trouvent un piano, une contrebasse, une batterie, un saxophone soprano, un saxophone baryton, une flûte et un ordinateur.

Ils attaquent directement par « Boogie Stop Shuffle ». Ils le jouent vrombissant, puissant, comme il faut. Ensuite Antoine Hervé nous raconte l'histoire de Charles dit « Charlie » Mingus , ses influences, ses workshops. Vient une ballade de Charles Mingus en hommage à son Maître Duke Ellington «Duke Ellington Sound of Love ». Mingus fut le seul musicien à se faire virer de l'orchestre du Duke. Il le raconte superbement dans son autobiographie " Moins qu'un chien ". C'est joué au saxophone soprano, tout en douceur. Personnage colérique, compositeur raffiné, meneur d'hommes, Antoine Hervé a bien résumé Charles Mingus. Ce qui caractérise sa musique, ce sont les changements de tempo, les surprises. Chez Mingus tout est déconcertant et pourtant parfaitement concertant. Jolie formule.

En 1956, Mingus sort l'album «Pitecanthropus Erectus », une création musicale où chaque musicien apporte sa pierre à l'édifice. Jean Charles Richard revient au saxophone baryton. C'est un thème lunaire comme le dit si bien Antoine Hervé. Antoine Hervé fut le directeur de l'Orchestre National de Jazz. Cela se voit. Même en quartette, il dirige de la main. Mingus est le précurseur d'un mélange de musique écrite et de musique improvisée.

En 1959, le saxophoniste ténor Lester Young, complice de Billie Holiday, meurt. En son hommage Charles Mingus écrit « Goodbye Pork Pie Hat », surnom du chapeau de Lester. Introduction au piano. P... de pianiste. Le quartette repart avec le saxophone soprano.

Antoine Hervé présente les « Fables of Faubus » en expliquant le personnage Orvell Faubus, gouverneur raciste de l'Arkansas, l'histoire de l'enregistrement du morceau avec ou sans parole. Dans un souci pédagogique, il nous lit des extraits des paroles en anglais puis en version française. Ensuite ils nous jouent le morceau.

Il passe ensuite à la technique musicale. Il explique la quinte diminuée typique du bebop. Puis il explique comment diriger un orchestre de Jazz : face au public, en faisant tomber un mouchoir... Il fait ensuite une démonstration sur la façon dont répète un groupe de Jazz. Le Jazz fait appel à l'oral, à la mémoire, pas à la partition : intuition et décompte sont plus importants que la lecture.

« Moaning » au saxophone baryton. Ca pète, ça claque.
Cette leçon devrait passer à la télévision comme celle de Jean François Zygiel pour le classique. C'est ludique, pédagogique, rythmique.

Antoine Hervé nous explique la relation entre Charlie Parker et Charles Mingus.
Ils nous jouent « Reincarnation of a love bird » morceau de Charles Mingus dédié à Charlie « Bird »Parker. C'est joué au sax soprano tout en douceur.

Antoine Hervé demande à Michel Benita de faire une démonstration de contrebasse.
D'abord il malaxe les cordes avec le gros son mingusien, puis il fait des trémolos, joue flamenco et fait des glissendo.

Mingus, fan de musique classique, a écrit «Epitaph », 2h de musique pour orchestre symphonique dont la partition a été retrouvée après sa mort.

« Orange was the colour of her dress then blue silk » Titre typique de Mingus par sa longueur et son étrangeté. C'est joué dans l'arrangement de Gil Evans, avec le sax soprano.

Après la leçon un concert d'improvisation. Véronique Wimart vient s'ajouter derrière l'ordinateur pour faire des alliages de sons. Musique d'ambiance : percussions, jungle, cloches de vache...Contrebasse, batterie, piano s'ajoutent petit à petit. Ajout d'un son de trompette remixé et lointain. Jean Charles Richard souffle dans son anche détachée du sax. Puis il joue du soprano avec un son très plaintif. Le batteur fait rouler ses maillets sur les tambours et les cymbales. De la douceur. La rythmique se fait gracieuse, enjoleuse, envoûtante. Les balais ont remplacé les maillets. Petits bruitages électroniques style SF. Le tempo accélère doucement. La tension monte. Citation d'Herbie Hancock années 70. Ca change de la routine des standards de Jazz c'est indéniable. Les passages musicaux s'enchaînent, plaisants ou déplaisants, mais jamais insignifiants.

Jean Charles Richard prend une petite flûte traversière en bois qui sonne orientale. L'électronique lance une ambiance, un tempo. Le piano vient broder dessus. Il manque la piste de danse. Cette musique donne envie de faire tournoyer les corps comme des derviches électroniques. Beau solo rêveur de sax baryton. Ca repart. Le batteur joue vite sans jouer fort, alliance subtile et rare. Ils reviennent au premier morceau de la soirée « Boogie Stop Shuffle » de Charles Mingus mais avec des sons électroniques en plus. Ca colle. Fin d'un geste.

1h30 d'instruction et de plaisir pour 10€ maximum. L'expérience vaut d'être vécue. Avis aux amateurs. Conseils aux parents : amenez vos enfants profiter de la leçon de Jazz d'Antoine Hervé.

Guillaume Lagrée

 

Retrouvez les chroniques de Guillaume Lagrée sur son blog :

http://assurbanipal.skyrock.com

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