Notre société du tout jetable, du tri sélectif, du dieu bio et de la fidélité aux marques ne tourne plus rond. D’un côté, la pub ne cesse de vanter l’engagement et la stabilité des produits - contrat de confiance oblige - de l’autre, les couples se séparent à vitesse grand V. Pour un oui, pour un non, on change de compagnon plus vite que de portable. Le nombre de célibataires ne cessent d’augmenter qui surfent frénétiquement sur facebook, myspace ou Meetic, à la recherche du meilleur échange web cam et d’une hypothétique âme soeur. Quand approche la ménopause, les femmes, qui ont oublié qu’elles avaient une horloge bio, paniquent. Il leur faut un enfant maintenant, tout de suite, quitte à faire appel à des mères porteuses – nom qui me fait penser aux porteurs d’eau pour touristes de Marrakech. Alors que l’an prochain, la loi de bioéthique sera réexaminée, les débats fusent. Certains revendiquent une législation de la gestion du corps d’autrui – entendez celui des mères porteuses. Le nœud du problème. Une voix s’insurge, celle de Sylvianne Agacinski, chercheuse à l’EHESS. Dans « Corps en miettes » (éd. Flammarion), elle explique que si la PMA (procréation médicalement assistée) peut être utile, comme la fécondation in vitro, la maternité pour autrui, où une femme est payée pour vivre une grossesse en « restant étrangère à ce qui se passe dans son corps » est une forme « d’esclavage ». Dans un entretien paru dans Elle, le 11 avril dernier, elle précise qu’on demande à la mère porteuse de devenir « un instrument, de faire abstraction de son propre corps, de sa propre histoire, pour mettre son utérus à disposition d’autrui. C’est, dit-elle, une profonde aliénation. Le nom de gestatrice est la pire insulte faite aux femmes ». Saluons cette courageuse prise de position, si rare à une époque dévorée par le consensuel, la perte de repère, la discrimination à tout va. Le droit français ne s’y trompe pas qui ne supporte pas qu’on dispose de la sorte, sans prendre conscience des responsabilités et des enjeux, du corps des autres. La maternité est une expérience charnelle qu’il est invraisemblable de déléguer à un tiers, mieux vaut adopter !
L’enfant des nuages, de Valérie Gans (Payot) pose cette question essentielle : biologique ou porteuse, qui est la mère ? Trois personnages se croisent. Lola, quarante ans, business woman, son mari, Giuseppe, le père, qui, en bon Italien, a voulu un héritier. Tous deux vivent à Paris et s’apprêtent à recevoir un bébé que Lola n’a pas porté. Clothilde, la femme noire qui a porté une petite blanche et qui ne supporte pas que « son » bébé lui soit enlevé après neuf mois. Elle souffre de « baby blues », remet en cause le contrat de départ et décide de retrouver Gaïa, quitte à ruser. Valérie Gans a choisi de bousculer les clichés ; Lola n’a rien de maternel, elle a toujours privilégié sa carrière. Etonnant que cette femme ne se sente pas porter par des envies de cajoler, de baigner, de nourrir Gaïa, cette fillette si attendue. Quand le couple décide de recruter une nounou, Clothilde, la mère porteuse, se présente. Embauchée, elle finit par s’incruster dans la famille au point de la faire voler en éclat. Sur le ton de la comédie, ce roman d’actualité se veut plus grave qu’il n’y paraît. L’émotion affleure, chacun des personnages se met à nu. Giuseppe louvoie entre lâcheté et désir. Clothilde, entre « instinct maternel » et culpabilité. La peur d’être rejetée pour stérilité fait dire à Lola : « Il ne « faut » pas un enfant, ce n’est pas un produit de consommation, un enfant. C’est un désir, un besoin animal, un prolongement… Une évidence, normalement ».
Agathe Fourgnaud, journaliste et auteur, entre autres de « Les jeunes et le sexe » (Presses de la Renaissance) publie « Le jour où mes parents ont divorcés » aux Presses de la Renaissance. Elle est fille et petite-fille de divorcés, c’est dire si cet essai la touche de près. Toute l’originalité de ce livre nourri de témoignages (de personnes de 30 à 45 ans) tient à une analyse des effets du divorce chez des enfants de divorcés devenus adultes. Sans doute, peut-on mieux lire, à la lumière de leur vie, l’impact que le divorce de leurs parents a eu sur leurs parcours, leurs choix, leur vie de couple. Elle s’interroge sur l’éventuelle complicité qui existe entre enfants de divorcés. Son constat : les conséquences de la rupture parentale ne se font sentir qu’à l’âge adulte. Elle relève les limites et les paradoxes des nouvelles idéologies du divorce « réussi ». Et nous invite à réfléchir sur la place faite à un enfant à une époque où tout se consomme… et se jette. La banalisation du divorce incite certains à en banaliser les effets, un peu trop vite. Une publicité récente montre un père de cinq voire six enfants de trois mères différentes et qui semble vivre tout cela le mieux du monde ne pense pas à l’avenir psychologique de ses gosses mais à… s’acheter la voiture adéquate, une grande berline pour véhiculer tout ce petit monde. L’époque en est là : consommer, l’équilibre, ce sera pour demain, quand il sera trop tard.
Entre l’enfant roi, l’enfant médicament (pansement) du couple, l’enfant confident, l’enfant martyr, l’enfant ballotté… l’enfant acheté, même pour mille milliards de dollars ( comme dans le cas Madonna et l’adoption de son petit Africain) ou pour la modique somme de mille euros (en Chine), à, condition qu’il s’agisse d’un garçon (les filles, c’est connu, ça ne vaut rien !) à l’enfant porté par une autre, il n’y a qu’un pas vers de futurs jeunes sans repères, et pire encore qui feront la fortune des psychiatres (qui seront bientôt les seuls à ne pas souffrir de la crise) !


Emmanuelle De Boysson
* Dernier livre paru, Ami Amie pour la vie, aux éditions du Rocher.
Crédit photo - AL Bovéron

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