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Collectif, « Les treize morts d’Albert Ayler », Série Noire n°2442, NRF, Gallimard, Paris, 288p, 1996.

Les treize morts d’Albert Ayler

Albert Ayler, saxophoniste ténor, alto, soprano et compositeur noir américain né à Cleveland, Ohio, le 13 juillet 1936, retrouvé mort dans l’East River à New York City le 25 novembre 1970. La police a conclu à la noyade. Il n’y a pas eu d’autopsie.

Sur cette mort inexpliquée, quatorze auteurs de polars, dix Français, un Haïtien, trois Américains ont brodé quatorze scénarios différents. Quatorze alors que le titre est bien « « Les treize morts d’Albert Ayler ». Pourquoi cette différence ? Parce qu’un quatorzième auteur s’est ajouté en route.

La plupart pensent au suicide. Albert Ayler ne réussissait pas à vivre dignement de sa musique, son frère Don, trompettiste, était à l’hôpital psychiatrique à l’époque des faits. Quelques uns envisagent le meurtre notamment Michel Le Bris qui l’imagine même commandité par Miles Davis.

Albert Ayler est mort la même année que Jimi Hendrix. Ils n’ont jamais joué ensemble alors que leurs points communs sont frappants. Tous deux ont commencé leur carrière comme accompagnateurs de Géants du Blues : Little Walter (harmonica) pour Albert Ayler, BB King (guitare) pour Jimi Hendrix. Tous deux aimaient les hymnes nationaux (Star Spangled Banner et God save the Queen pour Jimi, La Marseillaise pour Albert qui a vécu en France comme soldat américain en 1960-61). Tous deux avaient un son d'une puissance inconnue jusqu'alors sur leur instrument respectif. Leur mort commune en 1970 relèverait du complot blanc contre le pouvoir noir (cf « Free Jazz, Black Power » de Phillipe Carles et Jean Louis Comolli) selon Michel Le Bris. Dans ce cas, pourquoi James Brown, Soul Brother n°1, est-il mort dans son lit ?

Les nouvelles sont d’intérêt variable. Ma préférée est celle de Thierry Jonquet qui imagine le désordre causé au Paradis, section des Musiciens, par l’arrivée d’Adolphe Sax et de ses disciples, les saxophonistes de Jazz. Mozart et Beethoven adorent. Wagner déteste. Normal. Le Jazz ne peut se marier avec l’antisémitisme et le culte de la race supérieure.

Que jouait Albert Ayler ?
Des choses simples : blues, gospel, marches militaires.

Comment les jouait-il ?
Comme personne avant lui. Comme personne après lui. Il jouait avec les anches en plastique les plus dures, celles qui fendent les lèvres des blancs-becs. Il fendait les murs comme les trompettes des Hébreux devant Jéricho. La puissance de cette musique renverse les montagnes, fait danser les étoiles. La dernière apparition terrestre d’Albert Ayler eut lieu en France, à Saint Paul de Vence, dans les jardins de la fondation Maeght. Par deux belles nuits de la fin juillet 1970, après avoir baigné dans le bleu du ciel et de Chagall dans la journée, au milieu des mobiles de Calder et des hommes en marche de Giacometti, Albert Ayler ramasse sa musique, la densifie, la délivre. La rythmique piano/contrebasse/batterie est classique dans son jeu. Elle donne des points de repère à un auditeur dérouté par un tel maelström musical. Ces concerts furent enregistrés et filmés sous le titre «Albert Ayler. Les nuits de la Fondation Maeght ».

Treize, quatorze, cent versions de la mort d’Albert Ayler ne nous en consoleront pas. Puissent ces nouvelles donner envie aux lecteurs de plonger dans la musique d’un homme plus grand que la vie.
Guillaume Lagrée
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