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Edgar A. Poe disait à propos de la nouvelle : « Elle a sur le roman à vastes proportions cet immense avantage que sa brièveté ajoute à l’intensité de l’effet. Cette lecture, qui peut être accomplie tout d’une haleine, laisse dans l’esprit un souvenir bien plus puissant qu’une lecture brisée, interrompue souvent par le tracas des affaires et le soin des intérêts mondains. L’unité d’impression, la totalité d’effet est un avantage immense qui peut donner à ce genre de composition une supériorité tout à fait particulière, à ce point qu’une nouvelle trop courte (c’est sans doute un défaut) vaut encore mieux qu’une nouvelle trop longue.»
Comment ne pas croire l’écrivain qui donna ses lettres de noblesse à ce genre littéraire original. La relation entre la nouvelle et les écrivains américains est plus qu’un passage obligé, c’est une profession de foi.. Elle peut être un simple exercice de style, mais elle permet surtout à l’apprenti des mots de se forger un univers propre, un angle de vue précis pour observer le monde et soi-même. Dans le maelstrom des auteurs outre-atlantique ayant démarré leur destinée littéraire par la publication (ou non) de leurs nouvelles, voici trois figures du vingtième siècle dont cette partie de leur œuvre est à découvrir ou à redécouvrir.

Jack London :

Il fut, à coup sûr, l’écrivain américain le moins bien cerné en France jusqu’au jour où la maison d’édition Phébus décide intelligemment de publier depuis la fin des années 1990 l’ensemble de son œuvre. Jusque ici, London était cantonné à une image de conteur naturaliste pour la jeunesse avec les deux livres emblématiques que sont Croc-Blanc et l’Appel Sauvage intitulé également l’Appel de la Forêt. Depuis, on a pu découvrir, au travers d’une trentaine d’ouvrages, un écrivain d’une incroyable modernité autant dans son style que dans l’approche des grandes questions anthropologiques et sociologiques de son époque (matérialisme, condition humaine, devenir de la civilisation occidentale, acculturation,…). A tout cela une origine.. Son expérience mémorable au Klondike, région centrale de l’Alaska, en 1897-1898 lors de la dernière grande ruée vers l’or (plus de 100 000 prospecteurs recensés) dans une Amérique alors en pleine crise économique. London en reviendra avec quelques grammes d’or, le scorbut et une féroce envie d’écrire. De 1899 à 1901, il publie une trentaine de nouvelles au sein de revues (notamment The Overland Monthly) qui seront rassemblées quelques années plus tard en trois recueils : Le Fils du Loup, Les Enfants du froid, Dieu de nos pères (trop fraîchement édité par Phébus début 2009 pour avoir été lu par mes soins, je m’en excuse par avance). Avec Le Fils du Loup, London étudie l’homme au sein du Wild. Cette terre du grand Silence Blanc, splendide d’inhospitalité où les caprices de la nature tiennent lieu de providence. Ici, la moindre expérience devient épique mais le grand talent de London est de nous narrer l’aventure à hauteur d’homme. L’homme dans sa faculté d’adaptation, son sens de l’entraide, de la lâcheté, du dépassement, du vice et surtout dans son impuissance. Avec les Enfants du froid, London est proche du travail de l’ethnologue tout en gardant son sens du mystère. Il se fait l’observateur des tribus indiennes du Grand Nord. Il n’encense pas, il ne critique pas, il trace une perspective, celle de l’incompréhension, de l’incompatibilité entre l’homme blanc devenue machine matérialiste et la complainte des Indiens rendant hommage aux «Lois de la Vie».
Le mot de la fin pour Jeanne Campbell Reesman, spécialiste de l’œuvre de London : «(…) Johnny London, fasciné par le réel le plus immédiat mais le suspectant d’avoir plus d’un tour dans son sac, trouva chez les «sauvages» le moyen de prendre la bonne distance avec le monde : le décrire en y mettant même quelque minutie (…), à condition de veiller à ne pas en parasiter le ‘’chant profond ‘’».

Jack London, Le fils du loup (2000), Les enfants du froid (1999), Dieu de nos pères (2009), Editions Phébus collection Libretto.


Jack Kerouac :

Pour Kerouac, la nouvelle est un chant tout comme un poème est un chorus musical. En 2006, la maison d’édition Denoël eut la bonne idée de publier les écrits de jeunesse du chantre de la Beat Generation. On y retrouve, pêle-mêle, des pièces de théâtre, de courtes autobiographies à destination de potentiels éditeurs, de la poésie ainsi que de brèves nouvelles. Ecrites entre 1936 et 1944, elles sont la déclinaison parfaite de tous les thèmes qu’il abordera dans son œuvre à venir (la famille, le football, l’amitié, l’Amérique, le Jazz, l’instant d’éternité) et notamment son premier roman The Town and the City publié en 1950 (affreusement traduit en français sous le titre Avant la route). On peut distinguer trois contextes de production dans ses années de formatrices. Le premier, est celui de Lowell, sa ville natale du Massachussets. Lieu des premiers émois, des premières amitiés, des premières visions, le «ptit Jean» s’invente une vie de journaliste local et rêve de gloire. Le second, s’inscrit dans sa période universitaire à Horace Mann et Columbia à New York. C’est l’époque de l’apprentissage des grandes oeuvres et se retrouve dans son écriture sous la délicieuse influence de Walt Whitman, de Saroyan, de Wolfe, d’Halper, de Joyce. C’est surtout l’époque des premières virées au sein de la Grosse pomme, de son vice cosmique, de ses promesses fiévreuses. Enfin, le troisième contexte présente les premiers jalons de la Beat Generation après ses rencontres avec Allen Ginsberg, Lucien Carr, William Burroughs.
Finalement ce qui ressort outrageusement de ce recueil, c’est l’envie du jeune écrivain de bouffer l’horizon, tutoyer l’inconnu, s’arrimer aux amitiés les plus folles. Lowell, Boston, New York ne suffisent plus, pour Kerouac il est l’heure de tourner le regard vers l’Ouest.

Jack Kerouac, Underwood Memories, Denoël&d’ailleurs, 2006.



Thomas pynchon :

L’écrivain le plus inclassable et le plus mystérieux de son temps a fait ses armes avec la nouvelle. Cinq pièces écrites entre 1958 et 1964 principalement durant sa période universitaire.. La dernière étant postérieure à son premier roman V (1963). A cette époque, il est fortement influencé par le mouvement de la Beat Generation et l’émergence d’un nouveau genre du roman américain pratiqué par Philippe Roth, Herbert Gold et Saul Bellow. Néanmoins, vingt ans plus tard, Pynchon est presque au bord du reniement de ses premiers écrits comme le prouve la fameuse préface qu’il écrivit pour le recueil rassemblant ces cinq nouvelles, L’homme qui apprenait lentement. Notons cette phrase : «J’espère (…) que ces nouvelles prétentieuses ou un peu cruches ou mal fichues, à l’occasion, pourraient avec leurs défauts intacts, servir d’exemples pour l’étude de fiction au niveau élémentaire. Elles pourraient également montrer au jeune écrivain ce qu’il convient d’éviter». Pynchon est très sévère avec lui-même. Dès le départ, il cherchait à interroger les failles et les égarements de l’Amérique par l’humour, le fantastique, l’absurde, le scientisme, le métaphysique, au fond par l’écriture totale. Celle qui embrasse au sein d’une œuvre une multitude de phénomènes et de questionnements, en y mélangeant les genres et les références. Petite pluie relatait certains souvenirs de sa période au sein de l’US Navy. Basses Terres faisait un détour vers la frontière entre imaginaire et réalité au sein de la jeunesse. Entropie fut écrite sous l’influence de ses études universitaires et essayait de mélanger science mécano-thermique et psychédélisme. Sous la rose revisitait le roman d’espionnage sur fond d’azur égyptien. Intégration secrète offrait une plongée au vitriol dans la banlieue pavillonnaire américaine et son cloisonnement. Heureusement une bande de jeunes morveux visera à mettre un bon coup dans la fourmilière.

-Thomas Pynchon, L’homme qui apprenait lentement, Le Seuil collection Fiction&Cie ou collection Points, 1985.
Alexandre Roussel

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