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Eugène, on connaît votre notoriété de réalisateur et aujourd’hui, vous publiez votre premier roman. Une envie de raconter une fiction à l’écrit. Pourquoi?

J’ai toujours voulu raconter des histoires par l’écriture, mais je ne me suis jamais senti à l’aise avec la forme romanesque traditionnelle, à cause de son rapport au temps : la plupart des fictions narratives sont racontées au passé, tandis que j’avais besoin du présent. J’ai résolu ce problème dans La Reconstruction.


L’histoire est tout à fait passionnante. Entre recherche d’identité et réminiscence, on suit Jérôme Lafargue plongé dans une remise en question de sa propre vie. Qu’est ce qui vous plaît dans ce thème?

Personne ne peut définir la réalité de sa propre vie. Les psys cherchent à faire cela, selon diverses « méthodes scientifiques », mais cela ne fait que détruire la réalité de leurs victimes – pardon, de leurs patients – en les obligeant à créer une personnalité unique. L’impossibilité de réduire un être à une seule face, à un seul masque, est un des thèmes majeurs et constants de la civilisation européenne, et une source féconde de son art, depuis le théâtre baroque jusqu’à Pessoa. Pour moi aussi, c’est un terreau fertile.
Nos confrères de Télérama parle de votre roman en ces termes :” La Reconstruction frappe par sa force et sa limpidité”. Et la critique est unanime sur votre premier livre. Allez-vous donner plus de force à votre style littéraire qu’à votre talent de réalisateur?

Je ne veux pas choisir. Le cinéma m’attire et fait partie de ma vie, au moins par la cinéphilie, depuis mon adolescence, et je m’y sens très à l’aise, mais j’écris quotidiennement depuis la même époque, et ne pourrais vivre sans cette activité. J’aimerais pouvoir continuer à pratiquer les deux arts. Mais on peut toujours écrire, même si on n’est pas édité, tandis qu’on ne peut faire des films que si on trouve un minimum de financements. En France, depuis cinq ans, on me refuse toute possibilité de faire un nouveau long-métrage, et je viens d’en réaliser un seulement grâce à la générosité du Portugal.

Au fil des pages, on reconnaît forcément Eugène Green derrière ces personnages. Est-ce que ce roman ne diffuse en somme quelques particules de son auteur?


Toute œuvre d’art reflète forcément quelque chose de son auteur, et c’est vrai de tout ce que je fais, mais il y a une obsession en France à trouver derrière chaque œuvre romanesque une autobiographie. Dans mon cas, ce n’est certainement pas vrai. Certains des éléments de La Reconstruction partent d’expériences personnelles, où souvent j’avais le rôle d’observateur, et je partage certaines des idées de Jérôme Lafargue, mais globalement, il s’agit d’une œuvre d’imagination – c’est-à-dire, d’une vraie fiction.


Il est de notoriété publique que vous êtes un puriste de la langue française? Et ce texte est truffé de fantaisie lexicales. Les mots sont modifiés à la sauce Green avec beaucoup d’humour et d’à propos. Qu’est ce qui vous plaît dans la reconstruction de ces mots?

Je pense que jouer avec les mots, et à l’occasion en inventer, fait partie du plaisir – et du devoir – de tout écrivain. Mais il doit toujours s’agir d’un acte créateur, qui respecte les « gènes » de la langue, et qui lui donne un nouvel enfant, pas un monstre. Certains de mes petites inventions sont simplement des jeux, au sens noble du terme, d’autres sont des actes de résistance contre ceux qui aujourd’hui emploient dans chaque phrase des mots inventés qui sont censés être des anglicismes, mais qui sont presque toujours des vocables qui n’existent pas en anglais, ou qui ont un sens tout à fait différent de celui que ces locuteurs pensent leur donner.


Cette question nous brûle les lèvres. Pouvons-nous espérer une adaptation cinématographique de “la Reconstruction”?


S’il y en a une, elle ne sera pas de moi. De même que je suis finalement passé à l’acte cinématographique parce que j’ai décidé que le sujet de “Toutes les nuits”, que j’avais envisagé pendant longtemps comme la matière d’un roman, devait être traité sous forme d’un film, après avoir envisagé de faire de l’histoire de La Reconstruction une œuvre cinématographique, j’ai décidé qu’il fallait que ce fût un roman. Pour moi cette histoire est inséparable de la forme romanesque que je lui ai donnée, et je ne vois pas comment je pourrais en faire un film. Mais peut-être qu’elle inspirera quelque autre cinéaste.


Pour finir, votre roman est finalement très optimiste. On y rencontre l’espérance et nous voulons croire plus que tout à la beauté du monde. À ce sujet, quels sont vos espoirs pour cette année 2009?

L’espérance est mon vice théologal. Pour 2009, j’espère pour l’humanité qu’elle se comportera un peu moins bêtement – sans trop y croire, bien sûr – et qu’elle réapprendra à suivre l’intelligence du cœur. Pour moi-même, j’espère que ce film que j’ai tourné au Portugal aura une réception favorable, et que mon deuxième roman, que je viens de terminer, sera édité. Mais là je crois que j’ai assez étalé mon vice.
"La recontruction"
Editions Actes Sud
Eugène Green

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