Qu’est ce qui vous a incité à devenir éditeur?
L’histoire des éditions Albiana est intimement liée, voici plus de vingt ans, à l’émergence en Corse, où nous sommes installés, d’un mouvement de réveil culturel - et politique - appelé Riacquistu. Faire du livre était sans doute à cette époque-là lié à «faire du livre ici » et du livre qui compte, les motivations personnelles étant par ailleurs intimement liées au mouvement collectif. Pour preuve, le premier livre édité par Albiana : un dictionnaire de la langue corse publié en quatre volumes (il n’en n’existait pas auparavant ! On parle des années 80 !).



Quels sont les raisons principales qui vous poussent à refuser des manuscrits?

Refuser un manuscrit est toujours quelque chose d’extrêmement pénible pour moi. Je me représente toujours la dose de travail, de persévérance, d’inconscience et d’enthousiasme qu’il faut pour oser finir un manuscrit et le proposer à la lecture d’un seul lecteur, qu’en général on ne connaît pas. Je ne « refuse » donc pas les manuscrits et essaie toujours dans la mesure du possible de proposer des solutions alternatives à cette ambition à laquelle on m’a proposé de m’associer : reprendre le travail, essayer chez un autre éditeur mieux ciblé, etc.
Les raisons pour lesquelles nous pouvons décliner l’offre de l’auteur tiennent en général à nos capacités propres à éditer : petite structure, régionaliste et généraliste. Nos moyens sont en rapport avec notre taille et quarante publications par an dans des catégories aussi diverses que randonnée, cuisine, beaux-livres, thèses, poésie, littérature parfois en langue corse, ne laissent que peu de place dans chacune d’entre elles… Et comme nous refusons les comptes d’auteurs, nous sommes obligés de renoncer à de nombreux manuscrits pourtant de bonne facture.

Qu’est ce qui vous séduit dans un projet littéraire?

Il est difficile de discerner parfaitement ce qui nous séduit. Par définition, la séduction doit surprendre ! Il est sûr que nous sommes enclins à publier des choses qui traitent de quelque façon que ce soit de notre île ou des problématiques plus générales qui s’y rapportent. Mais la littérature est toujours séduisante quand elle s’assume en tant que littérature, et nous ne nous sommes jamais rien interdit. Pour exemple, le texte d’un Breton sur l’histoire d’un peintre juif rescapé de la Shoah et la question philosophique de la création après l’indicible (Yves Goulm, L’Apparition).

Si vous aviez un conseil à donner aux auteurs qui cherchent à publier mais sans succès?

Le conseil (mais il y en aurait bien d’autres) serait d’être sûr que le manuscrit que l’on envoie soit bien finalisé. Il doit être « clos » en l’état, du moins selon l’auteur. Ce qui n’est pas bien ficelé, pas fini d’être écrit, est souvent recalé en raison de la somme de travail qu’il exigerait au cours de la phase « éditoriale ». L’éditeur ne peut assumer le conseil en écriture car il n’est pas co-écrivain. Il est tendu vers d’autres impératifs et renonce si le chantier est trop vaste ou encore manifestement en cours.
Deuxième conseil : une fois le manuscrit parfaitement clos, ne pas hésiter à multiplier les envois vers divers éditeurs, mais en les ciblant (selon leur pertinence dans le domaine littéraire, bien sûr). Et ne pas hésiter, très vite à passer à écrire autre chose en attendant les réponses. Cela permet sans doute de mieux digérer les mauvais retours.

Publiez-vous en majorité des manuscrits que vous aimez ou des textes que le public apprécie particulièrement?
Le choix des manuscrits est une alchimie entre les deux, son propre plaisir et celui que l’on imagine du lecteur. Par contre, il n’est pas nécessaire de s’en remettre aux médias pour savoir ce que ce dernier aimerait lire : nous ne publierions tous bientôt que le même livre et… le public n’en voudrait plus !
Mais lorsque l’on est immergé dans sa société, on déniche toujours des manuscrits qui trouvent leur public. Que ce dernier soit de taille plus ou moins grande n’est pas l’indice de la qualité de l’ouvrage publié non plus. Un bon livre est celui qui atteint son public et l’élargit à ceux qui peut-être n’en auraient pas soupçonné l’envie.

Pensez-vous que des auteurs de talents peuvent-ils être oubliés lorsque que leur manuscrit arrive par la poste?

La Poste a déjà pas mal de défauts comme cela, foi d’insulaire, pour qu’on lui rajoute les échecs des manuscrits qui passent entre ses mains. Non, je préfère pour ma part la matérialité de l’objet. Mais j’accepte, aussi de recevoir les manuscrits par mail (c’est là que le bât blesse : mon mail est moins fiable que le postier… il lui arrive de dévorer ses enfants).
La plupart. Il faut aussi avouer que la rencontre directe, assez facile dans notre île, favorise aussi la prise en compte du manuscrit. Beaucoup sont aussi déposés à nos bureaux.

Pensez-vous que le marché du livre s’adapte à une mode de genre et de style comme peut l’être “la Harry Potter mania”?

Le marché du livre est suffisamment vaste pour contenir les manies et le reste. Je ne crois pas qu’il s’adapte, c’est plutôt inhérent à sa nature protéiforme. Qu’il tente de répondre à son public potentiel quoi de plus normal ? Qu’il tente de le dérouter parfois, quoi de plus louable ? Que l’on ait l’impression d’un « sens » prit à telle ou telle époque, et a fortiori à la nôtre, n’est que le résultat de nos propres aveuglements passagers. Harry Potter survivra en compagnie d’autres moins aveuglants et pourtant bien présents. Je pense à Aimé Césaire qui vient de disparaître. Mais qui aura eu le plus d’impact sur les sociétés contemporaines ? Le poète politique de la négritude ou l’apprenti sorcier « apolitique » ?
La question du retentissement médiatique est un autre problème… disons que le consumérisme comme idéologie a tendance à faire supplanter la notion de qualité par celle de quantité et que les médias, pris dans cette spirale du toujours plus sensationnel, du toujours plus d’infos, se nourrissent de cela plus que de raison. Un best seller est-il un « mieux lu » ou un « mieux vendu » ? Quel est donc son impact réel ?

Quel regard portez-vous sur l’édition numérique?

L’édition numérique, c'est-à-dire celle qui passe par internet et bientôt sur les ebooks, bénéficie d’un nouveau « format ». Il est indéniable que ce format est appelé à se développer et à trouver son propre type de régulation. Je ne crois pas qu’il soit antinomique du format « imprimé ». Il bouscule par contre la chaîne entière du livre papier et les maillons traditionnels de celle-ci subissent le choc (imprimeurs, distributeurs, libraires sont en première ligne). Mais il reste suffisamment de lecteurs « traditionnels » pour pérenniser le « papier »…
Il modifie par contre très certainement l’approche de l’écrit par les auteurs. Plus vraiment question ici de soigner ce que je préconisais plus haut pour les manuscrits. Rien n’empêche de mettre en ligne même quelque chose d’imparfait, puisque c’est le lecteur qui rectifiera lui-même ou qui surfera vers d’autres lieux si ça ne lui convient pas. Comme c’est souvent lié à la notion de « gratuité », tout se vaut. Le travail éditorial n’est plus perçu comme le pivot de l’édition. L’idée de qualité est liée dans cet univers à la spontanéité de l’écriture, à son immédiateté, le génie étant, c’est bien connu, antinomique du travail... Mais dans ce vaste océan que se trouve être la toile, ce sont autant de bouteilles à la mer. Ce qui ne peut générer beaucoup de gratification pour l’auteur. Il est donc appelé, ce milieu, lui aussi, à trouver les moyens de sa propre régulation. Je crois que l’on aura très vite de vrais éditeurs en ligne qui recommenceront le travail de qualification… avec leurs défauts et leurs qualités ! Et les buzzs littéraires seront bientôt téléguidés, eux-aussi, par ceux qui en auront les moyens… et ainsi de suite…

Pensez-vous que l’émergence de l’édition en ligne est une menace suffisamment inquiétante pour que les éditeurs modifient leur stratégie marketing et tentent de renforcer le rapport que le lecteur entretient avec le livre papier?
Renforcer les liens avec la lecture et son temps nécessaire (à travers le livre) est affaire de politique publique. Si les utilisateurs se tournent vers le numérique c’est aussi qu’il existe une politique qui favorise cela, comme elle n’a jamais favorisé le livre. Une bonne question serait de se demander pourquoi…
Les éditeurs en la matière ne peuvent pas grand-chose si ce n’est essayer de continuer d’exister dans cet univers du consommé-jeté. Je crois qu’à terme chacun ira vers une édition mixte (papier et numérique). Mais la déferlante emportera sans doute au passage beaucoup de monde au fond de l’eau. Déjà, qui ne possède pas son site, a de moins en moins pignon sur rue… Même si l’investissement est lourd et peu rentable directement.

Parlez-nous de la dernière publication au sein de votre maison ?
Notre « dernier ouvrage » (ce n’est pas le dernier, mais il n’a que quatre mois) est un exemple de ce que l’univers numérique ne peut pas (encore ?) proposer et qui se trouve être un succès comme jamais la Corse n’en a connu. Il mérite à lui seul une analyse sociologique. Il s’agit d’un ouvrage illustré sur les arts et traditions de Corse de 660 pages, format 30 x 40 cm relié et qui pèse plus de quatre kilos. “Tempi fà” de Pierre-Jean Luccioni s’est vendu entre le 1er et le 31 décembre à plus de dix mille exemplaires, uniquement sur le territoire insulaire… ce qui, rapporté à la population (270 000 habitants), est une réussite inouïe. Véritable phénomène de société, il est pourtant, a priori dans un domaine délaissé par le public (l’anthropologie, les savoir-faire ruraux) et d’un prix respectable (68 euros). Ce qui veut peut-être dire que le livre reste encore aujourd’hui un vecteur de lien notamment communautaire (intergénérationnel) puissant. Posséder un livre, c’est aussi s’approprier physiquement un bout de sa culture.

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